Il est venu à Paris pour participer à la manifestation contre les exécutions politiques en Iran, organisée notamment par le Conseil national de la résistance iranienne, et prévue samedi 20 juin, mais la Préfecture de police de Paris a interdit le rassemblement en raison d'un "contexte national et international particulièrement tendu".
À 50 ans, Charles Michel, ancien Président du Conseil européen, n'a plus de fonctions politiques. Membre du cabinet Clay Arbitration, il enseigne désormais au collège d'Europe et à la China Europe International Business School, à Shanghai. L'Europe a - enfin - conscience de sa force, confie-t-il à L'Express. Entre deux piques pour ses "anciens collègues" Ursula von der Leyen et Mark Rutte…
L'Express : Donald Trump présente le projet d’accord avec l’Iran comme une grande victoire, qu’en pensez-vous ?
Charles Michel : J'ai d'immenses doutes quant au fait que ce cessez-le-feu puisse produire des résultats durables, d'autant que des négociations substantielles doivent encore avoir lieu sur des sujets clé, comme le nucléaire ou les missiles balistiques. De fait, peu de monde, dans le milieu politique et diplomatique accorde une confiance à ce régime iranien, dont la parole a peu de valeur. Ne soyons pas dupes : avec les pressions intérieures et les prochaines élections de midterms, il y avait une nécessité politique aux États-Unis à conclure un accord de cessez-le-feu. Remarquons enfin que les objectifs militaires américains - qui n’ont jamais été très clairs - n’ont pas été atteints. On nous annonce qu'il n'y aura pas de droit de passage dans le détroit d’Ormuz pour une durée de 60 jours. Ça veut dire quoi ? Que des droits de passage seront mis en place après ces deux mois ? Non, cet accord n’est pas une victoire. Au contraire.
Quel rôle peut, aujourd'hui, jouer l’Europe au proche Orient ?
Ce qu'il s'y passe est très révélateur de l’incapacité de l’UE à se mobiliser sur des sujets qui nous affectent directement. Si les Européens ne sont pas extrêmement fermes pour soutenir le peuple iranien qui se bat au péril de sa vie pour promouvoir un régime démocratique, républicain, qui mise sur l’égalité homme femme et demande l’indépendance de la justice, où est notre cohérence ? L’an dernier en Iran, il y a eu, selon Amnesty International, 2 100 pendaisons - et près de 750 durant des 5 premiers mois de 2026. Je ne vois et n’entends pas beaucoup de prises de position de l’UE, cela m’attriste.
Quel bilan tirez-vous du G7 d’Évian ?
J'ai, de par mon expérience dans ce type de sommet, la plus grande compréhension pour les efforts politiques et diplomatiques de mes collègues européens, et particulièrement d'Emmanuel Macron, pour protéger l'unité du G7. Ce dernier n'en est pas moins de plus en plus dysfonctionnel. Pourquoi ? Parce qu’un de ses membres, les États-Unis, s’écarte de plus en plus des autres sur de nombreux sujets, sur lesquels il y avait auparavant une certaine convergence - comme le Proche Orient ou le multilatéralisme. Ajoutons-y les relations avec la Russie, avec qui Donald Trump est ambigu… À ce sujet, je ne crois absolument pas que la diplomatie de la flatterie produise des résultats. Nous devons être fermes sur nos principes et sur nos intérêts.
À qui pensez-vous ?
On voit bien que les contorsions de Mark Rutte (Secrétaire général de l’Otan, NDLR) et d’Ursula von der Leyen (Présidente de la Commission européenne, NDLR) sont totalement contre-productives. Plus on produit de la flatterie et de l’apaisement, plus on encourage l’autre partie à se comporter de façon radicale, voire humiliante.
Je pense en revanche qu’un réveil salvateur a eu lieu au sein du Conseil européen. Il y a encore quelques mois subsistait une forme d’illusion quant à la nature de notre relation avec les États-Unis. Aujourd’hui, l’illusion s’est dissipée. Ne nous contentons toutefois pas d’analyser la situation, mais passons désormais à une deuxième étape qui nécessite du courage : prendre les décisions qui s’imposent.
Lesquelles ?
