Allemagne, France, Espagne : les jeunes Européens virent-ils à droite ?

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Allemagne, France, Espagne : les jeunes Européens virent-ils à droite ?

Allemagne, France, Espagne : les jeunes Européens virent-ils à droite ?

A quelques mois de multiples scrutins (Espagne, France, Pologne, Italie, Allemagne, Suède), l’enquête de Voxeurop et d’EDJNet rappelle l’essentiel : la droite radicale progresse chez les 18-24 ans et les 25-34 ans. Mais cette progression accompagne surtout l’effondrement de la confiance dans les partis de gouvernement : la jeunesse ne se droitise pas mécaniquement : elle se polarise. Elle quitte le centre (l’a-t-elle jamais habité ?), en votant ailleurs ou en ne votant pas.

La France en donne l’exemple le plus familier. Aux législatives de 2024, le Nouveau Front populaire est arrivé en tête chez les 18-24 ans (48 %) et chez les 25-34 ans (38 %). Mais aux Européennes, Bardella recueillait 25 % des voix des 18-24 ans ; aux législatives, il attirait près d’un tiers des jeunes votants. Pour beaucoup, le RN n’est plus une survivance du passé, mais une offre nouvelle.

Le (mauvais) génie de la dédiabolisation, a été de faire croire en la nouveauté des idées du RN à un électorat plus jeune, trop habitué aux mensonges, et souvent ignorant du passé. Dans son entretien à Politico, Bardella ne vendait plus seulement la peur de Bruxelles ; il évoquait une Europe ringarde, incapable d’offrir grandeur, puissance ou prospérité. Ce qu’il proposait n’était pas tant le rejet que la revanche.

L’Allemagne offre un cas plus saisissant encore. Aux élections fédérales de 2025, Die Linke (extrême gauche) arrivait en tête chez les 18-24 ans, autour de 25 %. Mais l’AfD suivait de près, à 21 %, et surtout à 27 % chez les jeunes hommes contre 14 % chez les jeunes femmes. Comme le souligne le chercheur Jacob Ross, l’AfD prospère sur une demande d’identité. Mais quelle identité ? Pas seulement d’identité nationale ou anti-immigration ; mais aussi d’une identité masculine inquiète, persuadée d’être disqualifiée par l’ordre progressiste.

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L’Espagne confirme ce glissement. Vox est particulièrement attractif chez les jeunes hommes : (environ 40 % des intentions de vote chez les hommes de 18 à 34 ans). La Scandinavie ajoute une pièce au dossier : les Sweden Democrats ont obtenu 25 % chez les hommes aux législatives de 2022, contre 16 % chez les femmes. Les pays du consensus progressiste semblent plus touchés par cette révolte masculine. De Solstad à Loe, sans oublier Knausgaard, la littérature nordique met d’ailleurs en scène un homme déclassé symboliquement. Pas encore l’électeur masculiniste de l’extrême droite, mais déjà son ombre littéraire.

L’Italie et la Pologne interdisent toute conclusion simpliste : Giorgia Meloni domine la droite italienne, mais Fratelli d’Italia n’est pas porté par les plus jeunes. Le PiS polonais, lui, ressemble davantage à un vieux parti d’ordre qu’à une avant-garde juvénile. L’énergie radicale des jeunes hommes va plutôt vers Konfederacja, arrivée en tête chez les 18-29 ans, tandis que le candidat de gauche Adrian Zandberg réalisait aussi un score élevé.

Que partagent ces droites pour séduire une partie des jeunes, surtout des jeunes hommes, même lorsque le message est porté par des femmes, Marine Le Pen, Giorgia Meloni, Alice Weidel ? Sans doute fournissent-elles une explication totale : on vous prive de quelque chose, votre pays, votre sécurité, votre avenir, votre rang. Elles politisent l’humiliation ordinaire : logements inaccessibles, diplômes dévalués, salaires trop bas, et peut-être aussi la solitude.

La gauche radicale propose une autre grammaire de la dépossession : climat, inégalités, précarité, refus d’un capitalisme sans horizon. C’est pourquoi il faut résister à la grande phrase sur "les jeunes et l’extrême droite". La jeunesse européenne ne bascule pas forcément vers l’extrême droite ; mais elle se désintéresse d’un centre qui, depuis soixante-dix ans, a porté l’essentiel de la construction européenne.

Cette construction a offert aux générations précédentes de grands moments : reconstruction, réconciliation, réunification allemande, élargissement à l’Est, euro, Erasmus, liberté de circuler.... Quels seront ceux des jeunes de 20 ans aujourd’hui ? Que leur proposons-nous autre qu’un un marché, une règle, une frontière ou une mise en garde ?

Et surtout, que proposons-nous aux jeunes Européens issus de l’immigration, nés ici mais encore sommés de prouver qu’ils appartiennent au "nous" ? Si l’Europe veut les retenir du côté des politiques constructives, elle leur devra plus qu’une mémoire partagée, une aventure.

Catherine Fieschi est chercheuse au centre Robert Schuman de l’Institut universitaire européen (IUE) de Florence

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