"L'homme ne croit pas à l’apocalypse qu’il fabrique. Et pourtant nous avançons déjà vers le désastre." L’antienne de René Dumont, premier candidat écolo à une élection présidentielle, résonne dans le cœur de ses descendants. Noël Mamère, lui, revit "au moins physiquement" l’année 2003. Figure tutélaire des Verts, l’ancien maire de Bègles sonnait déjà l’alerte lors de la canicule qui fit bouillonner Paris à 39°C et causa près de 15 000 morts en France. "Je n'ai rien entendu sur les causes de cette canicule qui n'est pas un accident mais qui est un avant-goût du bouleversement climatique que nous sommes en train de connaître, qui a sans doute des raisons naturelles mais qui a aussi des raisons liées à l'activité humaine (...) : l’effet de serre", soufflait-il à l’époque sur un plateau télé.
Vingt-trois ans plus tard, le bouleversement climatique produit ses effets, dont une nouvelle canicule. L’homme qui, de son propre aveu, pensait que l’écologie "prendrait une place plus importante" observe sa successeure énumérer tant bien que mal les positions de son parti. "Cela fait 25 minutes qu’on parle d’écologie, je vous en remercie, mais c’est sûrement mon quota annuel donc j’en profite", a ironisé, amère, Marine Tondelier, la secrétaire nationale des Écologistes, le 21 juin sur LCI. Comme un aveu d’impuissance.
La France suffoque et les écolos portent leur croix. Ironie de l’histoire, c’est l’extrême droite qui est venue fixer les termes du débat. Présidente, Marine Le Pen proposerait "un plan massif de climatisation". Ainsi, quand le RN et ses alliés de l’UDR balaient leur propre climatoscepticisme - Sébastien Chenu cite désormais les rapports du Giec jadis pourfendus dans la maison frontiste -, l’autre Marine est contrainte de lever quelques hypothèques, ou de faire son aggiornamento. Non, sa formation n’est pas contre la climatisation - contrairement à ce que disait Dominique Voynet en 2008 - ce n’est "pas un tabou, ni une solution à tout", dit-elle, bien que les écolos lui aient longtemps préféré les réseaux de froid. "Entre ce qu’un écologiste disait dans les années 70, en affirmant 'il faut empêcher le changement climatique' et maintenant, où quoiqu’on fasse sur le climat il faudra s’adapter au réchauffement climatique car on est arrivés à un tel point qu’on n’a pas le choix", précise la patronne des écolos sur LCI, favorable à la climatisation dans les hôpitaux, les écoles et les Ehpad. Marine Tondelier s’est mise à le marteler de plateaux en conférences de presse, et même sur X, en sortant des émissions auxquelles elle est invitée et, songe-t-elle, mal comprise. L’eurodéputé David Cormand perçoit même une "stratégie de diversion" : "Ils parlent de la 'clim' pour ne pas parler du changement climatique".
Sous 35°C à l’ombre, les Écologistes ne jouent pas tout à fait sur du velours. "Ce qui est intéressant dans la séquence, c’est qu’une partie de la droite radicale a accepté de venir sur le terrain de l’adaptation face au changement climatique. Jusqu’alors, les Verts étaient considérés comme propriétaires de l’enjeu : ils ont un rôle moteur dans la hiérarchisation des sujets liés à l’environnement, et sur le cadrage qu’il faut en avoir", assure Florent Gougou, politologue et maître de conférences à Sciences Po Grenoble.
Reprendre du terrain, et vite. Marine Tondelier et ses ouailles à l’Assemblée ont formulé quelques propositions - dont un "congé climatique", inspiré du modèle espagnol, financé par un retour de l’impôt sur la fortune. "Une très mauvaise solution à un vrai problème", dit Gabriel Attal. La mesure relèverait "du choix de la décroissance, du choix de la paupérisation, du choix de la relégation de la nation française et des Français", selon Bruno Le Maire. Elle serait "à l’inverse de ce qu’on devrait faire", pour le patron du Medef, Patrick Martin. Signe que "la proposition prend", assure Cyrielle Châtelain, présidente des députés écolos. Selon Elabe, 6 Français sur 10 y seraient favorables.
Chaleur oblige, Marine Tondelier a fait tomber la veste verte (celle des grands soirs de l’unité de la gauche) : les écolos ont fini par exister pour leur cœur de métier. Mais tout est à refaire au siège des écolos, et pas seulement l’isolation des combles - "ce n’est pas tenable et pourtant on a fait des travaux récemment", dit-elle. En cinq ans, le parti en vogue a dégringolé dans l’opinion, ainsi que le démontre la dernière vague de l’enquête annuelle Fractures françaises, menée par Ipsos pour le Cevipof, Le Monde, la Fondation Jean-Jaurès et l’Institut Montaigne. Désormais, 33 % des interrogés assurent que la société prônée par les Verts est celle dans laquelle ils souhaiteraient vivre, contre 44 % en 2020. 35 % les disent proches de leurs préoccupations contre 52 %, à l’âge d’or. La vague verte aux municipales de 2020 reste ce lointain souvenir, et une bonne leçon pour l’avenir. "On a pu se dire à un moment que notre alerte depuis des décennies, confirmée par les événements liés au réchauffement climatique, aurait un impact sur le vote. Mais nos succès électoraux sont conditionnés à l’importance de la mobilisation politique et sociale", confie Cyrielle Châtelain. Marine Tondelier a aussi une explication : un écologiste sommeillerait bien dans chaque Français, mais ces derniers seraient atteints, bien malgré eux, du "syndrome de l’autruche" - "Quand vous avez une nouvelle très dure à encaisser, vous vous en protégez"...
Chacun sa justification mais la séquence a eu le mérite d’éloigner quelques querelles internes. Notamment celle qui fit écrire à Chloé Sagaspe, une ancienne conseillère de Paris, dans les boucles internes du mouvement, quand s'ourdissaient ces rumeurs d’exclusions frappant Sandrine Rousseau et Yannick Jadot : "Quand le climat et le torchon brûlent, la direction regarde ailleurs, bien plus préoccupée par les manœuvres internes et les enjeux de personnes que par le projet qui devrait collectivement nous animer."
Oui, le temps d’une canicule, les écologistes auraient pu profiter de leur centralité retrouvée dans le débat, cesser d’alimenter les datas centers en eau à coups d’interminables mails dont les boucles vertes ont le secret. Était-ce trop demander à un parti victime de ses propres pratiques ? Car la maison brûle et les opposants à la direction écolo célèbrent désormais une autre victoire : la convocation d’un conseil fédéral extraordinaire (le parlement interne du parti) pour discuter de "la consultation des adhérent·es sur la stratégie présidentielle 2027" prévue au début du mois de juillet. Avec l’objectif de saboter la candidature de Marine Tondelier à l’élection présidentielle.
(Associated Medias) - All rights reserved