Elles touchent à l'ambition économique et à la compétitivité de l'Europe. Il est dramatique que la Commission n'ait pas mis en œuvre plus de 10 % des recommandations du rapport Draghi ! Personnellement, je n'attends absolument rien de cette Commission, qui manque totalement son rendez-vous avec l'Histoire. Je pense en revanche que l'on a besoin de la mobilisation de la France, de l'Allemagne, de l'Italie, de l'Espagne et de pays qui sont en dehors de l’Union européenne - Royaume-Uni, Turquie, Norvège - pour lancer un grand plan, une grande ambition industrielle.
Durant le Conseil européen, présidé par votre successeur Antonio Costa, ce vendredi 19 juin, il a été question du prochain budget pluriannuel (2028-2034), dont l’élaboration promet d’être ardue.
Le budget européen est un acte important. Il doit traduire l'ambition de notre continent dans le domaine de la défense, de la sécurité, de la compétitivité et l'innovation. Mais d’autres sujets sont tout aussi essentiels, comme l'approfondissement du marché intérieur et la création d’un marché des capitaux. Je ne comprends pas la nonchalance de la Commission sur ce dernier sujet, alors que c’est un levier majeur, et que son aboutissement, qui demanderait des efforts politiques, aurait un immense impact économique et financier.
Lors du G7, Donald Trump s’est rapproché des positions européennes sur l’Ukraine. Peut-on être optimiste ou craindre un nouveau revirement ?
Il ne faut pas attendre grand-chose de l'implication des Etats-Unis dans le conflit russo-ukrainien. Ce n'est pas une coïncidence si la Russie a accepté d'engager la conversation avec eux, car elle savait qu'elle ne risquait pas grand-chose. En revanche, je constate que les Européens sont fermes et ne tremblent pas face à Moscou et aux ambiguïtés américaines. Mieux, les soutiens financier et militaire à Kiev progressent, tout comme le dossier d’adhésion à l’UE. Notons d'ailleurs que l'Ukraine est un bel exemple pour les Européens. Si ce pays, en proie à une guerre brutale et violente, a été capable, en peu de temps, de créer une industrie robuste de la défense, nous autres Européens devons être capables de faire de même - en temps de paix, de surcroît.
À titre personnel, je crois assez peu à la perspective à court terme d’un accord de paix. Il serait plus réaliste de travailler sur un cessez-le-feu. À cet égard, il est désolant que l’on ait accepté aussi longtemps d’être écartés des négociations. Et il est tout aussi choquant d’entendre Mark Rutte affirmer que les Européens ne peuvent pas se défendre contre la Russie sans les États-Unis. Je crois que c’est faux. Je retrouve dans ces propos cette tentative systématique de manipulation mentale des Européens visant à les mettre sous une tutelle quasi-coloniale.
Le "moment européen" pourrait donc, selon vous, se produire ?
Je crois qu’un grand nombre de pays, dans le monde, continuent à croire au multilatéralisme ; ils continuent à croire que le protectionnisme ne donnera pas de résultats fructueux ; et ils continuent à croire que la Charte des Nations unies a de la valeur, comme la souveraineté et le respect des frontières. Nous sous-estimons à quel point ces pays, qu'il s'agisse du Canada, du Japon de la Corée du Sud ou d'autres, attendent de l'Europe qu’elle prenne davantage ses responsabilités et qu’elle soit une voix forte, une voix qui pèse, une voix rationnelle, une voix de bon sens. Les Européens doivent être en première ligne et créer, avec eux, de nouveaux formats d’alliance et de coopération pour défendre, avec ces pays, un ordre international fondé sur la liberté et la souveraineté.
Sans doute l'intégration européenne, par le biais de l'élargissement, peut-elle participer, elle aussi, à ce momentum. Mais il faut cesser de procrastiner et d’avancer à petits pas, comme nous le faisons aujourd’hui. C’est une erreur stratégique majeure. Lorsqu’il a réunifié l’Allemagne, Helmut Kohl ne s’est pas noyé dans des arguties techniques et administratives. Il l’a fait. La place des Balkans occidentaux est au sein de l'Union européenne. Il n’y a aucune raison de laisser ces pays dans une zone grise. Nous serons plus stables et plus prospères si les Balkans occidentaux sont à l'intérieur de l’UE plutôt qu’en dehors.
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