Entre l’Europe et la Russie, pour Ian, jeune Moldave de 22 ans, le choix est vite fait. "Nos grands-parents qui ont grandi du temps de l’Union soviétique nous ont raconté comment ils vivaient à l’époque, et nous ne voulons surtout pas connaître le même sort, livre, un brin inquiet, cet étudiant habitant à Chisinau, la capitale moldave. Pour moi, l’Union européenne, c’est un avenir prometteur et cette liberté à laquelle on aspire." En donnant début juin leur feu vert à l’ouverture de négociations d’adhésion avec Chisinau et Kiev, les Européens ont suscité un vif espoir dans cette ancienne république soviétique nichée entre la Roumanie et l’Ukraine. "On attendait ce jour depuis très longtemps !", a salué dès le lendemain, sourire aux lèvres, son Premier ministre Alexandru Munteanu, en marge d’un forum sur les investissements.
Le chemin aura été long - même si la décision doit encore être officiellement approuvée à Bruxelles le 15 juin. A la suite de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, la Moldavie avait déposé sa candidature d’adhésion à l’Union européenne en mars 2022, puis avait officiellement été reconnue candidate trois mois plus tard. Problème, l’ouverture formelle des négociations a pris du retard les années suivantes. Son intégration étant liée à celle de l’Ukraine, Chisinau a été indirectement bloquée par le veto de la Hongrie de Viktor Orban, opposée à l’ouverture de négociations avec Kiev. Le changement de pouvoir à Budapest en mai, avec l'arrivée du pro-européen Peter Magyar, a finalement levé le dernier obstacle - rouvrant du même coup la voie à la Moldavie.
Chisinau entend maintenant avancer au pas de course. Le plan ? Boucler les négociations d’adhésion d’ici 2028 pour être prête à devenir membre dès 2030. Durant ce laps de temps, le pays devra se prêter au fastidieux travail de mise en conformité de sa législation avec le droit européen, à travers 35 chapitres répartis en six groupes thématiques. Au programme : droits fondamentaux, politique agricole et commerciale ou encore droit des sociétés. Pas de quoi impressionner sa présidente, Maia Sandu, qui, d’ores et déjà, a lancé une large réforme du système judiciaire et sorti son pays de sa dépendance au gaz russe. "Nous sommes prêts pour toutes les nouvelles étapes", a-t-elle martelé le 4 juin. Et nous sommes sérieux dans notre volonté de réformer." Le volontarisme moldave n’est pas passé inaperçu à Bruxelles, qui, dès 2025, avait qualifié Chisinau de "meilleur élève de la classe" parmi les candidats à l’adhésion.
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Il faut dire que ce petit pays de 2,4 millions d'habitants regarde d’un œil plus qu’inquiet la guerre qui ravage l’Ukraine voisine. "Le processus d’adhésion à l’UE est le seul moyen de garantir notre démocratie et de préserver notre indépendance, souligne une source officielle. Si la guerre affaiblit l’Ukraine, la Moldavie sera la prochaine sur la liste." La menace russe est déjà très concrète. Depuis le déclenchement des hostilités, plus d’une cinquantaine de drones russes ont violé l’espace aérien moldave. A Mereni, petite commune à une quinzaine de kilomètres de la capitale, l’anxiété est palpable. "Il n’y a pour l’instant pas eu de survol du village par des drones, mais parfois on peut entendre le bruit des bombardements sur Odessa à une centaine de kilomètres", témoigne l’air grave, son maire Alexandru Bîrca, avant que son adjointe ne le coupe : "Que Dieu nous préserve des Shahed !" Faute de défense anti-drones contre ces engins massivement utilisés par Moscou en Ukraine, la municipalité a investi dans des panneaux photovoltaïques et renouvelé les équipements de ses pompiers volontaires, afin d’améliorer sa résilience en cas de crise…
Les tentatives d’intimidation russes sont loin de se limiter au ciel. "Si l’Ukraine fait face à une guerre chaude, la Moldavie est, elle, confrontée à une guerre hybride de haute intensité", explique une source diplomatique. Tout d’abord via une désinformation massive sur les réseaux sociaux. Le vecteur privilégié : la plateforme chinoise TikTok, la plus populaire dans le pays. "La propagande russe est très flexible, pointe Cristina Gherasimov, vice-Première ministre chargée de l'intégration européenne. Le narratif le plus courant est celui selon lequel l’Union européenne n’acceptera jamais de nous intégrer." D’autres discours, plus exotiques, émergent aussi parfois, comme une prétendue volonté européenne de "fermer les églises orthodoxes", ou, dans un autre registre, de forcer les paysans moldaves à "tuer leur bétail". L’objectif est toujours le même : discréditer la majorité pro-européenne afin de présenter la Russie comme seule alternative.
