Azat Miftakhov, le mathématicien qui défie le pouvoir russe depuis sa cellule

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Azat Miftakhov, le mathématicien qui défie le pouvoir russe depuis sa cellule

Azat Miftakhov, le mathématicien qui défie le pouvoir russe depuis sa cellule

Il n’existe pas beaucoup de raisons de se réjouir au sein de la colonie pénitentiaire russe de Dimitrovgrad, située à quelque 800 kilomètres de Moscou. A l’automne dernier, Azat Miftakhov, jeune mathématicien de 33 ans détenu depuis 2019 dans les geôles russes, trouve pourtant une "bouffée d’air frais", selon ses propres mots, en ouvrant une lettre inattendue. Celle-ci provient de Bernard Randé, docteur en mathématiques français et enseignant au prestigieux lycée parisien Louis-le-Grand. Le scientifique lui propose de travailler sur la reformulation d’un problème mathématique complexe, lié à la conjecture de Chui, non résolue depuis plus de cinquante ans. Pendant quatre mois, à l’aide d’un stylo et de feuilles auxquels il n’a accès que quelques heures par jour, le détenu s'y consacre. Et finit par trouver une solution, qu’il couche proprement sur le papier à en-tête de la prison.

"Sans doute n’aurais-je pas osé vous répondre si mes efforts pour résoudre votre problème ne s’étaient pas soldés par un certain succès", écrit Azat Miftakhov à Bernard Randé dans une longue lettre assortie de sa démonstration mathématique, reçue le 6 mars 2026. Le jeune homme y précise que ce travail scientifique – qui sera publié dans la revue mathématique française RMS courant juillet – "l’a privé de nombreuses heures de sommeil", mais a également "égayé ses journées" avant son transfert dans un autre établissement qui, il l’espère, "aura des conditions de détention un peu plus souples".

Un mois plus tard, ses espoirs se heurtent à la violence de la détention russe. Après plusieurs jours sans nouvelles, ses proches apprennent que le trentenaire a été envoyé à la colonie pénitentiaire IK-18, surnommée "Hibou polaire" et située dans la localité arctique de Kharp, dans le nord-ouest de la Sibérie russe. A proximité immédiate d’une autre prison devenue tristement célèbre : l’IK-3 "Loup polaire", où l’opposant au régime de Vladimir Poutine Alexeï Navalny a été retrouvé mort en février 2024.

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Un choc pour ses proches, abasourdis par la décision. "C’est de l’acharnement", souffle son épouse Elena Gorban, qui a accepté de répondre aux questions de L’Express en visio, depuis la Russie. Lorsqu’elle rencontre son futur mari, en 2017, les deux étudiants fréquentent le milieu anarchiste et se croisent dans des événements et manifestations d'opposition au régime. En février 2019, Azat Miftakhov a 26 ans et étudie dans le renommé programme de mathématiques de l’Université de Moscou lorsqu’il est arrêté, accusé par les autorités d’avoir fabriqué un engin explosif.

Il subit des humiliations permanentes : on le charge par exemple de nettoyer les toilettes, il ne peut pas manger dans la même vaisselle que les autres, il est régulièrement insulté

Au poste de police, les agents le contraignent à avouer le crime en lui "donnant des coups de pied sur tout le corps, des coups de poing [...], en appuyant un tournevis contre sa poitrine et en le menaçant de le violer avec cet outil", selon un document publié par la Cour européenne des droits de l’homme en 2023, reconnaissant les tortures alors subies par le jeune homme. Qui ne cède pas, et rejette en bloc les accusations dont il fait l’objet. "A ce moment-là, la répression contre l’opposition anarchiste battait son plein. Azat a été considéré comme l’un des coordinateurs du mouvement, notamment à cause de sa participation active dans différentes actions anarchistes à partir de 2014", explique Elena Gorban. "Ils ont voulu l’arrêter coûte que coûte et en faire un exemple", regrette-t-elle.

