L'écran, dans cette salle de réunion du quartier de la Bourse, à Paris, ressemble à la page d'accueil de Google. Une barre de recherche, deux options : "recherche avancée", "recherche massive". Eric Bourry, "architecte" des solutions de ChapsVision, tape le nom d'une personne fictive, que l’on imagine mêlée à une sombre affaire. A l'inverse de la firme de Mountain View, le logiciel baptisé ArgonOS ne dresse pas une liste de liens : il tisse en direct des connexions dans toutes les directions. A qui cette personne a-t-elle téléphoné, qui sont les contacts de ses contacts ? Ont-ils échangé ? Une carte géante marquée de points et de liens — une "ontologie" — se dessine sous nos yeux. Pour un enquêteur, le début d'un savoureux jeu de pistes.
ArgonOS est docile et croise à peu près tout ce qu'on lui donne. Des données géospatiales, relevés téléphoniques, fichiers de l'Assurance maladie, fournisseurs de matières premières… Sans s'embarrasser du format : de l’information "structurée", bien visible sur document PDF, comme du "non-structuré", dissimulé dans un enregistrement audio ou le recoin d’une image. Bienvenue dans le monde mystérieux de l’analyse de données et du traitement par intelligence artificielle. Un marché aux mille cas d’usages, du traçage de la contrefaçon à la logistique, qui intéresse autant les administrations que les industries et grands comptes du CAC40. Sans oublier la défense et le renseignement, qui le désignent sous l’acronyme OTDH, pour outil de traitement de la donnée hétérogène. Un domaine sur lequel règne un maître : Palantir Technologies, fondée aux Etats-Unis par le célèbre investisseur Peter Thiel et dirigée par Alex Karp.
ChapsVision est l'un de ses rares challengers européens. Plus petit, indéniablement : la start-up française réalise près de 200 millions d'euros de chiffre d’affaires quand Palantir affiche, à la mi-2026, une prévision de 7,6 milliards de dollars pour l’année en cours. Reste qu’elle grignote de plus en plus de terrain. D’abord dans le privé. Son plus gros client à ce jour demeure Exxon, l’immense compagnie pétrolière pour qui elle traite plus d’un milliard de documents. Elle se fraye surtout un chemin dans le régalien, discipline qui a fait la renommée de Palantir. L’ogre américain avait raflé le premier contrat du genre auprès de la DGSI, les renseignements intérieurs, après les attentats à Paris et en Seine-Saint-Denis en 2015. Un événement qui, selon une source, aurait révolté le polytechnicien Olivier Dellenbach. Au point de mettre son propre argent pour bâtir sa version tricolore. Le voici en partie exaucé. Mardi 16 juin, ChapsVision a remporté la totalité du marché des espions français, face à son rival et sa plateforme Gotham, après en avoir raflé une première partie deux ans plus tôt. Mi-mai, elle avait opéré la même razzia chez les services allemands du BfV.
Link to Serial acquéreurSerial acquéreur
L’ascension de ChapsVision est rapide. Dès sa création, en 2019, Olivier Dellenbach décide de grandir par acquisition. L'entreprise en est aujourd'hui à vingt-neuf sociétés avalées en six ans, comme Elektron dans le cyber, Systran pour la traduction, et, fin 2024, Sinequa, dans l’intelligence artificielle. Ces acquisitions, principalement françaises et européennes, constituent "deux tiers" de sa croissance, souligne Silvano Sansoni, le directeur général. Sinequa a notamment ramené dans son sac un carnet d'adresses prestigieux avec Pfizer, la Nasa, Airbus. Après seulement six ans d’existence, ChapsVision compte ainsi déjà près d'un millier de salariés, dont 450 ingénieurs en R&D. La jeune pousse a collecté plus de 350 millions d’euros. "Nous sommes rentables depuis le premier jour", insiste Silvano Sansoni. Cap affiché : le milliard de chiffre d'affaires d'ici à 2030. La start-up est désormais une habituée du Next 40, le label phare du gouvernement, soutenant les futurs leaders technologiques du pays.
La cour des grands. Qu’a-t-elle de plus que ses rivaux, à l'instar de Palantir et des Big Tech de Microsoft à Oracle ? Eh bien, elle est européenne. Ce qui, en 2026, n’a jamais autant compté. Impossible de laisser des sujets critiques aux mains d'entreprises américaines sous une administration Trump instable. Les exemples s’accumulent presque quotidiennement. L’un des plus récents, le retrait soudain du modèle de langage Fable 5 d’Anthropic aux non-Américains. Le profil de Palantir, en particulier, suscite aussi les crispations. Peter Thiel, Maga de la première heure, offre ses services à la sulfureuse police anti-immigration de l’ICE. Et affirme sans ciller que la démocratie est une menace pour l’innovation, incompatible avec la liberté. Des positions néo-réactionnaires qui alarment au sommet de l’Etat. Que le Premier ministre, Sébastien Lecornu, annonce lui-même l'attribution du marché de l’OTDH à ChapsVision, en est symptomatique. D'autant plus, alors que la bascule entre les systèmes de l'américain et ceux du français prendra des années. Palantir est engagé contractuellement jusqu’en 2028.
