"A moins d’un milliard, vous ne me dérangez pas" : les candidats à l’Elysée et les déficits, une folie française

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"A moins d’un milliard, vous ne me dérangez pas" : les candidats à l’Elysée et les déficits, une folie française

"A moins d’un milliard, vous ne me dérangez pas" : les candidats à l’Elysée et les déficits, une folie française

Peut-on demander à des candidats, en quête de suffrages, d’être raisonnables quand des ministres d’un gouvernement qui n'a rien à espérer, si ce n'est de durer encore un peu, ne le sont même pas ? Autrement dit : pourquoi nos responsables politiques, dès lors qu’il est question des finances du pays, le sont-ils aussi peu – responsables ? Sébastien Lecornu s’est indigné des premières discussions budgétaires pour 2027, qui font apparaître "plus de 30 milliards d’euros de demandes de financement, dont 24 milliards pour mettre en place de nouvelles dépenses", selon la lettre écrite par le Premier ministre et révélée par Les Echos. L'argent, comme s'il en pleuvait - personne n'a remarqué la canicule ?

Si la sagesse n’est pas du côté du gouvernement, comment imaginer qu’elle le serait du côté de l’Assemblée nationale, et pas seulement celle-ci, fruit d’une sinistre dissolution ? Bruno Le Maire, ministre des Finances de 2017 à 2024, rappelle volontiers que "pendant sept ans, [il n'a] pas vu un seul amendement de réduction des dépenses". Mieux, on a entendu, pas plus tard que la semaine dernière, la présidente du groupe LFI, Mathilde Panot, assurer que "le régime des retraites est quasiment à l'équilibre". Selon le rapport du Conseil d’orientation des retraites (COR), le déficit cumulé des différents régimes devrait atteindre 5,1 milliards d'euros en 2025 et, à échéance (certes lointaine, par conséquent incertaine) de 2070, 92,2 milliards d’euros, contre 55,4 milliards d’euros prévus initialement. "Quasiment à l’équilibre", donc.

Link to L'alerte de François BayrouL'alerte de François Bayrou

A défaut d’avoir pu aller au bout de ses intentions à Matignon, lui en a fait un livre, au titre significatif : François Bayrou publie ce jeudi 18 juin Alerte sur la France qui vient (Editions de l’Observatoire). "Il n’existe aucune hypothèse, d’aucune sorte que ce soit, aucun miracle politique qui puisse nous permettre d’éviter l’heure de vérité qui vient, écrit le Béarnais. Aucun pays du monde n’a pu et ne pourra échapper à la sanction consécutive à des finances publiques à ce point en déséquilibre." Il rappelle volontiers qu'à compter de l'an prochain, la totalité de l’impôt sur le revenu de tous les foyers français ne suffira pas à payer chaque année les intérêts de la dette et que pas le moindre euro de cette dette n'a été remboursé depuis qu'elle se creuse. "L'orage vient, et la tempête et le tsunami qui l'accompagnent."

Comment convaincre ? Comment dépasser les réflexes de la classe politique et associer la population à l’effort pour qu’elle en accepte le principe ? L’ancien Premier ministre raconte qu’il a envisagé au printemps 2025 d’organiser un référendum sur les dépenses publiques ou sur la règle d’or qui bannirait les déficits excessifs. L’initiative nécessitant l’accord du président de la République, il la lui a proposée : "Emmanuel Macron m’a objecté à juste titre qu’un échec de ce référendum rendrait impossible toute action ultérieure qui reprenne peu ou prou les principes en cause." Et le gouvernement Bayrou est tombé, remplacé par un autre : on achève bien les Premiers ministres.

Une campagne présidentielle peut-elle permettre à la France de revenir sur le chemin de la bonne conduite financière ? Poser la question, c’est déjà y répondre : tout dans l’histoire de la Ve République démontre le contraire. Ici, promettre du sang, c’est avoir peu de pourcents ; vendre des larmes, c’est rendre les armes. Curieusement, les électeurs préfèrent le rêve… Et les candidats, s’ils ne lésineront pas sur leur intention d’avoir une politique de sérieux budgétaire, sont généralement plus désinvoltes voire avares lorsqu’il s’agit de développer. "On gagne et puis on voit", selon le propos prêté (avec ou sans intérêt) à Napoléon Bonaparte. Prenons Raphaël Glucksmann : dans son meeting de lancement, le 13 juin à Aubervilliers, il a sobrement évoqué la dette pour dire qu'elle nous "obsédait" et il a passé sous silence le sujet des retraites.

