Canicule : "Le gouvernement minimise l'ampleur de la catastrophe à venir"

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Canicule : "Le gouvernement minimise l'ampleur de la catastrophe à venir"

Canicule : "Le gouvernement minimise l'ampleur de la catastrophe à venir"

La France vit un nouvel épisode de canicule. Celui-ci s'annonce "étendu, durable et intense", averti Météo France, avec un "pic remarquable" attendu entre dimanche et mardi. Les températures dépasseront allègrement les 40 °C dans plusieurs régions. Des seuils qui se normalisent progressivement avec le changement climatique.

Le monde se réchauffe et le pays s'y prépare. Il dispose déjà d'un plan national d'adaptation (Pnacc), dont le ministère de la Transition écologique a tiré un bilan de sa troisième version, lancée l'an dernier. Mais en présentant le climat futur comme une simple translation du sud vers le nord - Paris ressemblera à Montpellier en 2100 -, la communication gouvernementale édulcore la catastrophe à venir, déplore Nathanaël Wallenhorst, auteur de 2049 - Ce que le climat va faire à l’Europe (Seuil, 2025). "Le scénario 'Adapter la France à + 4 °C' donne l'impression qu'il existerait des solutions permettant de rendre acceptable une trajectoire qui ne l'est pas. C’est un mensonge grave et irresponsable", dénonce le chercheur en sciences de l’environnement de l’Université catholique de l’Ouest (Angers), également membre de l’Anthropocene Working Group.

L’Express : Doit-on encore qualifier cet épisode de chaleur d’exceptionnel ?

Nathanaël Wallenhorst : Cette situation tend à se normaliser. Mais ce qui se profile devant nous va encore bien au-delà. Si nous avions 42 degrés tous les quinze jours, les chercheurs ne passeraient pas leur temps à alerter l'opinion publique. Le problème est bien plus insidieux. Lorsque les températures s'élèvent puis redescendent, elles empêchent de produire ce dont nous avons besoin pour vivre. Elles affectent notre capacité à nous nourrir, à disposer d'eau, à produire un hamburger ou un jean.

À la limite, si ce n'était que cela, nous dirions : il y a un problème de sécurité alimentaire. Mais lorsque les températures augmentent, les virus mutent et élargissent leur périmètre d'action. Les maladies vectorielles et les zoonoses se développent. L'incidence de certains cancers augmente. Les pathologies mentales explosent, comme le taux de suicide. Des territoires deviennent inhabitables, donc les populations migrent.

À la limite, si ce n'était que cela… Sauf qu’une migration n’a rien d’un phénomène abstrait. Aujourd'hui, je possède une maison. Je rembourse mon crédit. Un jour, je compte pouvoir la vendre pour financer un Ehpad et, si possible, transmettre quelque chose à mes enfants. Mais si la région est inhabitable, le patrimoine perd sa valeur. Les conséquences sociales et politiques deviennent considérables : les gens se mettent en colère, cherchent des responsables et rejettent les autres. Lorsqu'il n'y a plus assez de ressources, les conditions de vie se dégradent et les rapports sociaux changent radicalement. Le réchauffement climatique est une déflagration pour nos sociétés.

Ce qui est profondément rageant, c'est que nous devrions être capables de nous asseoir autour d'une table, d'organiser un véritable débat collectif et de faire taire les intérêts qui freinent l'action. Ralentir cette machine mortifère. Nous sommes en train de scier la branche sur laquelle nous sommes assis.

Vous déplorez que l’évolution du climat soit représentée, en France, de manière trop simplifiée : en 2100, Paris ressemblera à Montpellier, Lyon à Rome ou Marseille à Séville… Pourquoi est-ce une erreur ?

Si je suis en colère, c’est qu’il s’agit de la politique de communication du ministère de la Transition écologique. Le gouvernement essaie de faire comprendre le changement climatique aux Français. Mais il se trompe ! Fin avril, j’étais à Rome avec des collègues. C'était formidable. Nous mangions des glaces, des pizzas, il faisait beau. J'avais aussi l'impression d'être en vacances. Mais cette image de carte postale n'est pas du tout celle qui attend les Lyonnais en 2100. Nous réduisons la représentation du changement climatique à une simple translation du sud vers le nord. Ce qui n'est absolument pas le cas.

