Coupe du monde, meetings politiques et barbecues géants : les stades, ce miroir de la société américaine

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Coupe du monde, meetings politiques et barbecues géants : les stades, ce miroir de la société américaine

Coupe du monde, meetings politiques et barbecues géants : les stades, ce miroir de la société américaine

N'allez pas dire à Bill Ard qu'il est une grande star. Lui préfère se la jouer modeste. "Je suis juste un mec comme les autres !", proteste en souriant cet athlète au large sourire tout en sachant que... ce n'est pas vrai. En 1987, cet "offensive guard" (grosso modo l'équivalent, au rugby, du poste de pilier) de l'équipe des New York Giants est entré dans la légende en remportant le Super Bowl, soit la finale du championnat de football américain, événement sportif le plus prestigieux outre-Atlantique. Depuis cette époque, "Ard the Guard" – son surnom – est également devenu amateur de soccer et n'a jamais cessé de fréquenter les stades du monde entier, mais en spectateur. Aux Etats-Unis bien sûr (il suit toujours le championnat américain), mais également sur le Vieux Continent. "J'ai assisté à des matchs de foot au Camp Nou (FC Barcelone), à Anfield (Liverpool FC), au Parc des Princes (Paris Saint-Germain), au Vélodrome (Olympique de Marseille) ou encore à Londres (Chelsea, Arsenal...), Manchester et ailleurs", raconte à L'Express ce colosse de 1,90 mètre qui vit entre New York et Paris et suivra la Coupe du monde depuis la Bretagne et la Côte d’Azur.

Epaules carrées et caractère trempé, le désormais sexagénaire Bill en connaît donc un rayon sur la "culture du stade" et l'atmosphère qui règne dans les enceintes sportives des deux continents. "C'est complètement différent. Chez vous, c'est une ambiance tribale, une folie : les supporters détestent l'équipe d'en face, et l'hostilité est réciproque. Régulièrement, il y a des bagarres", remarque-t-il depuis New York d'où il a suivi les émeutes parisiennes après la victoire en finale du PSG sur Arsenal le 30 mai. "Chez nous, au contraire, l'ambiance est avant tout familiale, bon enfant. Personne ne siffle l'hymne national ni ne craint de se mêler aux supporters de l'équipe adverse car les fans des deux camps se respectent et partagent le même plaisir du jeu. Le dispositif policier est d'ailleurs hyperléger, il ne viendrait à l'idée de personne de troubler l'ordre public – et encore moins de défier la police." Il y a donc quelque chose à apprendre des Américains durant les quarante jours du Mondial qui démarre ce jeudi 11 juin et se déroulera dans trois pays et 16 villes (2 au Canada, 3 au Mexique, 11 aux Etats-Unis) jusqu'à la finale du 19 juillet au MetLife Stadium de New York.

Pour l'ambiance dans les tribunes, les stades américains ne sont pas en reste. "Le show dépasse tout ce que l'on connaît en Europe", renchérit le Français Sébastien Chauchois, un fan de foot expatrié dans le Massachusetts qui a assisté en mars à la rencontre amicale France-Brésil au Gillette Stadium de Boston, où les Bleus rencontreront la Norvège le 26 juin. "L'ambiance des stades est juste incroyable, c'est un carnaval puissance 10 ! s'enthousiasme l'expat de Powerling, une société lilloise qui produit des contenus digitaux et se développe aux Etats-Unis. Il y a mille animations : des pom-pom girls et des spectacles aériens avant le match, des concerts à la mi-temps, des écrans géants partout. Et plein de gens viennent déguisés. On ne sait pas où donner de la tête."