Sans preuves, les autorités abandonnent rapidement les charges concernant la fabrication d’un quelconque explosif. Mais dès sa sortie du commissariat, Miftakhov est de nouveau arrêté. Cette fois, la police l’accuse d’avoir, un an plus tôt, lancé un fumigène dans un bâtiment du parti au pouvoir Russie Unie, dans le nord de Moscou, avec d'autres militants. Le dossier tient notamment sur l’affirmation d'un témoin secret qui affirme l'avoir reconnu par ses "sourcils expressifs". Là encore, le prisonnier rejette fermement ces accusations. En janvier 2021, il est condamné à six ans de prison pour "hooliganisme".

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Dans l’intervalle, Azat Miftakhov subit un régime particulièrement difficile en prison. Lors de sa détention provisoire, des photos intimes de lui prises avec un homme, révélant sa bisexualité, sont diffusées dans l’établissement – reléguant le militant dans la catégorie officieuse des "offensés", caste située au plus bas de la hiérarchie des prisonniers. "Cela veut dire qu’il y subit des humiliations permanentes : on le charge par exemple de nettoyer les toilettes, il ne peut pas manger dans la même vaisselle que les autres, il est régulièrement insulté", décrit Marie-Laetitia Garric, présidente de l’association française de soutien Solidarité FreeAzat.

Le militant est finalement libéré en septembre 2023... Mais immédiatement réarrêté à sa sortie. Cette fois, les autorités l’accusent de "justification du terrorisme". Plusieurs de ses codétenus affirment qu'il se serait félicité en détention des actes de Mikhaïl Zhlobitsky, militant anarchiste de 17 ans responsable d’un attentat-suicide contre un bâtiment du Service fédéral de sécurité (FSB) dans le nord de la Russie en 2018. "L’un de ces témoins a depuis été tué dans la guerre en Ukraine. L’autre a témoigné alors qu’il était déjà en liberté, après avoir bénéficié d’une libération conditionnelle anticipée", tient à préciser Marie-Laetitia Garric.

Une fois encore, Miftakhov nie, mais est condamné en août 2024 à quatre ans de prison. "Le projet du FSB est de mettre tous les militants anarchistes dans le même panier, pour les associer à une sorte d’organisme extrémiste terroriste auquel Zhlobitsky est lui-même assimilé. Et ainsi réprimer violemment toute opposition politique anarchiste", analyse Elena Gorban. Lors de ses différents procès, "Azat a toujours refusé de céder, de se repentir ou de donner des noms, tout en continuant d’affirmer son innocence - ce que le régime déteste particulièrement", analyse Alexander Bikbov, sociologue russe spécialiste des mouvements contestataires et exilé en France. "C’est aussi pour cela qu’il a été envoyé si loin : le régime cherche à étouffer ces voix qui résistent", estime-t-il.

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Depuis la prison de Kharp, Azat Miftakhov continue pourtant de se faire entendre. En mai 2026, il fait parvenir à ses proches un témoignage glaçant sur ses conditions de détention, qui sera notamment relayé par le média indépendant russe The Insider et dont L’Express a pu consulter la version originale. Le 21 avril, quelques heures après avoir franchi la porte d'IK-18, il raconte avoir été conduit dans les toilettes par deux détenus qui lui demandent de nettoyer la cuvette. Le militant refuse. Il est alors amené dans le bureau d’un surveillant, qui lui répète plusieurs fois de faire "tout ce qui lui est dit". Miftakhov proteste, le ton change.

