Depuis la gare en briques rouges de Grantham, le train à deux wagons de l'East Midlands Railway prend tout son temps. Il cahote, s'arrête régulièrement sur les rails au milieu de vastes champs, dans le grenier de l'Angleterre. Quelques rares passagers ronflent sans se soucier des aléas du trajet. Mary, elle, regarde sa montre. Infirmière, la quarantaine, elle prend sa garde dans trente minutes dans un petit hôpital privé de Boston, 75 000 habitants.
Malgré les retards incessants, cette grande blonde préfère faire l'aller-retour tous les jours, trois ans après avoir quitté sa maison du centre de Boston. "C'est devenu un trou à rats, une vraie machine à déprimer", raconte l'infirmière. Il y a dix ans, elle a voté pour le Brexit, séduite par la promesse de renflouer les caisses du NHS, le système de santé britannique, avec les 350 millions de livres sterling versées chaque semaine jusque-là à l'Union européenne. "Mensonges, mensonges, mensonges", grince Mary. Sa plainte est interrompue par le téléphone d'une autre passagère, qui crache à plein volume un discours dans une langue slave. "Ah, les Bulgares", souffle l'infirmière sur le ton de l'évidence. Au loin, la tour de l'église St Botolph, 81 mètres de haut, apparaît dans le paysage.
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Cette tour, plus haut édifice religieux du Royaume-Uni, incarne le passé glorieux de la région. C'est de sa chaire qu'en 1630 le pasteur John Cotton a réussi à convaincre 700 habitants de Boston (10% de la population de l'époque) d'embarquer pour l'Amérique et de fonder leur propre cité sur la côte Est : Boston l'américaine, aujourd'hui une mégalopole de 4,5 millions d'habitants, berceau du MIT et de Harvard.
Deuxième port britannique pendant des siècles, Boston a longtemps été la porte d'entrée de la Grande-Bretagne sur l'Europe. En 2016, la ville a claqué cette porte européenne d'autant plus violemment : 76% de ses habitants ont voté "Leave", un record qui lui vaut le titre de "capitale du Brexit". Dix ans après, ses lampadaires arborent tous des drapeaux anglais, souvent en lambeaux, mais le cœur n'est plus à la fierté. "Ce référendum tournait autour des deux principales préoccupations de Boston : l'immigration et la croissance économique, analyse Matt Warman, à l'époque le député conservateur de la région. Vu leur situation, les habitants voyaient le Brexit comme une chance, ou plutôt un pari, et ils ont pris ce risque parce que leurs vies méritent bien mieux. Mais je ne suis pas sûr que Boston soit dans une meilleure situation économique qu'il y a dix ans."
Après le référendum, les médias du monde entier se précipitent dans ce coin du Lincolnshire, à la recherche des raisons du vote Brexit. Ils y découvrent Boston, "capitale du crime" britannique mais aussi "capitale de l'obésité" (qui touche plus d'un adulte sur trois), ville la moins bien payée du pays et celle à la plus mauvaise intégration des étrangers, d'après le think tank Policy Exchange… Une cité en détresse, dont le maire de l'époque crie sa colère en réclamant le Brexit.
Dix ans plus tard, Anton Dani a fini son mandat et a revendu son Café de Paris dans le centre-ville, remplacé par un kebab. Il a aussi perdu toutes ses illusions. "Il n'y a rien à célébrer, les divisions entre les communautés n'ont fait que se creuser et les gens sont tristes, lâche l'ancien édile, qui jette un regard dépité sur sa ville. Tout était construit sur un mensonge et maintenant les immondices remontent à la surface… Aujourd'hui, j'ai honte de dire que je suis Britannique et que je me suis battu en faveur du Brexit." Près de son ancien café, le pub Britannia vient de fermer, tout comme son voisin fleuriste et un bon tiers des commerces du centre-ville. Marks & Spencer a plié bagage en 2019 après un siècle de présence, le grand centre commercial Oldrids a déménagé en 2020 et la dernière librairie WH Smith a mis la clé sous la porte en 2024.
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A l'ombre de l'église St Botolph, le retraité Eric Tamp regarde passer les goélands et les avions de chasse, qui décollent en continu d'une base voisine de la Royal Air Force. Depuis son banc, il ne peut que constater la lente dérive de Boston. "Cette ville est en train de mourir, il n'y a plus de magasins, plus de restaurants à part un thaïlandais… Si je veux acheter de jolies chaussures ou une veste de qualité, ce n'est plus possible ici", assure l'ancien agent en assurances. La claque du Brexit a pourtant réveillé le gouvernement britannique, qui multiplie les aides de dizaines millions de livres sterling pour rénover la ville et ses bâtiments historiques. Un grand parc est en construction près de l'église.
Sur la place centrale, des petits groupes originaires d'Europe centrale et orientale semblent tuer le temps. D'après de nombreux habitants, ils sont la raison principale derrière le vote Brexit. En 2004, quand huit pays de l'ancien bloc soviétique rejoignent l'Union européenne, le Royaume-Uni ouvre grand les portes à ces travailleurs bon marché. Les régions rurales en profitent et l'immigration augmente de 460% en dix ans à Boston. Un choc pour les locaux. "Ils viennent ici pour gagner de l'argent et améliorer la vie dans leur village natal, pas pour vivre mieux à Boston, estime Anton Dani, lui-même d'origine marocaine. Quand j'étais maire, nous proposions des cours d'anglais gratuits à la mairie et personne ne venait. Je ne leur en veux pas, ils ont des restaurants bulgares ou des magasins polonais. Chacun reste dans sa communauté."
Ces tensions ont explosé après le référendum : tags racistes, insultes, mépris… L'atmosphère a changé pour les étrangers à Boston. Dans un petit restaurant lituanien, la propriétaire raconte à voix basse sa stupéfaction après le vote, puis la peur qui a tout emporté. "Nos voisins nous disaient littéralement de partir au plus vite, retrace-t-elle. C'était désagréable mais mes enfants grandissent ici, ils vont à l'école… Si [Nigel] Farage arrive au pouvoir, ce sera compliqué de tenir."
Les échecs du Brexit ont décuplé la colère, la misère continuant de grignoter la ville. L'exutoire se nomme à présent Reform UK, le parti xénophobe de Farage, qui remporte tous les scrutins locaux ces dernières années. Ni ses représentants ni le maire n'ont souhaité répondre à nos questions. "Si Reform a autant de succès ici, c'est parce que les gens estiment que le parti conservateur n'a pas répondu à leurs attentes et que les travaillistes ne sont pas une option, juge Matt Warman, battu par Reform aux dernières élections. En 2024, le taux de participation n'était que de 53%, ce qui veut surtout dire que les citoyens sont dégoûtés de la politique et n'ont plus confiance en personne." Comme si, après le Brexit, Boston la désœuvrée ne pouvait plus compter que sur elle-même.
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