Le retour de l'été remet le soleil et ses dangers au centre des préoccupations, et avec lui les crèmes solaires… Un sujet sur lequel déferle, chaque été, un flot d'affirmations contradictoires. Sur les réseaux sociaux, des influenceurs prônent une application quotidienne tandis que d’autres l’accusent de polluer l’environnement et de nuire à la santé ; l'industrie cosmétique, elle, décline des gammes "pour bébés", "bio", sous forme de sérums ou de brumes, avec des formulations sans cesse renouvelées. Difficile, pour le consommateur, de s’y retrouver.
Une chose est sûre : personne ne questionne la nécessité de se protéger du soleil. Plus de 80 % des cancers de la peau sont liés à une exposition régulière et intense au soleil, principalement pendant l'enfance, rappelle l’Institut national du cancer. Les responsables sont les rayons UV-A et UV-B - les UV-C, les plus dangereux, sont heureusement stoppés par la couche d'ozone. "Un bon produit solaire doit offrir une protection équilibrée entre UV-A et UV-B, ce qui est techniquement très complexe à obtenir", assure Christophe Bedane, médecin cancérologue, professeur de dermatologie à Dijon et membre de la société française de dermatologie, qui regroupe les experts du domaine. De nombreuses études scientifiques ont démontré l’efficacité des crèmes solaires pour se prémunir des carcinomes, les tumeurs de la peau les plus fréquentes. Leur protection contre le mélanome, le cancer cutané le plus dangereux, reste débattue, notamment parce que le soleil n'est pas le seul responsable : l'immunodépression, le vieillissement, les facteurs génétiques et le type de peau en sont d'autres facteurs.
Link to En mettre tous les jours, vraiment ?En mettre tous les jours, vraiment ?
Faut-il pour autant en appliquer tous les jours, comme le suggèrent depuis des années des influenceurs, américains pour la plupart ? Selon eux, cette routine assurerait une protection parfaite et préviendrait les rides comme aucun autre soin. "C'est absurde, tranche le Pr Bedane. Même si les filtres UV engendrent un peu de photovieillissement, ils n'agissent pas sur le vieillissement de la peau en général". Quant à l'application en plein hiver, sous nos latitudes tempérées, elle laisse le spécialiste circonspect. Lorsque l'indice UV annoncé par Météo France dépasse 3, la protection solaire s'impose. Sinon, son usage n'a guère de sens.
Pire, l'application quotidienne pourrait se révéler contre-productive : les crèmes contiennent de nombreuses substances chimiques, dont les risques - irritations, eczéma -, même faibles, ne sont pas nuls. "Une personne qui en met tous les jours pendant des années peut même développer une allergie qui l’empêchera d’en utiliser le jour où elle en aura vraiment besoin", ajoute Laurence Coiffard, pharmacologue à l'université de Nantes, qui étudie les produits solaires depuis trente ans.
L’une des substances qui attirent l’attention des chercheurs est l'octocrylène. Longtemps prisé, il a été reconnu comme allergène et peut aussi se dégrader avec le temps en benzophénone, un composé suspecté d'être cancérigène et perturbateur endocrinien. Une étude parue en 2021 dans la revue Chemical Research in Toxicology a ainsi détecté de la benzophénone dans tous les produits à base d'octocrylène achetés en France auprès de grandes marques de cosmétiques, avec des concentrations croissantes en fonction de l'âge du produit. Or, la peau peut absorber jusqu'à 70 % de la benzophénone. En octobre 2025, l'Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) avait donc demandé une réduction drastique de l’emploi de cette substance.
Link to Des composés encore méconnusDes composés encore méconnus
D'autres filtres, comme les dérivés salicylés, font aussi l'objet de doutes. "Les crèmes solaires ne sont pas des molécules anodines : elles absorbent les ultraviolets, donc elles sont éminemment réactives. Et on ignore leurs effets en application quotidienne sur le long terme", insiste Laurence Coiffard. Le Pr Pierre Vabres, dermatologue au CHU de Dijon-Bourgogne et également membre de la société française de dermatologie pointe une autre difficulté : "Même si la réglementation européenne concernant les produits cosmétiques demeure très protectrice, l'industrie change de filtres en permanence, ce qui nous empêche de connaître avec précision leurs profils".
