Dans les rues d'Hammersmith, quartier chic de l'ouest londonien, difficile de rater cet immense bâtiment aux larges fenêtres grises : sur ses murs, un portrait de Frédéric Chopin, génie du piano, côtoie un grand aigle polonais, le regard fier et les aigles déployées. Les six étages du Posk, le centre social et culturel de Pologne, constituent le QG de la diaspora polonaise au Royaume-Uni. Ses couloirs sont bondés d'élèves qui préparent l'épreuve du A-Level, l'équivalent du bac, dans leur langue maternelle, près d'un théâtre en polonais et d'un café-jazz. "La communauté polonaise reste très dynamique au Royaume-Uni, avec des associations, des chaînes de magasins ou des centres culturels dans toutes les villes, souligne George Byczynski, créateur du média en ligne British Poles et familier des lieux. Même si 100 000 à 200 000 Polonais ont quitté le pays depuis le Brexit, cela signifie que nous sommes encore de 600 000 à 700 000 sur place !"
Alors que la diaspora polonaise avait ravi la première place des communautés étrangères en Grande-Bretagne aux Indiens et aux Bangladais il y a dix ans, le choc du Brexit a inversé la dynamique. D'après l'Office for National Statistics, 25 000 Polonais ont plié bagage l'année dernière, un chiffre en augmentation de 8,7% par rapport à l'année précédente. Seuls 6 000 sont arrivés au Royaume-Uni.
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Le résultat du référendum a été particulièrement violent pour les Polonais, dont la relation spéciale avec la Grande-Bretagne est bien antérieure à leur entrée dans l'Union européenne en 2004. Dès la Seconde Guerre mondiale, Londres accueillait des dizaines de milliers de soldats polonais ayant dû fuir leur pays face à l'invasion nazie. "Le référendum de 2016 a été suivi par une vague de haine contre les Polonais du Royaume-Uni, avec cette injonction répétée de 'rentrer chez eux', retrace Anne White, professeure d'études polonaises au University College London. Pour certains, en particulier les moins bien intégrés, le Brexit a fait pencher la balance en faveur d'un retour en Pologne."
Les tensions ethniques ne suffisent pas à expliquer cet exode, aussi favorisé par le Covid et la stagnation économique britannique. À Varsovie, on ne parle plus du "plombier polonais" qu'avec un sourire en coin. "Il y a vingt ans, l'écart de salaires entre les deux pays était cinq fois plus élevé, souligne Dominika Pszczółkowska, chercheuse en migrations à l'Université de Varsovie. Aujourd'hui, il n'est plus que deux fois supérieur, et le coût de la vie est tout autre."
Les chiffres sont sans appel. Depuis son entrée dans l’Union européenne en 2004, la Pologne a fait progresser son PIB par habitant, en parité de pouvoir d’achat, de 51 % à près de 83 % de la moyenne européenne. Selon les projections de la Commission européenne, ce chiffre pourrait atteindre 95 % d'ici 2035, plaçant la Pologne devant l'Italie, la France et l'Espagne. De son côté, le Royaume-Uni végète à une croissance de 1,4 % en 2025, quand la Pologne progresse à 3,6 %. Si ces tendances se poursuivent, Varsovie pourrait voir le revenu moyen de ses habitants rattraper, voire dépasser, celui du Royaume-Uni d’ici une dizaine d’années. "Les opportunités de lancer son entreprise ou d'investir dans sa carrière en Pologne sont réelles, poursuit Dominika Pszczółkowska. D'autant que ces Polonais rentrent avec un bagage linguistique, financier et professionnel qui leur ouvre des portes sur place."
Varsovie ne s'est pas contentée d'observer ce mouvement de fond. En avril 2025, le gouvernement a adopté sa "Stratégie nationale de coopération avec les Polonais à l'étranger", forte d'un budget de 150 millions d'euros. Objectif : maintenir le lien avec les 22 millions d'expatriés polonais à travers le monde et les convaincre de rentrer. "Notre succès historique nous permet de formuler une invitation attractive à nos compatriotes à l'étranger", déclarait le chef de la diplomatie polonaise Radosław Sikorski devant le Sénat, à l'automne 2025. Au-delà des réceptions organisées par les ambassades et du soutien à l'apprentissage de la langue, le gouvernement déploie des allègements fiscaux pour les revenants. "Ce n'est pas énorme, mais c'est toujours ça de pris", sourit Paulina Wilanowska, une quarantenaire établie à Londres depuis vingt ans, qui s'apprête à revenir à Cracovie.
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La Pologne a beaucoup à offrir à ceux qui franchissent le pas. La quasi-totalité des démarches administratives sont désormais dématérialisées, à l'image de l'application mObywatel, qui permet de régler ses affaires depuis son canapé. Si le système de santé public reste à réformer, les soins privés demeurent nettement plus abordables qu'en Europe occidentale. "Ce sont aussi certains aspects du quotidien, comme la sécurité et la propreté des espaces publics, qui sont attrayantes", ajoute Paulina Wilanowska depuis Londres.
Mais rentrer en Pologne, c'est aussi une migration. Une de plus. "Il faut gérer l'accès au logement, parfois complexe dans les centres urbains sous tension, l'éducation des jeunes enfants, et s'adapter à une culture de travail souvent plus rigide et hiérarchisée qu'au Royaume-Uni", prévient l’experte Dominika Pszczolkowska.
Ainsi George Byczynski ne prévoit pas de rentrer au pays, lui qui est arrivé à Londres il y a vingt ans pour ses études, avant de tomber amoureux de cette ville. En plus de ses activités de conseil politique, son média British Poles cumule des millions de lecteurs sur les réseaux sociaux. Pour lui, il n'est donc pas question de partir... "pour l'instant", précise-t-il.
Car sa communauté a déjà été victime une fois de la politique britannique, qui peut encore réserver de mauvaises surprises. Le populiste de droite Nigel Farage a le vent dans le dos, son message anti-immigration l'ayant propulsé en tête des sondages. Un avertissement pour tous les étrangers. "A priori, Nigel Farage ne prend pas pour cible ceux qui travaillent et contribuent à la société, se rassure George Byczynski. Mais il existe toujours le risque que des politiciens cherchent des boucs émissaires pour expliquer les problèmes de la société." Au pire, il lui restera l'eldorado polonais.
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