La France tourne au ralenti depuis plusieurs jours, sous l'effet d'une canicule qui pourrait bien dépasser, en durée et en sévérité, celle d’août 2003. De nombreux pans de son activité s'en trouvent affectés. S'il est encore trop tôt pour disposer de chiffres précis sur les conséquences économiques de cet épisode, les effets de la chaleur sur la productivité ont déjà été quantifiés. Notamment par une étude de l'assureur AllianzTrade parue fin mai. La France est le pays européen où la baisse de productivité liée au stress thermique se révèle la plus forte. L'un des auteurs, Hazem Krichene, économiste senior climat chez Allianz, en explique les raisons.
L'Express : Que sait-on du lien entre fortes chaleurs et productivité ?
Hazem Krichene : Nous observons une relation non linéaire entre température et activité économique. D’après nos travaux, qui s’appuient sur des données couvrant plusieurs décennies, la productivité moyenne diminue de 1,3 dollar (1,14 euro) par heure travaillée quand les températures dépassent certains seuils. Lorsque l'on se trouve dans des régions habituellement froides, des températures plus élevées peuvent parfois avoir un effet positif sur la productivité et l'activité. Mais les impacts négatifs commencent à apparaître à partir de 30 degrés. Et ils s'intensifient pour chaque degré au-delà de cette limite.
Nous sommes actuellement, en France, dans cet ordre de grandeur. Il faut aussi rappeler que cette vague de chaleur intervient peu de temps après un précédent épisode, il y a seulement quelques semaines. Ce qui aggrave la situation.
Quels sont les secteurs les plus exposés ?
Dans une économie aussi mondialisée, pratiquement tous les secteurs finissent par être affectés. Il faut toutefois distinguer les impacts directs et indirects. Les secteurs directement exposés sont ceux dont l'activité dépend fortement du travail en extérieur : l'agriculture, la construction, le tourisme, etc. Mais les secteurs davantage tournés vers le travail en intérieur, comme une partie du tertiaire ou de l'industrie manufacturière, sont également touchés. D'abord parce que les travailleurs peuvent arriver au bureau plus fatigués, après une mauvaise nuit. Et parce qu’ils peuvent subir des impacts secondaires à travers les chaînes de valeur - par exemple des fournisseurs qui seraient, eux, directement exposés.
Votre étude montre que la France est le pays européen où la baisse de productivité liée au stress thermique est la plus forte. Comment l'expliquer ?
La France observe des baisses de productivité assez importantes en raison de deux facteurs principaux : les vagues de chaleur historiques observées dans le pays, et sa dépendance à des secteurs plus sensibles à ces conditions climatiques. Par exemple l'agriculture, le tourisme ou certaines activités de services. Plus ceux-ci représentent une part importante de l’économie, plus l'impact sur la productivité est marqué.
Selon vos projections, la France enregistrerait également les pertes les plus importantes parmi les grandes économies européennes…
Effectivement, les mécanismes sont les mêmes. Dans notre modèle, nous simulons un choc sur l'offre via la baisse de productivité, et un autre sur la demande via le ralentissement de la progression de la masse salariale. Sur la période 2026-2030, ces pertes cumulées pourraient atteindre 240 milliards de dollars (210 milliards d’euros) pour la France, contre 147 milliards pour l’Italie, 131 milliards pour l’Allemagne et 120 milliards pour l’Espagne. Des pays étudiés, seul le Japon - hors Europe donc - serait plus explosé, avec 354 milliards de dollars sur la période. La perte de production due à la chaleur réduit également les recettes fiscales, de l’ordre de 1,8 % par an en France, 1,3 % en Italie et en Espagne, et 0,7 % en Allemagne. Plus généralement, la France pourrait voir son déficit public se dégrader de 2,2 % de PIB supplémentaires d'ici à la fin de la décennie.
L'impact des canicules sur le travail demeure très important en Europe. En France, cet épisode a encore relancé le débat sur la climatisation. Cela révèle-t-il un retard en matière d'adaptation ?
La climatisation est devenue une nécessité depuis plusieurs années. Mais la question est sans cesse repoussée. Il faut pleinement réfléchir à son rôle, à celui de l'énergie et à la manière de coupler adaptation aux vagues de chaleur et transition énergétique. Ces questions, critiques, nécessitent des réponses politiques claires.
Davantage de climatisation permettrait de réduire les pertes de productivité. Si les personnes bénéficient d'un meilleur confort thermique à leur domicile, elles récupèrent mieux et arrivent au travail dans de meilleures conditions. Pour les activités tertiaires, le recours au télétravail peut contribuer à limiter les effets négatifs. Dans les bureaux, les usines ou les autres lieux de travail intérieurs, maintenir une température adaptée réduit évidemment une partie importante du problème. Reste la situation des travailleurs en extérieur, qui requiert des politiques publiques : une meilleure organisation des horaires de travail, une protection sanitaire renforcée ou encore des dispositifs de protection du revenu.
Plus globalement, l’action tarde trop. À mon sens, le véritable changement interviendra lorsque les politiques d'adaptation seront intégrées explicitement dans les budgets publics. Aujourd’hui, elles sont souvent perçues uniquement comme une dépense supplémentaire à court terme. Or, il faut aussi prendre en compte le niveau des pertes économiques évitées sur le temps long grâce à ces investissements. Il sera difficile de réellement accélérer tant que cette dynamique ne sera pas intégrée.
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