Brexit : les leçons de la nuit où j’ai vu le Royaume-Uni basculer, par Catherine Fieschi

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Brexit : les leçons de la nuit où j’ai vu le Royaume-Uni basculer, par Catherine Fieschi

Brexit : les leçons de la nuit où j’ai vu le Royaume-Uni basculer, par Catherine Fieschi

Je me souviens de cette nuit de juin 2016 avec précision. J'étais à Londres — ville où j'ai vécu et travaillé pendant de longues années. Européenne de naissance et de conviction, politologue spécialiste des populismes, j'étais aussi, ce soir-là, une citoyenne britannique engagée dans la campagne pour le Remain. Et j’avais peur des résultats : la campagne du Remain n’avait pas été à la hauteur.

D’ailleurs dès le début, j’avais été déconcertée de découvrir à quel point même les défenseurs les plus ardents de l’UE connaissaient mal l'institution qu'ils défendaient. On aimait l'Europe comme on aime un principe — la paix, l'ouverture, la coopération — mais sans jamais pouvoir expliquer le fonctionnement de la Commission, la subsidiarité, ou la logique des directives.

Aurait-ce été le cas partout ailleurs ? Je ne sais pas, mais je découvrais peu à peu (et bien tard) à quel point la relation du peuple britannique a l’Europe avait été atrophiée. D’une part par les coups de boutoirs réguliers de la presse Murdoch et de ses tabloïds, qui finançait le lent poison populiste antieuropéen depuis des décennies. Mais d’autre part aussi par cette ironie qui caractérise la haute politique britannique (quel que soit le camp) et dont le mot d’ordre est de ne jamais rien prendre trop au sérieux - sous peine de passer pour "un continental" un peu excité.

Si cette ironie protège contre les emportements ridicules et la grandiloquence, la prise de distance qu’elle implique conduit parfois à glisser sur la texture de la politique, et à passer à côté de ses rouages. Résultat, face aux mensonges flamboyants du camp d'en face - qui ne se souciait plus du tout de passer pour des excités avec leur bus rouge et ses 350 millions de livres par semaine — nous répondions, au mieux, par des abstractions.

Au pire, comme ce journaliste de la BBC qui confondait Conseil de l’Europe et Conseil européen en prenant un air vaguement excédé. Les soi-disant défenseurs de l’UE étaient largués. Je me rendais compte que l’Europe ne figurait dans la vie britannique que par bribes : pas de monnaie commune, pas de Schengen. En l’absence de ces gestes de tous les jours qui créent des rites collectifs et impliquent une pratique, même rudimentaire, des institutions, comment construire une allégeance à l’UE ?

Pourtant, je me disais que les Britanniques, pragmatiques jusqu'au bout des ongles, ne sauteraient pas dans le vide. Puis les résultats ont commencé à tomber, tard dans la nuit. Newcastle d'abord, trop serré. Sunderland ensuite — un choc. Et puis, au fil des heures, le sentiment étrange d'assister à quelque chose d'irréversible. Au petit matin, c'était fait : 51,9 % pour le Leave. Par la fenêtre, Londres était silencieuse. Moi qui scrute depuis des années comment les peuples se retournent contre les élites, je n'avais pas vu venir la vague qui déferlait sous mes fenêtres.

Dix ans plus tard, le bilan économique est têtu. Selon les estimations les plus récentes, le PIB britannique par habitant serait aujourd’hui inférieur de 6 à 8 % à ce qu’il aurait été sans le Brexit ; l’investissement des entreprises de 12 à 18 % ; l’emploi de 3 à 4 % ; la productivité de 3 à 4 %. Ce n’est pas l’effondrement annoncé. Mais c’est peut-être pire : une hémorragie silencieuse. La facture continue de s'allonger. Les salaires réels ont à peine progressé, l'investissement est atone, et la croissance — déjà décevante avant 2016 — s'est enfoncée dans le marasme. Pourtant, réduire le Brexit à une erreur de calcul économique serait refaire l’erreur du Remain : croire que les électeurs votent avec une calculette dans la tête et un tableur dans le cœur.

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Qui a voté Leave ? Les plus âgés : environ deux tiers des plus de 65 ans ont choisi la sortie, quand près des trois quarts des 18-24 ans votaient Remain. Le choix du Leave était beaucoup plus fort parmi les électeurs peu diplômés tandis qu’une nette majorité des diplômés des universités votait Remain. Il a aussi été socialement marqué : les ouvriers, employés peu qualifiés, chômeurs, retraités modestes ont voté Leave à près des deux tiers, alors que les professions supérieures et cadres ont été les seules à voter majoritairement Remain. Les ménages les plus pauvres, les chômeurs, les travailleurs manuels, les territoires où l’école, les transports, les emplois avaient décroché : voilà une bonne partie du pays du Leave.

Mais il y avait aussi bien autre chose. Des propriétaires installés, des retraités aisés, des banlieues proprettes, double garage et rosiers grimpants : des gens prospères, mais froissés par le nouveau théâtre des valeurs. Ils avaient réussi dans l’Angleterre de Thatcher ou de Blair, et voyaient les règles européennes — contre les discriminations, les normes de travail, pour environnement — comme autant de petites impositions humiliantes qui remettaient en cause les fondements de leur réussite : défense de classe, pelouse impeccable, et Downtown Abbey.

