Le 4 février, sans excuse ni explication, la CIA a mis fin à la publication de son Etat du monde. Un livre de référence, publié chaque année depuis soixante ans, qui offrait une perspective unique sur les pays et les menaces à venir - et dont le grand public devra désormais se passer. Peut-être était-il temps, alors, de développer une vision européenne. C'est ce que proposent les éditions Nouveau Monde, avec la parution le 1er juillet de L'état des menaces, ouvrage compilant les meilleurs rapports des services de renseignement du continent. Son contenu donne le vertige. L'Express vous en présente plusieurs extraits.
Dans le panorama identifié par les agences européennes, nous avons cependant choisi de nous concentrer sur deux d'entre elles, très récurrentes : la Russie et la Chine. Les deux puissances redoublent d'ingéniosité pour cibler le continent. Vous découvrirez comment Pékin et Moscou veulent faire main basse sur l'Arctique. Mais aussi un travail de prospective sur l'après-guerre en Ukraine, qui pourrait devenir le terrain de jeu des groupes criminels russes. Ou encore la manière dont la Chine utilise TikTok et les LLM (les intelligences artificielles conversationnelles) pour mener sa guerre cognitive contre le Vieux Continent. Les procédés sont différents, mais le but est similaire : diviser, saper la confiance, cultiver le chaos.
Cette sélection exclut d'autres menaces de l'ouvrage qui méritent pourtant attention. Un rapport, produit par le service de renseignement extérieur estonien, est d'un cynisme affolant : il décrit comment Moscou appâte des étudiants africains dans ses universités pour mieux les envoyer combattre en Ukraine. D'autres sujets touchent directement le continent. Parmi eux, on retiendra celui du terrorisme djihadiste. "Les risques découlant des activités du Hamas sur le sol européen ont par ailleurs augmenté", note le renseignement italien, "notamment en raison de son implication dans la circulation d'armes et dans d'éventuels projets hostiles visant des cibles israéliennes et juives".
Autre sujet d'inquiétude : l'essor d'une criminalité toujours plus agressive et transnationale. Devenus les supplétifs des Etats, les réseaux criminels exploitent les "vulnérabilités pour déstabiliser l'UE et ses Etats membres", met en garde Europol, l'instance de coopération policière du continent. La corruption, l'instrumentalisation des flux de migrants et la cyberguerre font partie de leurs armes de choix. Les menaces existent même entre alliés. Avant les coups de force de Donald Trump, les Etats-Unis n'ont pas hésité à cibler l'Europe, employant l'arme du droit à leur propre avantage. Le rapport de l'Electronic Privacy Information Center, une ONG américaine, décrit comment un décret signé par le président Biden a "accru la collecte de données en masse", piétinant la vie privée des citoyens européens. Les Etats n'ont pas d'amis, ils n'ont que des intérêts, disait de Gaulle. L'état des menaces l'illustre plus que jamais.
Un "choc" avec la Russie est-il probable avant la fin de la décennie ? Possible, répondent les renseignements allemands, qui jugent que Moscou se prépare "à une guerre conventionnelle à grande échelle" avec l'Otan d'ici à 2030. Les espions danois lui donnent deux ans avant la fin de la guerre en Ukraine pour attaquer les Etats Baltes. Les extraits suivants décalent toutefois la focale vers d'autres théâtres d'expansion. Kiev après la fin des hostilités, d'abord. Terrain instable où les armes circuleraient librement, l'Ukraine pourrait devenir un eldorado pour les réseaux criminels. Notre espace informationnel, ensuite, cible de tentatives de manipulation depuis des années. Enfin, l'accès à l'Arctique, d'abord, qui doit lui permettre de prendre un avantage guerrier et commercial.
Retrouvez ci-dessous la première partie de nos extraits exclusifs, consacrés aux menaces russes détectées par les services de renseignement.
Link to L'après-guerre en UkraineL'après-guerre en Ukraine
Europol (European Union Agency for Law Enforcement Cooperation)
Si la guerre d'agression menée par la Russie contre l'Ukraine a eu des répercussions sur la sécurité intérieure de l'UE, tout règlement futur entraînera également des changements qui auront des conséquences pour l'UE et ses Etats membres. La fin de la guerre d'agression menée par la Russie contre l'Ukraine redessinera certains aspects du paysage criminel. Si la paix apporte stabilité et reprise économique, elle pourrait également offrir aux réseaux criminels de nouvelles occasions d'exploiter les vulnérabilités.
Les fonds de relance pourraient constituer un terrain propice à l'épanouissement des réseaux criminels
La guerre a favorisé la diffusion généralisée d'armes, qui persistera même après la conclusion d'un accord. La démobilisation des forces militaires entraînera le détournement des armes excédentaires vers le marché noir, exacerbant les défis en matière de sécurité à travers l'Europe et au-delà.