Dans le Nouveau Monde, les matchs – de baseball, football ou basket – dépassent le simple événement sportif : ils relèvent d'un mode de vie. Les jours de rencontre de football américain, les spectateurs se déplacent pour la journée entière afin de participer au rituel du tailgate party (littéralement : fête du hayon), ces pique-niques géants organisés sur les parkings où l'on déploie barnums, fauteuils et tables pliantes pour déjeuner dans les coffres de voitures avec la sono installée sur les pick-up. "Si une rencontre démarre à 13 heures, les plus matinaux préparent le barbecue dès 9 heures, reprend Bill Ard, l'ancien avant des Giants. Vers 11 heures, certains attaquent la bière ou le bloody mary. Il y en a même qui, bien qu'ayant des tickets d'entrée, préfèrent regarder le match sur les télés qu'ils déploient sur les parkings." Les agapes se poursuivent ensuite après le coup de sifflet final.

C'est complètement différent. Chez vous, c'est une ambiance tribale, une folie : les supporters détestent l'équipe d'en face, et l'hostilité est réciproque. Régulièrement, il y a des bagarres

Bill Ard

Link to Un meeting organisé par des nazis au Madison Square GardenUn meeting organisé par des nazis au Madison Square Garden

A l'heure des réseaux sociaux, les immenses stades – généralement plus grands que ceux du Vieux Continent, avec 71 000 places en moyenne pour ceux du Mondial – sont parmi les rares lieux de socialisation où les gens ont l'occasion de se rencontrer en personne. Ce sont aussi des endroits où se forge l'identité des Américains. Car dans leur pays à forte mobilité géographique, où 1 habitant sur 3 déménage en moyenne tous les cinq ans, souvent en changeant d'Etat, les enceintes sportives (et les universités) représentent des points d'ancrage, là où se fabriquent les souvenirs d'enfance et de jeunesse.

"Je me souviens des matchs au stade de l'université de l'Oklahoma [NDLR : 80 000 places] où mon père m'emmenait à partir de mes 8 ans, témoigne le professeur d'université Benjamin D. Lisle qui vit aujourd'hui dans le Maine, à 3 000 kilomètres de son lieu de naissance. Il garait la voiture à un kilomètre du stade et nous traversions les tailgate parties. Au stade, nos voisins de gradins, abonnés comme nous, étaient toujours les mêmes : nous sympathisions. Je me souviens encore du fumet de la soupe qu'ils emportaient dans leurs Tupperware." L'impression laissée fut si forte que le professeur de civilisation américaine au Colby College, en Nouvelle-Angleterre, en a tiré un livre, Modern Coliseum : Stadiums and American Culture (2017, non trad.), où il parle notamment du futuriste Astrodome de Houston, premier méga stade couvert du monde (66 000 places) inauguré en 1965 et doté de tout le confort moderne : climatisation, écran géant en couleur, gazon artificiel. Son surnom ? "La huitième merveille du monde". Elvis Presley, Madonna, Michael Jackson, Prince, Bruce Springsteen, entre autres stars, y ont donné des concerts mémorables.

Expression de l'American way of life au même titre que les shoppings malls, les enceintes sportives reflètent aussi les évolutions architecturale et politique de l'Amérique. L'histoire démarre avec l'entrepreneur et homme de cirque P.T. Barnum qui, dans les années 1870, fait ériger le premier stade "en dur" à Manhattan, le Grand hippodrome romain. Dans cette arène, les spectateurs assistent à des courses de chars et reconstitutions de la conquête de l'Ouest, avec des cow-boys et des Indiens, à la manière du "Buffalo Bill show". Le bâtiment, dont rien ne subsiste, servira de matrice aux premiers stades (de baseball, puis de football américain, né un peu plus tard), la plupart bâtis en style gréco-romain au sein des campus universitaires. Après le stade de l'Université de Pennsylvanie en 1895, le Harvard Stadium en 1903 (inspiré du Colisée de Rome), les mythiques Yale Bowl de Chicago et Wrigley Field de Boston en 1914, le Stanford Stadium (1921), ou encore le monumental Los Angeles Memorial Coliseum (1923), on construit à tour de bras pendant le New Deal de Franklin Roosevelt.