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L’ingérence russe dans les récents scrutins moldaves n’a jamais atteint une telle ampleur. "Les dernières élections ont véritablement servi de laboratoire à la Russie pour tester toutes sortes de campagnes de désinformation", confirme une source européenne. Et Moscou n’a pas lésiné sur les moyens. Lors de la présidentielle de 2024, plus de 200 millions d’euros ont ainsi été investis par la Russie pour influencer le résultat du vote selon diverses estimations, et entre 200 et 300 millions lors des législatives de 2025. "Nous avons découvert un système impliquant un coordinateur en Russie et des responsables locaux, qui utilisaient de l’argent transféré en cryptomonnaie pour influencer les votes, relate Valeriu Cupcea, directeur de la coopération internationale au Centre national anticorruption. Cet argent a ensuite servi à corrompre des électeurs, ou à téléguider des manifestations." Vingt enquêtes pénales ont été ouvertes pour ce motif rien qu’en 2025, révélant un vaste réseau de plus de 200 personnes - dont des dizaines de chefs de groupes chargés de coordonner des équipes régionales et de verser les paiements.
"Les montants dépendaient des actions réalisées, enchaîne Alina Radu, rédactrice en chef du journal indépendant Ziarul de Garda, dont les journalistes ont infiltré ces groupes pendant plusieurs mois. Si vous alliez à une manifestation, vous pouviez toucher 20 euros. Et si vous rameniez de nouvelles personnes dans le groupe, cela pouvait monter jusqu’à 100 euros." En clair, beaucoup d’argent dans un pays encore considéré comme le plus pauvre d’Europe. Au total, plus de 130 000 personnes auraient reçu des virements russes lors des seules élections de 2024 - soit 10 % du corps électoral. Le chef d’orchestre de cette ingérence sans précédent : Ilan Shor, oligarque moldave et ancien député à la solde des Russes. Condamné à 15 ans de prison par contumace en Moldavie en 2023 pour le détournement d’un milliard de dollars appartenant à trois banques, il a fui le pays et vit désormais à Moscou - d’où il est aujourd’hui accusé de piloter les basses œuvres du Kremlin en Moldavie.
A Chisinau, on ne s’attend pas à un répit alors que se précise la perspective d’un ancrage européen. "La désinformation restera au moins aussi puissante, jauge Ana Revenco, la directrice de Stratcom, le centre pour la communication stratégique et la lutte contre la désinformation, créé en 2023. Les Russes vont se réorganiser et se préparer pour la prochaine bataille que seront les élections locales prévues dans un an." Les années à venir ne s’annoncent pas moins périlleuses : suivront en 2028 une nouvelle présidentielle, puis des législatives en 2029. D’autant qu’en dépit de l’échec des tentatives de déstabilisation russes, la situation reste précaire. Lors du référendum d’octobre 2024 sur l’inscription dans la Constitution de l’objectif d’adhésion à l'UE, le camp du "oui" ne l’a emporté qu’à 50,3 % des voix. "Il est crucial d'agir rapidement pour entamer les négociations et progresser autant que possible en 2026", insiste une source officielle. Autrement dit, de saisir la fenêtre d’opportunité tant que c'est possible.
Un enjeu crucial pour la présidente Maia Sandu, qui a structuré l’ensemble de son action politique autour d’un arrimage à l’Europe. Quitte, parfois, à surprendre. Dans un entretien à un podcast britannique en janvier, la dirigeante s’était dite prête à voter en faveur d’un rattachement de son pays à la Roumanie si cette question venait à être soumise à référendum - tout en précisant qu’il n’y avait pas actuellement de majorité "en faveur de la réunification". Une déclaration inédite dans la bouche d’un chef d’Etat moldave, qui cherchait surtout un moyen d’inciter Bruxelles à accélérer le processus d’adhésion. "Nous espérons pouvoir poursuivre notre chemin vers l'intégration, nous précise Maia Sandu. Mais si à un moment donné, pour une raison indépendante de notre volonté, l'UE décide de ne plus traiter avec la Moldavie, nous continuerons à rechercher des solutions pour faire partie du monde libre."
