"Après vingt ans de malentendus et deux vetos gaulliens..." : en 1971, la Grande-Bretagne disait enfin oui à l’Europe

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"Après vingt ans de malentendus et deux vetos gaulliens..." : en 1971, la Grande-Bretagne disait enfin oui à l’Europe

"Après vingt ans de malentendus et deux vetos gaulliens..." : en 1971, la Grande-Bretagne disait enfin oui à l’Europe

Cet article a été publié pour la première fois le 1er novembre 1971 dans L'Express

Ce jeudi 28 octobre 1971, la Chambre des communes a dit oui à l'Europe. C'est une date qui marquera, à coup sûr, l'histoire de la Grande-Bretagne. Probablement celle de l'Europe. Peut-être celle du monde.

Pour en arriver là, il a fallu surmonter vingt ans de malentendus, amorcés par une bouderie anglaise à l'égard du Marché commun, puis exacerbés par deux vetos gaulliens à la candidature britannique. Il a fallu, aussi, passer par une brouille franco-allemande, par une quasi-scission du Parti travailliste anglais et, enfin, par six jours de débats houleux au Parlement de Westminster.

A 10 heures du soir, jeudi, le speaker (président) de la Chambre des communes, traditionnellement revêtu d'une robe noire et coiffé d'une perruque blanche, aboie plus qu'il ne prononce la motion déposée par le Premier ministre, M. Edward Heath. Elle demande "que cette Chambre approuve la décision de principe du gouvernement de Sa Majesté d'adhérer aux communautés européennes sur la base des arrangements qui ont été négociés". Les députés, alors, se lèvent et vont voter.

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Ostensiblement, ils se divisent en deux rangs. Car il n'y a point d'urne ni de bulletins. Selon un cérémonial immuable, ceux qui votent "oui" doivent passer à droite du speaker, pour se retrouver dans le hall du gouvernement, tandis que ceux qui votent "non" doivent passer à gauche, pour se retrouver dans le "hall de l'opposition". C'est dire qu'il faut un certain courage pour défier les consignes de son groupe et défiler, aux yeux de tous, dans les rangs adverses.

Ce courage, M. Roy Jenkins, leader adjoint du Parti travailliste, l'a eu, ainsi que 69 de ses amis. Tous ils déclarent que ce vote "ne doit pas être considéré comme un vote pour ou contre le gouvernement, mais comme un vote pour ou contre l'Europe". Cette attitude peut leur faire perdre les postes qu'ils occupent dans la hiérarchie du Parti et même, dans certains cas, le patronage des comités locaux pour les désignations de candidature aux prochaines élections. Malgré cela, les rebelles travaillistes ont pensé devoir voter selon leur conscience. Peut-être aussi ont-ils fait le calcul que l'opinion hostile à l'entrée en Europe changera d'avis, une fois le pas franchi.

Au vrai, les résultats des derniers sondages sont particulièrement curieux. Ils montrent que 49 % des Britanniques sont hostiles à l'Europe, et 30 % seulement, favorables. Mais ils montrent également que 84 % des personnes interrogées estiment que l'adhésion anglaise est inévitable et qu'elle aura lieu. Mieux encore, 51 % des Britanniques (contre 37 %) soutiennent que, dès le vote des Communes acquis, l'opposition devrait cesser sa campagne anti-européenne. C'est là une attitude profondément démocratique. C'est aussi le signe qu'en Angleterre l'homme de la rue est résigné à faire partie, demain, d'une Europe dont il ne veut pas aujourd'hui.

Dans ces conditions, le vote de jeudi apparaît irréversible bien que, techniquement, plusieurs lois doivent encore être votées, cet hiver, afin de rendre la législation britannique compatible avec le traité de Rome. D'où l'immense - et exceptionnellement bruyante – explosion de joie des députés pro-européens après l’annonce des 112 voix de majorité obtenues au scrutin de jeudi.

D'où le visage rayonnant de M. Heath, qui a joué tout son avenir politique sur l'entrée en Europe.

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Ce célibataire de 54 ans, dont les brusques et bruyants éclats de rire tranchent avec une allure en tout point réservée, a consacré l'essentiel de sa carrière, au sein du Parti conservateur, à plaider le dossier de la modernisation du pays. Fils d'un charpentier devenu, avec peine, modeste entrepreneur de travaux publics, il est tout imprégné de la conviction que l'économie est le seul véritable moteur des nations. Son expression favorite est que les Anglais doivent "accepter beaucoup de changements pour préserver l'essentiel". Un essentiel qui, à ses yeux, reste, il est vrai, une certaine qualité de vie bien spéciale à la Grande-Bretagne.

Cet organiste, qui ne craint pas, à l'occasion, de diriger un orchestre, sait bien que, quels que soient les taux de croissance comparés du Japon et de la Grande-Bretagne, aucun Anglais ne voudrait changer son mode de vie contre celui d'un Japonais. Il sait aussi que beaucoup de comportements britanniques, apparemment désuets, se retrouvent d'avant-garde à mesure que le monde s'enfonce dans les désillusions du progrès. Ainsi l'amour des jeux, transmis par l'aristocratie et qui, ajouté à l'humour, permet à chaque Anglais de traiter distraitement les problèmes sérieux, mais de mener un match ou une partie comme si sa vie entière en dépendait. D'où, pour le Premier ministre, une sorte d'idée fixe sur laquelle il fonde toute sa politique : réconcilier avec le présent une Grande-Bretagne écartelée entre le passé et l'avenir. M. Heath veut doter son pays d'une base industrielle solide sans laquelle les comportements de nature postindustrielle ne sont que vain snobisme. Il veut engager la bataille de la productivité, du profit et du management, tout en admettant qu'il ne s'agit là que d'outils et non de dieux. Difficile équation qui est celle de l'Europe tout entière.