La jeune pousse tricolore évoque auprès de L’Express un "momentum", qui ressemble à s’y méprendre à celui de Mistral AI. Le but : multiplier les contrats auprès des organisations les plus sensibles à la corde souveraine. "On discute avec tous les acteurs européens du régalien", livre Sansoni, qui dispose d’autres cordes à son arc pour séduire sur ce terrain. Un mécanisme anti-OPA, protégé par une fondation. Son refus de vendre ses solutions à une entité ou pays sous sanction. Un comité éthique présidé par un ancien ambassadeur de France, Jean-David Levitte, doté d'un droit de veto jusque sur les acquisitions, s'assurant que la technologie ne soit pas détournée à des fins malveillantes. Le capital est presque exclusivement européen. Ce jeudi 18 juin, elle a officialisé son alliance avec le fournisseur cloud et IA Scaleway du groupe français Iliad, l'un des leaders du secteur sur le Vieux Continent, imperméable aux lois extraterritoriales à l'image du redouté Cloud Act américain.
Link to Chantiers en coursChantiers en cours
"On ne veut pas être choisis exclusivement pour cela", corrige-t-on du côté du IIe arrondissement de la capitale. Les plus tatillons mentionnent le rapprochement récent de ChapsVision avec Alcatel Lucent Enterprise, appartenant depuis 2014 au groupe chinois Huaxin Post and Telecom Technologies. Le modèle économique de ChapsVision tranche également avec celui de son concurrent américain. Palantir a longtemps déployé ses forward-deployed engineers — ces ingénieurs qui s'installent durablement chez le client. Le challenger promeut, lui, un modèle "exclusivement logiciel" opposé à une approche "très axée sur les services" jugée coûteuse et génératrice de dépendance, résume un rapport du cabinet d'analyse Futurum, que L’Express a pu consulter.
ChapsVision vante par ailleurs son "excellence technologique". En interne, un ingénieur bombe le torse : "On n’a pas à rougir par rapport à Palantir en termes d’enrichissement des données." Sa récente signature avec l’Américain Cummins, dans l’énergie, en serait un exemple probant. ChapsVision s’est soumis à un test de quarante questions complexes à résoudre grâce à ArgonOS. Le logiciel en aurait eu 37, contre seulement 13 et 9 pour ses concurrents d’un jour parmi lesquels Microsoft. L'outil se veut déployable partout, y compris sur des serveurs isolés d’Internet. Sous le capot, la plateforme se branche en temps réel à plus de 200 applications, sa requête en langage naturel traite plus de soixante langues. Elle gère les droits d'accès aussi bien par rôle que par attribut : deux agents d'un service peuvent travailler sur les mêmes données sans y voir la même chose. Sur ce droit d'en connaître, ChapsVision assure être à la pointe.
Les retours sont parfois plus mitigés. "Ça m'embête de le dire, mais les équipes de boîtes comme ChapsVision sont à des années-lumière de celles de Palantir", lâche le responsable d'une pépite de la défense. "En tant que citoyen, on pourrait s'inquiéter qu'une solution française moins performante soit déployée pour la DGSI", enchaîne-t-il. Le procès est récurrent : Palantir recrute les meilleurs, "c'est une excellente école", le niveau de ses ingénieurs n'aurait "rien à voir" avec celui des maisons françaises. Fin mai 2025, l'amiral Pierre Vandier, commandant suprême au sein de l'Otan, confiait à Politico que l'Alliance s'était rabattue sur Palantir faute de mieux. A sa connaissance, "il n'y a pas de véritable concurrent" à la société basée en Floride.
Même les observateurs neutres glissent une réserve sur les promesses de ChapsVision. Nick Patience, l'analyste de Futurum dont L'Express a consulté la note, invite les clients à ne pas se fier à la démonstration d'une brique isolée, mais à éprouver des chaînes de traitement complètes traversant plusieurs technologies rachetées. Seul moyen, écrit-il, de s'assurer d'une "véritable plateforme" et non d'une "suite d'outils faiblement couplés". Idem du côté des rachats : qu’impliquent-ils, en matière de souveraineté, quand ils sont réalisés à l’étranger ? D'après Futurum, les clients potentiels devraient exiger des garanties sur la gestion des métadonnées - ces informations qui décrivent les données, comme leur origine, leur date de création ou leurs conditions d’utilisation - à chaque niveau de l'infrastructure technique.
La maison ne nie pas ses chantiers. Le premier est culturel : une "culture d'entreprise" encore en tâtonnement, séquelle de ces vingt-neuf rachats à digérer. Le deuxième, technique : Bourry concède que les connecteurs — ces outils qui aspirent la donnée — restent à parfaire. Sansoni plaide la jeunesse : Palantir a plus de vingt ans d’expérience. Peut-être, aussi, n’a-t-elle pas toujours été poussée dans le dos comme il le fallait. "La DGSI a fait le bon choix en prenant ChapsVision. Mais on a depuis plusieurs années investi dans une multitude d’outils différents alors qu'on aurait dû concentrer nos forces sur un seul", poursuit un acteur du milieu de la défense. Le renseignement français empile en effet les systèmes provenant d’Airbus, Thales ou encore, parfois, des solutions maison. Pas simple de faire émerger un champion dans ces conditions, alors que Palantir est roi dans son pays d’origine. ChapsVision semble toutefois bien parti pour réussir.
(Associated Medias) - All rights reserved