C’est pourquoi l’opposition entre "vote économique" et "vote culturel" m’a toujours paru trop propre. Dans la vraie vie, les deux se mêlent. Le salaire qui stagne, la rue qui change, le fils qui part à Londres, le médecin qu’on n’obtient plus, le pub qui ferme, les diplômes qu’on n’a pas : tout cela arrive ensemble.

Comprendre ce mélange des soutiens (qui fait d’ailleurs la force des populismes de droite comme de gauche) est la condition pour comprendre le grand malentendu fondateur du Brexit : deux versions incompatibles du Royaume-Uni dissimulées au cœur même des promesses du Leave.

La première version était celle de Nigel Farage : rendre l’Angleterre aux Anglais. Fermer la porte, reprendre les frontières, offrir aux “gens de quelque part” leur revanche sur les “gens de partout”. C’était un Brexit de clôture, de haie, de frontière, de nostalgie provinciale. On y entendait l’écho nationaliste d’Enoch Powell, et non celui des économistes de Singapour.

La seconde était celle de Boris Johnson : rendre l’Angleterre au monde, mais au monde tel qu’il l’imaginait depuis les pages dorées de l’histoire impériale. Son Brexit était grandiloquent. Il ne s’agissait pas tant de protéger le pays que de le remettre en scène : Global Britain, Washington, les marchés lointains, le Commonwealth en décor, Churchill en fond sonore. Pour Farage, Bruxelles empêchait l’Angleterre de se retrouver ; pour Johnson, Bruxelles l’empêchait de régner à nouveau. Et puis surtout, pour Johnson, soutenir tout à fait cyniquement le Leave lui permettait de se rapprocher de son propre rêve : devenir Premier ministre.

Les tenants de chaque camp ont voté ensemble, mais ils n’avaient pas le même pays en tête. C’est ce malentendu autour du rôle et du statut du Royaume-Uni dont la lame de fond continue de saper la vie politique du pays.

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La littérature l’a parfois mieux saisi que les plateaux télé. Jonathan Coe, dans Middle England, montre cette Angleterre moyenne, drôle, susceptible, fatiguée, qui ne supporte plus qu’on lui explique comment parler, manger, plaisanter, embaucher, vivre. Alors qu’elle menait une vie sans encombres.

Fintan O'Toole dans Heroic Failure décortique, lui, la psychologie plus baroque d'un empire qui s'est inventé captif — qui avait besoin de se forger un ennemi à la hauteur de ses fantasmes de grandeur déchue. O'Toole montre comment les Britanniques, et les Anglais en particulier, ont construit pendant des décennies le mythe d'une oppression européenne pour s’offrir le luxe d'une résistance héroïque. L'UE comme fiction nécessaire, comme occasion de rejouer, à Bruxelles cette fois, la bataille de Trafalgar.

David Cameron croyait pouvoir régler une querelle de famille conservatrice une fois pour toutes en dégoupillant la grenade du référendum — mais, depuis, les conservateurs n’ont jamais résolu leurs contradictions. Theresa May a tenté le Brexit des enracinés ; elle s’est fracassée sur l’Irlande du Nord et sur son propre parti. Boris Johnson a vendu le Brexit impérial ; il s’est fracassé sur ses mensonges. Liz Truss a voulu transformer le pays en laboratoire libertarien ; elle a tenu moins longtemps qu’une laitue de supermarché. Rishi Sunak a administré les décombres. Le Parti conservateur, qui avait organisé le référendum pour se réconcilier avec lui-même, s’est offert dix ans de psychodrame en direct.

Le bénéficiaire, aujourd’hui, s’appelle Reform. Nigel Farage a compris mieux que les autres que le Brexit est une formidable machine à produire du ressentiment. Chaque traversée de la Manche, chaque fait divers, chaque embarras administratif peut être réinjecté dans le récit : on vous a trahis, on a volé votre victoire, on a quitté l’Europe sans vraiment quitter le système. Les derniers sondages donnent Reform autour de 27 %, devant travaillistes et conservateurs.

Cette recomposition du paysage politique risque de durer un moment où l’Europe a besoin du Royaume-Uni. Car le Royaume-Uni reste l’une des armées les plus capables d’Europe, une puissance nucléaire et partenaire indispensable de l’Ukraine. Les accords franco-britanniques de Lancaster House ont survécu aux postures ; l'Otan continue.

Cette réalité oblige Londres à regarder en face ce que le Brexit avait esquivé : la fameuse "relation spéciale" avec Washington. Avec le retour de Trump à la Maison-Blanche, l’idée que le Royaume-Uni pourrait troquer Bruxelles contre l’Amérique semble improbable - surtout que même sous Biden, le Royaume-Uni n’avait pas réussi à sceller un pacte commercial avec les Etats-Unis. Pour défendre l’Europe, et se défendre lui-même, le Royaume-Uni devra se rapprocher de ses voisins. Ceci implique de reposer la question du positionnement du Royaume-Uni dans le monde. Et d’y répondre cette fois.

Les puissances moyennes ont le vent en poupe grâce au Premier ministre Canadien Mark Carney. Loin d’être un pis-aller, celui-ci les décrivait à Davos comme le dernier bastion des valeurs démocratiques et d’un multilatéralisme pragmatique. On imagine bien le Royaume-Uni, une fois ses fantômes vaincus, prendre la tête de ce club.

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