Link to Le casse-tête de la TransnistrieLe casse-tête de la Transnistrie
Sur ce parcours semé d’embûches, se dresse encore un obstacle de taille : la Transnistrie, un territoire séparatiste prorusse situé sur la rive gauche du fleuve Dniestr, qui a fait sécession au début des années 1990. "Les Russes savaient très bien ce qu’ils faisaient en créant ce problème transnistrien, résume une source européenne. C’est un défi géopolitique très bien orchestré." De fait, Moscou y conserve encore aujourd’hui une présence militaire d’environ 1 500 hommes. Un casse-tête qui rend incertaine toute adhésion de la Moldavie avant une réunification du pays. A Chisinau, on craint que la région n’offre à Poutine une forme de "veto" au processus d’adhésion moldave. D’autant que la Russie ne reste pas inactive : à la mi-mai, Vladimir Poutine a signé un décret facilitant l’octroi de la nationalité russe aux habitants de la région séparatiste. Une décision qui fait grincer des dents à Chisinau. "Combien de Moldaves accepteront vraiment un passeport russe délivré en express et probablement assorti d'un aller simple pour le Donbass ?", relativise toutefois une source officielle.
Mais les autorités moldaves ont d’autres cartes à jouer. La guerre en Ukraine a largement déstabilisé la Transnistrie, en réduisant considérablement ses approvisionnements en gaz russe bon marché. Privée de cette rente énergétique, la région n’a eu d’autre choix que de se tourner davantage vers les marchés moldaves et européens. Plus de 95 % des habitants de Transnistrie possédant la nationalité moldave, ils bénéficient, en outre, d’une exemption de visa dans les pays de l’UE, et d’un accès facilité au marché européen. A Bruxelles, on espère que ce rapprochement permettra à terme de surmonter les obstacles politiques. "Il y a dix ans, la Transnistrie réalisait la majorité de ses échanges commerciaux avec la Russie, mais aujourd’hui plus de 80 % se font avec l’Union européenne, pointe la Commissaire à l’élargissement Marta Kos. L'intégration de la Moldavie à l'UE crée un facteur d'attraction supplémentaire qui modifie la dynamique politique."
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Même en cas de retour dans le giron moldave, se poserait toujours la difficile question du retrait des troupes et équipements militaires russes qui y sont stationnés - et pour lequel l’accord de Moscou apparaît plus qu’improbable. Résoudre le problème posé par la Transnistrie d’ici 2028 s’annonce donc "extrêmement difficile", résume une source diplomatique. Loin de ces considérations, Dmitrii, taxi transnistrien travaillant à Chisinau, ne voit en tout cas pas d’un bon œil un rapprochement de sa région avec l’UE. "Je préfère les Russes", assure au volant de son bolide ce chauffeur d'une quarantaine d'années, fier d’habiter "dans le dernier pays soviétique du monde" - même s’il reconnaît faire tous les jours l’aller-retour dans la capitale moldave "parce que le travail y paye mieux".
Un tout autre son de cloche retentit pourtant chez de nombreuses entreprises moldaves. Marcel Varlan, le PDG de Micro Nano Tech, une société spécialisée dans la miniaturisation de composants électroniques, voit, lui, dans le rapprochement avec l’UE un formidable levier de croissance. "Se connecter aux chaînes de valeur et d'approvisionnement est primordial pour nous, assure ce dirigeant, qui devrait prochainement disposer d’un soutien financier européen pour développer son activité. Etre plus proches de l'Union européenne, voire y être implantés, nous permettra de libérer notre potentiel." De fait, dès 2024, la Commission européenne avait annoncé un plan de croissance pour la Moldavie de 1,9 milliard d’euros, conditionné à l’application de réformes dans le pays. Moins que pour des opportunités business, c’est avant tout pour "les valeurs" qu’elle incarne que Radu, un étudiant de 21 ans engagé dans la lutte contre la désinformation, espère, lui, rejoindre l’UE. "On dit souvent qu'on voit la lumière au bout du tunnel, ou quelque chose comme ça, tente le jeune homme. Personnellement, je la vois, et j'espère vraiment que ce sera bientôt le cas." Pour lui, comme de nombreux Moldaves, le plus tôt sera le mieux.
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