Le 8 juin dernier, un réfugié soudanais poignarde à plusieurs reprises un homme dans une rue de Belfast. Quelques heures plus tard, le nouveau parti d’extrême droite Restore Britain (à l’extrême droite de Nigel Farage) publie un communiqué : "quand nous serons au gouvernement, nous mettrons à mort ces sauvages du tiers-monde". Le texte est lu, sans trembler, sur BBC Radio 4, comme une opinion politique parmi d'autres. Ce n'est plus du populisme ordinaire, c'est un pays qui ne se retient plus.
Le 29 juillet 2024, Axel Rudakubana, dix-sept ans, assassine trois fillettes à Southport et blesse des dizaines d'autres lors d'un cours de danse. Le lendemain, les rumeurs s'emballent sur les réseaux : le tueur serait un demandeur d'asile musulman. Une mosquée est attaquée. Deux ans plus tard, ses fenêtres sont toujours protégées par des panneaux de sécurité. La police, contrainte par les règles d’anonymat des mineurs, n’a d’abord pas pu communiquer l’identité du coupable (un britannique d’origine rwandaise) et ce silence légal a alimenté les rumeurs.
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Aujourd’hui, la police en a tiré les leçons et a appris à "remplir le vide informationnel avec la vérité". Toujours est-il que Reform UK, le parti de Farage, se place en tête des sondages depuis dix-huit mois. Le populiste pro-Brexit, qui s'était jadis refusé à parler de "déportations massives", prône désormais l’expulsion de tous les immigrés illégaux et pose sur ses affiches devant un tableau d'affichage aérien factice indiquant comme destinations "Soudan", "Afghanistan", "Yémen".
L'affaire Henry Nowak a ajouté une couche d'indignation plus difficile à évacuer par un simple rejet du racisme. En décembre 2025, à Southampton, cet étudiant de dix-huit ans est poignardé par Vickrum Digwa, britannique sikh qui prétend avoir été victime d'une agression raciste et d'une atteinte à son turban. Les policiers, arrivés sur les lieux, menottent le blessé à terre, Henry Nowak, qui agonise d'une hémorragie interne, et laissent son agresseur libre. La vidéo provenant des bodycams des policiers, diffusée au moment du verdict le mois dernier, est insoutenable.
Aux yeux de nombreux Britanniques, les images semblent montrer des policiers davantage préoccupés par le risque d'une accusation de racisme que par l'état de la victime. Que cette lecture soit juste ou non importe finalement moins que sa puissance politique. Elle nourrit l'idée, devenue centrale dans le discours de Reform UK, que certaines institutions appliqueraient désormais une forme de police à deux vitesses. "White lives matter too !" ("les vies blanches comptent aussi"), a rétorqué Nigel Farage sur les réseaux sociaux.
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Ces trois affaires ont, en apparence, peu de choses en commun. Un massacre d'enfants à Southport ; un homicide à Southampton ; une agression au couteau à Belfast. Pourtant, elles produisent exactement le même réflexe politique. À Southport, une partie de l'opinion est convaincue que la police cache l'identité du meurtrier. À Southampton, que celle-ci protège l'agresseur plutôt que la victime. À Belfast, qu'elle minimise les conséquences de l'immigration. Dix ans après le référendum de 2016 sur le Brexit, la véritable révolution britannique n'est peut-être ni économique ni institutionnelle : c'est l'installation d'une suspicion permanente. Le Brexit n'a pas seulement divisé le pays entre partisans du Leave et du Remain, il a ancré l'idée qu'une partie du peuple est systématiquement trompée par ses élites, ses médias et ses institutions. Depuis, chaque fait divers devient une preuve supplémentaire de cette trahison supposée.
Pendant que les braises couvent dans les rues, les héros d'hier tombent de leurs piédestaux. Peter Murrell, ancien directeur général du Scottish National Party, époux de Nicola Sturgeon, symbole de la renaissance nationaliste écossaise, vient d’être condamné à plus de cinq ans de prison ferme pour détournement de fonds et enrichissement personnel. L'inventaire de ses achats est à la fois pathétique et révélateur : de la tondeuse robotique de luxe déclarée en "frais juridiques" à un camping-car de 100 000 livres qu’il garait chez sa vieille mère.
Son ex-épouse, l’ancienne première ministre écossaise, assure avoir été "trompée, manipulée, trahie", mais l'image est ravageuse : le couple le plus puissant d'Écosse, architecte d'un projet politique qui promettait de faire mieux que Westminster, s'est révélé incapable de tenir ses propres comptes moraux. Le projet nationaliste n’est pas près de s’en relever.
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C'est dans ce contexte de délitement qu'Andy Burnham, 56 ans, s'apprête à entrer au 10 Downing Street. Le Mancunien a des atouts réels. Là où Starmer était froid et procédurier, lui parle aux gens. Sa décennie de maire à Manchester a produit un résultat concret et populaire : le réseau de bus Bee Network, redevenu public, est devenu le symbole vivant de ce qu'un État actif peut accomplir.
Mais ceux qui le connaissent le mieux, des collaborateurs de dix ans, des élus locaux, des journalistes qui l'ont suivi pas à pas, dressent un portrait plus nuancé. Il "adore être populaire", préférant éviter le conflit. C'est là tout le paradoxe Burnham. Il comprend probablement mieux le pays que Keir Starmer, mais comprendre une colère ne signifie pas savoir la gouverner. Ses anciens collaborateurs décrivent un responsable politique remarquablement attentif aux humeurs de l'opinion, parfois au point de retarder les décisions difficiles. Or le prochain Premier ministre devra précisément faire l'inverse : arbitrer, frustrer, imposer des choix budgétaires douloureux et affronter une opposition populiste qui prospère sur chaque renoncement.
Burnham hérite d’un pays où la méfiance envers la police et les institutions est grande. Un pays où les inégalités régionales (le Nord abandonné, Londres saturée) sont réelles, mais où une politique trop ostensiblement pro-Manchester risque d'aliéner les circonscriptions du Sud dont le Labour a besoin. Un pays où les finances publiques sont si exsangues que chaque promesse de dépense nouvelle exige une amputation ailleurs.
Andy Burnham a annoncé vouloir installer une partie de son cabinet à Manchester : un "Number 10 du Nord". L'idée est séduisante symboliquement, mais inquiète déjà ses propres rangs. "Le combat n'est pas nord contre sud, c'est nous contre Reform, et Reform est partout", dit un élu travailliste. La fracture qui consume le Royaume-Uni n'est pas géographique. Elle est plus profonde : c'est la conviction, largement partagée, que l'État ne protège plus les siens équitablement.
Burnham peut-il répondre à ce sentiment d’insécurité teinté de ressentiment ? Jennifer Williams, correspondante du Financial Times qui le suit depuis dix ans, pose la question sans l'esquiver : "Quel Andy Burnham va franchir la porte de Downing Street ?" L'homme sincère, aimable, capable de transformer un sujet technique en récit national, ou celui qui disparaît dans son bunker dès que les arbitrages deviennent douloureux ? Le Royaume-Uni a besoin d'un leader capable de restaurer une confiance que dix années de Brexit, d'émeutes, de scandales et de désillusions ont méthodiquement détruite. Mais comprendre la colère suffira-t-il à empêcher qu'elle ne devienne la force politique dominante du Royaume-Uni ?
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