Reste que selon le baromètre OpinionWay, commandé en 2026 par la Febea - la Fédération des entreprises de la beauté, qui réunit les fabricants de cosmétiques -, 29 % des personnes interrogées déclarent ne pas se protéger à la plage ou à la piscine, contre 17 % deux ans plus tôt. Le chiffre, émanant d'un acteur qui vend ces produits, doit être lu avec prudence. Il dessine néanmoins une problématique réelle : tandis que certains l'appliquent quotidiennement, une part croissante de la population semble perdre le réflexe lors des fortes expositions.
Link to Les protections bio trop peu efficacesLes protections bio trop peu efficaces
Un autre concept dont il faut se méfier est celui des crèmes "bio". Leur principe ? Ecarter les filtres de synthèse au profit des minéraux - oxyde de zinc, dioxyde de titane. "Ces derniers sont pourtant moins performants", explique le Pr Bedane. Selon les mesures effectuées par Laurence Coiffard en laboratoire, les filtres solaires minéraux affichant un indice SPF 50+ s'avéreraient bien moins protecteurs. Une étude de son équipe, publiée en 2008, mesurait ainsi un SPF plafonnant en réalité à 10 pour l'oxyde de zinc et à 38 pour le dioxyde de titane enrobé. "Pour atteindre une haute protection, il faut combiner plusieurs filtres organiques ; un seul agent minéral n'y suffit pas", soutient-elle. Le bio n'est pas davantage le gage écologique souvent mis en avant. L'oxyde de zinc est classé toxique pour les milieux aquatiques. Les dégâts causés par nos crèmes sont néanmoins relativisés par les scientifiques. "Les filtres anti-UV sont aussi massivement employés dans l'industrie - peintures d'extérieur, bardages, marquages au sol -, à des doses sans commune mesure avec l'usage cosmétique", souligne le Pr Bedane.
Les protections solaires affichant la mention "bébés" ou "enfants" ne convainquent pas davantage les experts. Comme une part majeure de l'exposition reçue au cours d'une vie survient avant quinze ans, la tentation marketing de cibler les parents inquiets est grande. Mais le principe même est contesté. "On n'expose pas un bébé au soleil direct avant deux ou trois ans minimum. On le protège avec des vêtements, le capot de la poussette, un parasol", affirme ainsi le Pr Bedane. Laurence Coiffard va plus loin et juge "irresponsable" que certaines marques proposent des crèmes "applicables dès la sortie de la néonatologie". "Il est impossible, pour des raisons éthiques évidentes, de tester l'innocuité de ces produits sur des nourrissons, du moins en France. Donc on ignore les effets sur cette population fragile", s’indigne-t-elle. "Mais l'exposition de l’enfant n'est pas toujours évitable et dans ce cas, mieux vaut choisir une crème en privilégiant plutôt une formulation "adulte SPF 50" à filtres chimiques plutôt qu'un écran solaire "enfants", souvent à base d'agents minéraux", tempère le Pr Vabres.
Link to La crème, en dernier recoursLa crème, en dernier recours
Alors comment se protéger au mieux ? Les trois spécialistes s'accordent sur le même principe. Il faut en priorité fuir le soleil, et en particulier entre 12 et 16 heures l’été. Et si on s’expose, alors il faut se couvrir avec des vêtements, chapeaux, lunettes. Enfin, seulement en dernier recours, utiliser de la crème. Mais comment choisir la bonne ? "D'abord en vérifiant le marquage CE, qui garantit la photostabilité du produit, sa rémanence sur la peau et l'équilibre entre filtres UV-A et UV-B", insiste Christophe Bedane.
Sur l'indice, les avis divergent : pour Laurence Coiffard, seul le SPF 50 offre une protection suffisante, quand le Pr Bedane juge un indice 30, moins coûteux, acceptable, tant qu’on l’applique généreusement et régulièrement. Car les deux s'accordent sur l'essentiel : on en applique presque toujours trop peu. Pour le visage, il en faut au minimum l'équivalent de deux bandes de deux centimètres sur une phalange, quatre pour les bras, six pour le thorax. Si ce chiffrage est trop complexe, une règle simple suffit : renouveler l'application toutes les deux heures et après chaque baignade. Au fond, le constat général tient en une phrase : le soleil est indéniablement un facteur de cancer, raison de plus pour ne pas confier sa peau au seul tube de crème.
(Associated Medias) - All rights reserved