En 1865, dans les rues de Londres, les passants s’habituaient à un spectacle pourtant étonnant. Les locomotives routières à vapeur (traction engines), avatar le plus spectaculaire de la Révolution industrielle et ancêtres de l’automobile, roulaient au pas, précédées d’un marcheur qui, drapeau à la main, avertissait les piétons et les chevaux du danger encouru à croiser cette machine effrayante. Ce dispositif était imposé par le Locomotives Act, vite surnommé "Red Flag Act". Cette loi exigeait la présence de trois employés par véhicule et plafonnait la vitesse à six kilomètres-heure à la campagne et trois kilomètres-heure en ville.
Le pays qui avait inventé la mécanisation des transports s'était senti obligé de légiférer, par peur du Frankenstein ainsi créé, pour que ces premières automobiles aillent moins vite qu’un passant pressé. Sous couvert de sécurité, le législateur britannique protégeait aussi les rentes du chemin de fer et des diligences, qui voyaient d’un mauvais œil cette concurrence naissante. La hantise de la nouveauté avait fait son œuvre. Il fallut attendre 1896 pour que la loi soit abrogée, soit trente-et-un ans de circulation urbaine à un train de sénateur.
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L’événement fut célébré avec l'organisation d'une course Londres-Brighton baptisée Emancipation Run. L’automobile était libérée mais le coût pour l’Angleterre fut prohibitif. En effet, pendant que les Anglais apeurés agitaient leur chiffon, deux pays entreprenants, innovants et libéraux inventaient les transports du XXe siècle. La France d’abord, grâce à Panhard, Levassor ou Peugeot. En 1903, les industriels tricolores produisaient 30 000 véhicules, ce qui faisait de notre pays le leader mondial du secteur. Les Etats-Unis ensuite. En 1908, Ford lança le modèle T, une voiture standardisée que toute la classe moyenne américaine pouvait acheter. 15 millions de Ford T plus tard, l’Amérique avait motorisé le monde et, malheureusement pour nous, dépassé la France.
La morale de cette histoire vaut pour toutes les vagues d’innovation : un pays qui bride sa destruction créatrice ne protège pas ses consommateurs, il condamne son industrie. Le drame, c’est que l’Europe est en train de rejouer le scénario britannique de 1865. Notre drapeau rouge s’appelle l’AI Act, entré en vigueur en 2024 pour encadrer les usages d’une technologie qui va façonner l’économie du XXIe siècle.
Rappelons que cet AI Act a été en partie conçu avant même l’arrivée sur le marché des applications d’intelligence artificielle générative comme ChatGPT, Claude ou Gemini. Le résultat est celui auquel on pouvait logiquement s’attendre : en 2025, l’investissement privé dans l’IA a atteint 286 milliards de dollars aux Etats-Unis, 12,5 milliards en Chine, quelques milliards à peine en Europe continentale. L’Amérique accueille aujourd’hui une puissance de calcul neuf fois supérieure à celle de la Chine, 17 fois celle de l’Europe. Par peur, l’UE surréglemente et euthanasie son économie. La Commission européenne von der Leyen 2 a bien perçu le problème. En mai 2026, le paquet de mesures "digital omnibus" a reporté les obligations sur les systèmes d'IA à haut risque d’août 2026 à décembre 2027. Malheureusement, le mal est en grande partie fait.
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La règle la plus stricte du monde a précédé l’innovation, quand elle aurait dû la suivre, calmement. Personne de sérieux ne peut penser qu’il ne faille pas réguler les usages de l’IA. Mais contrôler a priori, avant de produire, c’est se condamner à ériger des lignes Maginot.
La France de 1900 ne dominait pas l’automobile parce qu’elle l’avait encadrée, mais parce qu’elle avait laissé les voitures rouler et faisait confiance à ses entrepreneurs et à ses industriels. En 2026, la question numérique est largement absente de la campagne présidentielle. Le RN en est encore à se demander s’il faut baisser ou non l’âge légal de départ à la retraite. Quant à Edouard Philippe, il expliquait récemment au micro de Matthieu Stefani qu’il utilisait "très peu" l’IA. De Jean-Luc Mélenchon à Bruno Retailleau, tous les candidats ont poussé leur cri d'orfraie après la consigne donnée à Anthropic par l'administration Trump de débrancher ses deux modèles d'IA de pointe hors des Etats-Unis. Dont acte. Mais il faudra plus qu'un tweet indigné pour analyser pourquoi l'Europe est en train de laisser filer la locomotive technologique du XXIe siècle.
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