La réintégration des anciens militaires dans la vie civile normale pourrait poser des difficultés. De nombreux anciens soldats, en particulier ceux qui sont confrontés à des difficultés économiques, pourraient se tourner vers le crime organisé, se voir proposer des activités criminelles par des réseaux criminels bien établis, ou chercher à créer des organisations militaires privées. Ce phénomène a été observé dans d'autres sociétés sortant d'un conflit, où des combattants démobilisés ont été absorbés par des réseaux criminels ou paramilitaires. Les réseaux criminels russes pourraient profiter du contexte d'après-guerre pour étendre leurs activités. La levée des sanctions économiques contre la Russie, si elle s'accompagne d'un accord de paix, pourrait également permettre aux réseaux criminels russes de renforcer leurs réseaux financiers par le biais du blanchiment d'argent et des finances criminelles à travers l'Europe ou au-delà.
Les fonds de relance pourraient constituer un terrain propice à l'épanouissement des réseaux criminels. Etant donné que les deux pays pourraient entreprendre des efforts de reconstruction à grande échelle grâce à une aide et à des investissements étrangers potentiels, le risque de corruption et de criminalité financière est accru. Les réseaux criminels pourraient chercher à s'infiltrer dans les projets de reconstruction, par exemple par le biais de contrats frauduleux, de blanchiment d'argent et de détournement de fonds publics. En outre, les oligarques pourraient user de leur influence pour s'assurer le contrôle de secteurs clés tels que l'énergie, les infrastructures et l'agriculture, ancrant ainsi davantage les réseaux criminels dans les structures économiques légitimes. (...)
Tout au long du conflit, la Russie et l'Ukraine se sont toutes deux livrées à des activités de cybercriminalité. Dans un contexte d'après-guerre, les cybercriminels, dirigés par des acteurs de menaces hybrides, pourraient réorienter leur expertise vers la cybercriminalité purement financière et continuer à cibler les institutions publiques, les entreprises et les particuliers. Les deux nations ayant mis en place des écosystèmes cybercriminels, il existe un risque de coopération ou de concurrence accrue entre les groupes cybercriminels russes et ukrainiens dans des activités telles que les ransomwares, la fraude financière et l'extorsion numérique, ce qui entraînerait une augmentation du niveau de menace. (...)
Link to Storm-1516 : la guerre informationnelle russeStorm-1516 : la guerre informationnelle russe
Viginum (Service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères), France
Depuis la fin de l'année 2023, Viginum observe et documente les activités d'un mode opératoire informationnel (MOI) russe susceptible d'affecter le débat public francophone et européen. Connu en source ouverte sous le nom de "Storm-1516", ce MOI est actif a minima depuis le mois d'août 2023. Il est responsable de plusieurs dizaines d'opérations informationnelles ayant ciblé des audiences occidentales, dont française. (...) L'objectif principal de Storm-1516 semble être avant tout de décrédibiliser le gouvernement ukrainien, probablement dans l'espoir d'entraîner la suspension de l'aide occidentale à l'Ukraine dans le contexte de l'invasion de son territoire par la Russie. En parallèle, le MOI cible directement des dirigeants européens et leur entourage, notamment durant des périodes électorales en France, aux Etats-Unis et en Allemagne. Pour ce faire, le mode opératoire diffuse généralement des deepfakes, ainsi que des vidéos à la qualité variable mettant parfois en scène des acteurs amateurs. (...) En Europe, les opérateurs du MOI semblent avoir privilégié des thématiques clivantes ou anxiogènes liées à l'immigration et au terrorisme, notamment en amont de grands événements. (...) Au-delà de ces narratifs conspirationnistes, Storm-1516 a été employé pour cibler les élections européennes de juin 2024, les élections législatives anticipées françaises de juillet 2024, l'élection présidentielle américaine de novembre 2024, et les élections fédérales allemandes de février 2025.
(...) La France a été la cible d'une opération conduite par le MOI après l'annonce, le 9 juin 2024, de la dissolution de l'Assemblée nationale et de l'organisation d'élections législatives anticipées les 30 juin et 7 juillet 2024. Viginum estime avec un niveau de confiance élevé que les opérateurs du réseau CopyCop, qui participent directement aux opérations de Storm-1516, ont enregistré dès le 19 juin 2024 le nom de domaine ensemble-24.fr, qui typosquattait le site officiel de la coalition Ensemble (ensemble-2024.fr) et usurpait son identité graphique. Le faux site affirmait que la coalition proposait aux électeurs de recevoir une "prime Macron" d'une valeur de 100 euros en échange de leur voix. Pour ce faire, les électeurs étaient invités à envoyer leur numéro de Sécurité sociale à l'adresse contact@parti-renaissance.fr, qui correspond à une adresse officielle du parti politique. (...)
Viginum estime avec un niveau de confiance élevé que les médias exploités par Storm-1516 pour blanchir ses contenus sont eux aussi rémunérés par les opérateurs du MOI. A au moins sept reprises, les articles publiés par ces médias affichaient des mentions telles que "branded content", "promoted" et "sponsored", ou étaient hébergés dans une section du site dédiée aux contenus sponsorisés. A la suite de la parution de l'article suggérant que l'Allemagne allait accueillir 1,9 million de travailleurs kényans, The South African a reconnu avoir été payé environ 620 euros par un intermédiaire pour la publication. La rémunération de médias pour blanchir ou amplifier des narratifs est une tactique répandue et associée à d'autres modes opératoires informationnels liés publiquement à la Russie.(...)