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Pour cette bataille, l'Angleterre est beaucoup mieux armée qu'il n'y paraît. Certes, depuis vingt ans, la chute de son économie est saisissante. En 1950, les sujets de Sa Gracieuse Majesté se situaient au cinquième rang dans la course mondiale du revenu par habitant. Aujourd'hui, ils ne sont qu'en quatorzième position, et, parmi tous les habitants du Marché commun, il n'y a plus que les Italiens à être plus pauvres qu'eux. Pis, les faillites, comme celle de Rolls-Royce la prestigieuse, se sont multipliées et le chômage frappe, actuellement, 900 000 personnes.

Mais le plus dur semble passé. La consommation intérieure s'est accrue de 7 % dans les trois derniers mois et, malgré une conjoncture mondiale très faible, les exportations se sont développées à un rythme encore plus rapide. Pour la première fois depuis des années, des gains sensibles de productivité sont enregistrés, et les bénéfices des entreprises augmentent. Selon le classement établi par le mensuel économique L'Expansion, seize firmes britanniques figurent parmi les trente-huit entreprises européennes les plus dynamiques et les plus rentables.

Plusieurs secteurs industriels, comme les chantiers navals, restent, il est vrai, à la traîne. Mais la reconversion du textile et des charbonnages est, pour ainsi dire, achevée, tandis que les industries chimique et électromécanique anglaises comptent parmi les plus modernes du monde. En outre, de nouvelles réserves de gaz naturel sont, chaque jour, découvertes en mer du Nord. On les évalue maintenant à plus de 200 millions de m3, soit un tiers de la consommation actuelle d'énergie en Grande-Bretagne. Selon les experts, une telle révolution dans la géographie des sous-sols devrait permettre de diminuer, d'ici à 1975, les importations pétrolières britanniques de plusieurs milliards de francs par an.

Pour cette Angleterre de demain, l'entrée en Europe doit avoir l'effet d'un coup de fouet. Car, jusqu'à maintenant, les industriels britanniques ont souvent préféré investir à l'étranger plutôt que dans leur propre pays. Ainsi, les deux tiers des marchandises anglaises vendues aux Etats-Unis sont fabriquées aux Etats-Unis mêmes, et non en Grande-Bretagne. Dans cette affaire, le seul perdant est, depuis longtemps, l'ouvrier anglais, rejeté dans le cycle infernal des investissements insuffisants, de la faible productivité et des bas salaires. Désormais, tout peut changer. Le marché européen est aux portes : les industriels anglais devront savoir y exporter ; ou subir chez eux une concurrence rendue plus aiguë par la disparition progressive des droits de douane.

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En Grande-Bretagne, la récréation est donc finie. Adieu les années folles de l'après-guerre, où, faute d'ambition collective, la créativité se réfugiait dans la mode et les arts. Où de jeunes lords en haillons singeaient les Beatles de Liverpool. Adieu les illusions qui, dans les années 1960, rendaient les Britanniques favorables à l'Europe pour la mauvaise raison qu'ils espéraient trouver un public de continentaux à leur théâtre de bonnets à poils, de perruques blanches et de livrées roses, laissé vide par la dislocation de l'Empire. Le lion britannique, aujourd'hui, apparaît aussi efflanqué que le coq français est déplumé. Il n'est plus question que l'Angleterre ou la France dirige l'Europe. Elles doivent simplement s'y associer afin que les pays européens fassent ensemble ce qu'ils ne peuvent pas faire séparément.

Les tâches, au vrai, ne manquent pas, et, comme l'a dit M. Jean Monnet, qui assistait, jeudi, au débat des Communes, "on n'en voit pas une seule qui ne puisse mieux être accomplie avec l'Angleterre que sans elle". Le renforcement de la démocratie ? Cela va sans dire. La détente avec l'Est ? L'Europe occidentale tout entière doit la mener ensemble et solidairement. Faute de quoi, les Russes pourraient appliquer la technique du salami, c'est-à-dire du "diviser pour régner". La défense européenne ? Il est évident que la Grande-Bretagne, puissance nucléaire, peut jouer un rôle important dans la coordination des programmes de défense qui devra nécessairement accompagner le retrait progressif des troupes américaines stationnées sur notre continent.

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Ce n'est pas tout. Si l'on pense, en effet, à l'action que doit mener l'Europe dans le tiers-monde, on voit immédiatement que l'Angleterre, qui, toujours, a été habituée à regarder outre-mer, y trouve sa place. De même en matière monétaire. Faire contrepoids au dollar ne peut avoir de sens qu'une fois acquise l'adhésion britannique et mobilisée la force financière que représente encore et toujours la City de Londres. Ainsi, dans tous les domaines qui comptent, l'Europe ne peut avancer qu'avec l'Angleterre. C'est, dans le monde d'aujourd'hui, la meilleure, peut-être la seule manière d'accroître le dynamisme de 300 millions d'hommes mal résignés à compter les points au match des grandes puissances. Entre la Chine explosive, l'Union Soviétique figée et l'Amérique instable.

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