Bien entendu on peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant : "La souveraineté ! La souveraineté ! La souveraineté !", mais ça n’aboutit à rien", aurait pu s’exclamer le général de Gaulle au sujet de l’affaire Anthropic. L’affaire Anthropic ? Le dernier coup de force de Donald Trump pour contraindre le fleuron américain de l’IA à réserver ses modèles les plus avancés aux seuls Américains, au nom de la sécurité nationale. Une injonction qui a révélé au passage l’extrême vulnérabilité des Européens, entièrement dépendants des technologies américaines.
L’événement a suscité moult commentaires dans la classe politique. On notera qu’un mois plus tôt, seule une poignée de députés s’était déplacée pour entendre Arthur Mensch devant une commission parlementaire. Ce jour-là, le cofondateur de Mistral AI, dans lequel se concentrent de nombreux espoirs, a résumé le rapport de force : "Si l’Europe ne rivalise pas, elle renonce à toute présence et à toute voix au chapitre dans le concert des nations."
Mais est-il encore possible de rivaliser avec les géants américains et chinois de l’IA ? L’Europe accumule depuis trente ans les erreurs stratégiques et les retards. Au début des années 1990, tandis que le vice-président américain Al Gore promeut les "autoroutes de l’information", Bruxelles adopte à son tour ce nouveau credo. Mais, côté européen, cette ambition débouche surtout sur des régulations, avec peu de réalisations concrètes. Aux Etats-Unis, en revanche, un dosage habile de commandes publiques et de capitaux privés va favoriser l’essor des Gafam. La suite, on la connaît. "Ce qui permet aux Etats-Unis de faire la loi, c’est qu’ils disposent de la puissance : l’Europe doit retrouver des leviers de puissance, et ça passe d’abord par la compétitivité", plaide Erwan Le Noan, auteur d’une étude pour Fondapol (La guerre par la norme). Après le fiasco Anthropic, l’heure de la reconquête a sonné. A condition de tirer les bonnes leçons. "Ce qu’on a raté, explique Jeremy Ghez, professeur à HEC, c’est le risque de plateforme, un peu l’équivalent du risque pays ou du risque de conflit, qu’on n’a pas vu venir."
La menace identifiée, il serait stupide de céder à l’urgence : la souveraineté technologique ne se décrète pas ! En 1878, Charles de Freycinet, ministre des Travaux publics, sut mettre en place le plan qui porte son nom pour rebâtir les chemins de fer, les canaux et les ports dont la France avait tant besoin. "Il a été le premier à penser le développement des transports de manière systémique […] : il a permis à la France de rester dans la course à l’orée du XXe siècle face aux nouvelles puissances émergentes", raconte Cédric Lewandowski, auteur de Charles de Freycinet. Stratège de la République. A l’heure où l’Europe ambitionne de revenir dans la course des infrastructures numériques, peut-être devrait-elle demander à l’IA qui sera son futur Charles de Freycinet ?
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