"C'est une faute en termes de politique publique, parce que si on veut pouvoir faire des grands choix, il vaut mieux les dire avant pour avoir la légitimité démocratique, avance David Amiel. C'est même une faute pour être élu. Les gens sont sensibles par-dessus tout dans la période à la sincérité." Il est actuellement ministre des Comptes publics, ceci explique peut-être cela. Sur sa lancée, il précise : "Est-ce qu'on est une société individualiste où l'on ne veut que le maximum de prestations individuelles, ou est-ce qu'on décide qu'il faut réinvestir dans l'école, dans l'armée, dans la justice, pour avoir un système qui fonctionne ? Cela implique des choix."

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Laisser entrevoir la lumière au bout du tunnel – ou montrer surtout la lumière plutôt que le tunnel. Pour solidifier son apparition comme candidat de "l’optimisme", selon le mot utilisé lors de sa déclaration de candidature le 22 mai à Mur-de-Barrez, Gabriel Attal – macroniste un jour, macroniste toujours si l’on songe au message d’"optimisme" lancé par le président à la fin de son intervention sur TF1 lundi 15 juin - reste pour le moment discret sur le sujet. "Les optimistes pas lucides m’inquiètent", confie Edouard Philippe, qui ajoute aussitôt : "Mais si vous n’êtes pas optimiste, vous ne gagnez pas." Bienvenue dans la quadrature du cercle. Le Havrais est, parmi tous les prétendants, celui qui est tenté d’en faire sa marque de fabrique : "Les gens ont compris que je n’allais pas dire ce qu’ils ont forcément envie d’entendre." In cauda venenum, "vu le niveau de démagogie adopté par certains candidats, je souhaite beaucoup de courage à ceux qui veulent être plus démagos qu’eux".

S’il est un reproche qu’il n’encourt pas à ce stade, c’est celui-là. Raymond Barre (version 1988), sors de ce corps. De fait, on entend surtout chez Edouard Philippe la petite musique de la rigueur et ce n’est pas son idée d’un référendum sur la règle d’or - désormais présenté comme étant plus prioritaire que celui sur les retraites – qui modifiera la tendance et attirera le chaland. Quitte à être sérieux, autant être le plus sérieux de tous. L’objectif de cette opération n’est pas de soulever les foules, on s’en serait douté, mais "de contraindre la future majorité à rester raisonnable". Est-ce à cela que doit servir un référendum ? La France face à sa culture et ses automatismes... Et l'on se souvient de l’objection d’Emmanuel Macron : en cas de victoire du non, que fait-on ?

Bruno Retailleau n'est pas filloniste pour rien. Il ne réclamera certes pas de la "sueur", préférant mettre en avant la "prospérité" en guise d'horizon. Mais il sait que son camp comme ses électeurs attendent de lui un discours courageux. "Je demanderai des efforts en soulignant les résultats qui en découleront", prévient-il. Il l'a annoncé dès le premier jour de sa campagne, dans un entretien au Figaro Magazine (13 février 2026) : avec lui, il faudra travailler plus ("Les salariés pourront toucher un treizième voire un quatorzième mois, pour seulement deux à trois heures de travail supplémentaires par semaine") et plus longtemps (il préconise pour les retraites "une mesure d’âge allant au-delà des 64 ans") ; il promet d'"assumer" des coupes dans les dépenses sociales et 120 milliards d'euros d'économies dans les dépenses de l'Etat sur cinq ans, il n'oubliera pas de "réformer l’assurance chômage pour aligner la France sur la moyenne européenne en termes d’indemnisation et d’éligibilité".

L'élection présidentielle de 2027 s'avance alors que la situation financière de la France est dégradée comme jamais. L'occasion d'une campagne électorale franche comme jamais ? On aimerait le croire mais les vents sont contraires dans un pays en proie à la colère, au doute et donc, de nouveau, au dégagisme. Une histoire de culture française, aussi ? Quand il était chef de gouvernement, entre 2005 et 2007, Dominique de Villepin, qui aujourd’hui se prépare à rejoindre la cohorte des candidats, avait donné une instruction à son directeur de cabinet de l’époque, un certain Bruno Le Maire : "À moins d’un milliard, vous ne me dérangez pas." Ses propos exacts étaient même : "Vous ne m’emmerdez pas"…

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