Link to La rivalité des grandes puissances se rejoue dans l'ArctiqueLa rivalité des grandes puissances se rejoue dans l'Arctique
FE (Forsvarets Efterretningstjeneste), service de renseignement militaire, Danemark
La rivalité entre les grandes puissances — la Russie, la Chine et les Etats-Unis — se joue de plus en plus dans l'Arctique. La région n'est plus caractérisée par le faible niveau de tension qui prévalait avant l'invasion de l'Ukraine par la Russie en 2022. L'importance stratégique de l'Arctique s'accroît à mesure que le conflit entre la Russie et l'Occident s'intensifie, et l'attention croissante que portent les Etats-Unis à la sécurité et aux enjeux stratégiques de l'Arctique ne fera qu'accélérer davantage ces évolutions.
La plupart des missiles balistiques de la Russie, de la Chine et des Etats-Unis survoleraient la région arctique en cas de conflit majeur entre deux ou plusieurs de ces pays
L'intensification de la rivalité entre les grandes puissances dans l'Arctique a attiré une attention internationale considérable sur la région, notamment en raison de l'intérêt croissant des Etats-Unis pour le Groenland et de ses implications pour la sécurité nationale américaine. Parallèlement, cette attention accroît le risque d'espionnage — y compris de cyberespionnage — et de tentatives d'opérations d'influence visant l'ensemble du Royaume du Danemark.
L'Arctique revêt une importance militaire et stratégique considérable, notamment parce que la plupart des missiles balistiques de la Russie, de la Chine et des Etats-Unis survoleraient la région arctique en cas de conflit majeur entre deux ou plusieurs de ces pays.
Depuis plus d'une décennie, la Russie n'a cessé d'étendre ses infrastructures militaires et de moderniser ses forces dans l'Arctique. La Russie reste la puissance militaire la plus forte de la région, bien que sa guerre en Ukraine retarde et limite ses projets de renforcement militaire dans l'Arctique.
La plupart des sous-marins nucléaires russes sont stationnés dans l'Arctique. Ils constituent un élément clé du plan russe visant à dissuader les Etats-Unis de lancer une attaque, en dotant la Russie de la capacité de lancer une éventuelle riposte nucléaire. (...)
La Russie et la Chine devraient étendre leur coopération dans l'Arctique au cours des prochaines années, malgré des intérêts contradictoires dans la région. La Russie soutient que seuls les Etats arctiques devraient avoir une influence et une présence militaire dans la région, y compris des navires et des avions, et ne souhaite pas que la Chine s'implante militairement dans l'Arctique.
Cependant, la Russie se trouve dans une position de négociation fortement affaiblie vis-à-vis de la Chine, ce qui la contraint à accorder à cette dernière une plus grande influence et un meilleur accès à l'Arctique. Les sanctions sévères imposées à la Russie l'empêchent d'exploiter pleinement le potentiel économique des vastes réserves de pétrole, de gaz et de minerais présentes sur son territoire arctique. Elle dépend de la technologie, de l'expertise et des financements étrangers pour maintenir les projets existants et en développer de nouveaux. L'exportation des ressources naturelles de l'Arctique devrait prendre une importance croissante pour la Russie, alors que les sanctions et la guerre en cours en Ukraine continuent d'affaiblir son économie.
La Chine tirera parti de sa position renforcée vis-à-vis de la Russie pour s'assurer des ressources naturelles bon marché et un meilleur accès à la route maritime du Nord. Ces dernières années, la Chine a rencontré des difficultés pour mettre en place de nouveaux projets commerciaux ou des initiatives de recherche dans les Etats de l'Arctique occidental. L'attention croissante des Etats-Unis pour la région risque d'exacerber ces difficultés, faisant de plus en plus de la Russie la principale porte d'entrée de la Chine vers l'Arctique.
La Chine cherchera également à tirer parti de l'expertise et de l'expérience russes dans l'Arctique en tant que théâtre d'opérations militaires. La Russie conserve un avantage technologique et opérationnel, notamment dans l'exploitation de sous-marins d'attaque sous la glace et la construction de brise-glaces à propulsion nucléaire. Les deux pays pourraient mener des exercices conjoints dans l'Arctique russe en 2026. Pour les deux pays, des exercices conjoints tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'Arctique serviraient également de signal stratégique à l'intention des Etats-Unis et de l'Occident. La volonté de la Russie d'organiser des exercices conjoints avec la Chine dans l'Arctique dépendra donc de ses relations avec les Etats-Unis.
>> Rendez-vous ce mercredi 24 juin à 17 heures sur le site de L'Express pour la seconde partie de ces extraits exclusifs, consacrée à la Chine
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