"Après la Première Guerre mondiale, ces infrastructures deviennent des enceintes profondément politiques à mesure que les partis et organisations militantes y programment des rassemblements de plus en plus fréquents", explique l'historien américain Frank Andre Guridy, auteur The Stadium, an American history of politics, protest, and play (2024, non trad.). Ainsi, Franklin D. Roosevelt prononce plusieurs discours de campagne dans différents stades de baseball dont le mythique Wrigley Field de Chicago et le Yankee Stadium de New York. Toutefois, l'événement politique le plus célèbre reste à jamais le meeting organisé en février 1939, à Manhattan, par les nazis américains du German American Bund au Madison Square Garden, une salle qui héberge aussi bien des concerts que des rencontres de boxe ou de hockey sur glace. C'est l'époque où la politique internationale s'invite dans les stades étasuniens. "Un an auparavant, le nazisme avait essuyé une défaite symbolique au Yankee Stadium, lorsque le boxeur noir Joe Louis avait battu l'Allemand Max Schemling, chouchou d'Adolf Hitler, rappelle Frank Andre Guridy. Retransmise en direct à la radio, cette victoire par K.-O. dès le premier round avait fait de Joe Louis un héros national, surtout auprès des juifs et des Afro-Américains."

Chaque match de football américain est une mini-guerre. Avec sa symbolique du combat et sa célébration du virilisme, ce sport correspond indéniablement à l'ethos américain

Jacob Heilbrun, directeur de la revue "The National Interest"

Link to Colin Kaepernick et la lutte contre le racismeColin Kaepernick et la lutte contre le racisme

Après le ring de boxe, la lutte contre le racisme se déplace sur le terrain de baseball. Deux décennies avant l'ascension de Martin Luther King, une grande victoire pour les droits civiques est remportée lorsque, en 1947, Jackie Robinson devient le premier joueur noir à briser le mur de la ségrégation en s'imposant dans le championnat de la Major League, au sein de l'équipe de Brooklyn Dodgers. Un tournant majeur : jusqu'alors, les Afro-Américains étaient confinés aux équipes de la Negro League, exclusivement noire. La longue marche pour l'égalité est ainsi ponctuée de moments forts qui se déroulent dans des stades et marquent les esprits, comme le concert Wattstax, vite surnommé le "Woodstock noir". Organisé au Los Angeles Coliseum à l'été 1972 par le label Stax, ce festival réunit les artistes Eddie Floyd, Isaac Hayes et consorts qui y commémorèrent, six heures durant et devant 112 000 spectateurs, les 34 morts, dont 33 Noirs, des émeutes du quartier de Watts, à Los Angeles, sept ans auparavant. La plupart avaient été tués par la police.

Presque un demi-siècle plus tard, en 2016, le combat n'est pas terminé. Colin Kaepernick, le quarterback des San Franciso 49ers (football américain) pose un genou à terre au lieu de chanter l'hymne national. Il entend dénoncer pacifiquement les violences policières après une série de meurtres contre des Afro-Américains dans les années précédentes. Avant même la mort de George Floyd (étouffé sur un trottoir par un policier en 2020), l'athlète, soutenu par le mouvement Black Lives Matters, lance un débat inflammable dans un pays polarisé qui assiste à l'ascension du phénomène Donald Trump. Le sportif connaîtra le même sort que les sprinters afro-américains Tommie Smith et John Carlos qui avaient levé le poing sur le podium des JO de Mexico en 1968 : blacklisté par la NFL (la fédération de football américain) sa carrière s'arrête dès la fin de la saison ; il ne mettra plus les pieds dans un stade. "A la différence du basketball, dont le public vote plutôt démocrate, le monde du football américain penche assez clairement du côté conservateur", précise l'historien Frank Andre Guridy.