Reconnaissons qu’en France, nous avons un problème majeur de culture scientifique - nos élus inclus. Ils ont été recrutés sur leur capacité à maîtriser les savoirs du monde d’avant. Les dynamiques physiques et complexes du climat les dépassent. Lorsqu’il est affirmé que Lyon aura demain la moyenne des températures annuelles de Rome aujourd'hui, cela ne dit rien. Rien de la répartition des températures sur l'année. Rien des extrêmes. Rien de l'écart-type. La moyenne annuelle masque les pics de température. Quand ils deviennent trop fréquents et intenses, ils altèrent la résilience des territoires. Ils détruisent les végétaux, dégradent les sols, perturbent les cycles hydrologiques et réduisent la capacité d'un territoire à fonctionner normalement. En d'autres termes, la communication émanant du gouvernement minimise l'ampleur de la catastrophe à venir.

Quelles représentations devrait-on utiliser pour mieux comprendre l’habitabilité future des territoires ?

La réalité est complexe, et nous ne pourrons pas faire l'économie de cette complexité. Nous pouvons évidemment utiliser des images, des analogies et des outils pédagogiques pour construire des représentations ajustées. C'est indispensable. Pour les points de bascule (tipping points), l'image d'un ballon de baudruche est parlante : tant qu'il est intact, il reste stable ; lorsqu'il éclate, il n'y a plus de retour en arrière.

Restent les fameux + 1,5 ou + 2 degrés Celsius par rapport à l’ère préindustrielle. Ce chiffre masque la complexité sous-jacente, les écarts-types. Aucun thermomètre sur Terre n’est capable de le mesurer. L’astrophysicien Hubert Reeves utilisait une image intéressante. Il le comparait, en termes de désordres, à une personne ayant de la température. À 38 °C (+ 1), vous êtes déjà malade. À 39 °C (+ 2), vous ne pouvez plus aller travailler ni faire un footing. À 40 °C (+ 3), c’est sérieux : vous ne bougez plus, vous restez au lit. À 41 °C (+ 4), c’est tout simplement une question de survie.

Il n’existe pas d’analogie parfaite, mais celle-ci permet de comprendre que des écarts paraissant faibles peuvent avoir des conséquences considérables. L’enjeu est vraiment là : entrer dans la compréhension d'un système complexe, de dynamiques non linéaires et non proportionnelles. C’est-à-dire qu’il peut se passer quelque chose de sans commune mesure avec la cause qui l’a déclenché.

La stratégie d’adaptation de la France est-elle fondée sur une image erronée ?

Dans ses travaux, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) identifie toujours une priorité absolue avant l’adaptation : l’atténuation. C’est-à-dire la réduction réelle et drastique de nos émissions. Or depuis quelques années, nous assistons à une montée en puissance du discours sur l'adaptation dans l'espace public. Notamment sur une France à + 4 °C. C’est un mensonge grave et irresponsable, car il donne l'impression qu'il existerait des solutions permettant de rendre acceptable une trajectoire qui ne l'est pas.

L’adaptation est bien sûr indispensable. D’autant plus lors de ces épisodes de canicules : revoir l'urbanisme, l'isolation, les dispositifs de protection, les systèmes de santé, les politiques publiques. Mais si elle n’est pas menée sur fond d'atténuation et d’une remise en cause de la logique du "toujours plus", alors elle ne garantit en rien la pérennité de nos sociétés. Certes, nous décarbonons un peu, mais à des ordres de grandeur très loin du nécessaire. Puisque cela semble difficile, nous supposons qu’une innovation providentielle finira par émerger et nous permettra de poursuivre exactement comme aujourd’hui. Cette conviction tient davantage de la foi que de la science.

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