Selon son récit, les deux détenus le rouent alors de coups, avant d’enrouler ses jambes de ruban adhésif et de frapper ses talons avec un marteau en bois. La douleur est telle que le jeune homme perd connaissance quelques secondes. Ses deux bourreaux l’auraient ensuite menacé de viol, allant jusqu’à le dévêtir et enduire ses parties intimes de crème, avant qu’un autre responsable entre dans la pièce. Miftakhov est traîné dans un couloir, menacé d’être noyé dans une bouche d’égout. De retour dans le bureau, les violences continuent : le détenu aurait été frappé plus d’une centaine de fois par le surveillant, qui aurait également tenté de l’étouffer. Dans un autre bureau, deux autres agents lui auraient ensuite enroulé un fil électrique autour du doigt de pied, avant de l’électrocuter à plusieurs reprises, tout en l’insultant. Pour étouffer ses cris, de la "musique pop" est même diffusée à plein volume sur le lecteur CD de la pièce.

"Ce genre de scène est tout à fait typique : c’est une pratique courante qui consiste à casser l'esprit des prisonniers à leur arrivée, pour les transformer en détenus dociles et manipulables", commente un juriste qui se bat pour la défense des droits de Miftakhov en Russie, et préfère rester anonyme. La médiatisation de ces tortures - pratique censée être interdite en Russie - est selon lui nécessaire. "Le fait que ces éléments aient été rendus publics a permis de créer une base d’accusation et de déposer plusieurs plaintes et recours, avec des éléments très précis de contexte", assure-t-il. Lors de la première séance du procès qui s’est tenu sur le sujet le 26 mai dernier, Azat Miftakhov, qui apparaissait en visio depuis son lieu de détention, n'a jamais cédé. "Il n’a pas atténué son témoignage, ni retiré sa plainte, malgré les menaces et pressions reçues en détention de la part des officiers qu'il avait nommément cités", précise le juriste.

Après enquête, le bureau du procureur général du district autonome de Iamalo-Nenetsie, où se trouve la prison, a néanmoins affirmé qu’aucune preuve de sévices n’avait pu être retrouvée. "Lorsque le juge instructeur est arrivé sur les lieux, il tutoyait les officiers pénitentiaires et leur faisait des blagues. La salle où Azat avait été torturé était en travaux : ils avaient placé des matériaux de construction exactement où les tortures avaient eu lieu", fait savoir Elena Gorban, qui a recueilli ces informations par Miftakhov lui-même durant une suspension d’audience. Disposant d’un enregistrement audio de cette conversation, elle précise avoir déposé une demande de récusation de cet enquêteur auprès du Comité d’enquête de la région de Iamalo-Nenetsie. Déterminés, les proches du militant continuent d'envoyer, chaque jour ou presque, des recours au tribunal.

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En France, les soutiens d'Azat tentent eux aussi de faire pression par tous les moyens. Par exemple en écrivant dès 2024 à la chanteuse Mireille Mathieu, proche de certains représentants de l’administration russe et qui serait à ce titre la seule Française membre, à titre honorifique, du Comité d’enquête de la Fédération de Russie – plus haute instance du parquet russe. Contactée deux fois, la chanteuse ne leur a jamais répondu.

Certaines personnalités politiques comme Pierre Laurent (PCF), Jean-Luc Mélenchon (LFI) ou Cédric Villani (lui-même mathématicien et ancien député LREM) ont également publiquement affiché leur soutien au jeune détenu. Marie-Laetitia Garric affirme d’ailleurs à L’Express sa volonté de contacter prochainement Emmanuel Macron sur le sujet, afin d'évoquer la possibilité d'un échange de prisonniers entre la France et la Russie. "C'est l'un de nos derniers espoirs", souligne-t-elle.

Alors qu’Azat Miftakhov devrait être officiellement libéré en 2027, la militante redoute une probable nouvelle arrestation à cette date, "sur des bases d'accusations fallacieuses". Dans l’intervalle, Elena Gorban ne cache pas son inquiétude sur les conditions de détention de son époux. Depuis qu’il a été transféré à Kharp, cette dernière n’a reçu aucune réponse de sa part à ses lettres, et l'administration pénitentiaire lui a réfusé quatre fois l'accès à son mari.

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