D'autres minorités se servent des terrains de sport comme de terrains politiques. Depuis la première édition des Gay Games à San Franciso en 1982, la communauté LGBTQ+ organise ainsi tous les quatre ans des Jeux olympiques "arc-en-ciel" – la prochaine édition démarre fin juin à Valence, en Espagne. Elle peut compter sur l'appui de sportifs engagés, dont l'icône Megan Rapinoe, féministe et ouvertement lesbienne. Championne du monde en 2015 et 2019, elle a d'ailleurs largement contribué au développement du soccer féminin, aujourd'hui le sport préféré des étudiantes dans les campus universitaires. De son côté, au terme d'un combat commencé dans les années 1970, l'American Indian Movement (organisation nationale amérindienne) a obtenu en 2022 que l'équipe de football américain de Washington abandonne son nom à connotation raciste. Après quatre-vingt-dix ans d'existence, les Washington Redskins (peaux-rouges) sont devenus les Washington Commanders (commandants).

Le sport est aussi l'affaire de la Maison-Blanche. En 1924, le président Calvin Coolidge inaugure la tradition qui consiste, pour le président, à ouvrir le championnat de baseball en descendant sur le terrain pour "pitcher" (lancer) la première balle. Tous les chefs de l'Etat sauf Donald Trump ont perpétué ce rituel. Mais en 2001, après les attentats du 11-Septembre, la performance de George W. Bush au Yankee Stadium de New York, fin octobre, revêt un sens particulier, à l'heure où les ruines des tours jumelles sont encore fumantes et où le pays reste traumatisé. Quelques jours avant de se rendre au stade, le président avait promis que les Etats-Unis gagneraient la guerre contre les terroristes. Il avait aussi invité ses compatriotes à surmonter le deuil : "Faites ce que vous avez à faire, continuez vos boulots, allez à Disney World en Floride, profitez de la vie avec vos familles !" Or profiter de la vie signifie retourner dans les stades. "Le très symbolique lancer de balle de George W. Bush n’a pas seulement marqué un tournant dans sa présidence. Il a aussi redéfini la culture du sport dans la vie des Américains", note l'historien Frank Andre Guridy. Aller au stade, c'était résister à l'ennemi.

Assister à un événement sportif était aussi – et demeure aujourd'hui – un moment de communion patriotique tout en expérimentant une forme de "militarisation" des esprits. Alors que les troupes américaines se battent en Afghanistan et en Irak, chaque rencontre sportive est l'occasion de célébrer les soldats et policiers, présentés comme les héros de la guerre contre le terrorisme. Depuis l'époque du 11-Septembre, la tradition est restée. Aujourd'hui encore, les coups d'envoi sont souvent précédés de défilés aériens de l'U.S. Air Force. Des parachutistes commandos sont largués pour atterrir sur le terrain. On déploie d'immenses drapeaux sur le gazon et dans les tribunes en scandant "U-S-A ! U-S-A !" La main sur le cœur, on chante systématiquement l'hymne national The Star-Spangled Banner (La bannière étoilée) mais aussi le "tube" patriotique d'Irving Berlin God Bless America. Et, bien sûr, on salue respectueusement les anciens combattants lorsqu'on en croise un dans les tribunes. "Chaque match de football américain est une mini-guerre, résume à Washington le journaliste et auteur Jacob Heilbrunn qui dirige la revue géostratégique et de politique étrangère The National Interest. Avec sa symbolique du combat et sa célébration du virilisme, ce sport correspond indéniablement à l'ethos américain", reconnaît-il. Populaire et plus lent, le baseball, surnommé "le passe-temps national", a, lui, une image plus pacifique. Et le Mondial de football ? Hormis un éventuel match opposant les Etats-Unis à l'Iran (théoriquement possible en seizième de finale si les deux équipes arrivent premières de leurs groupes respectifs, ce qui est improbable), il devrait, espère-t-on, faire oublier les conflits en cours un peu partout autour de la planète.

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