Défense : la France peut-elle tenir la cadence allemande ? Les vérités du patron de l'armement

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Défense : la France peut-elle tenir la cadence allemande ? Les vérités du patron de l'armement

Défense : la France peut-elle tenir la cadence allemande ? Les vérités du patron de l'armement

Devenir "l'armée conventionnelle la plus puissante d'Europe" : c'est l'ambition affichée, depuis le mois de février, par le chancelier allemand Friedrich Merz. Face à la menace russe et aux incertitudes liées au conflit en Iran, l'Allemagne se réarme à marche forcée et prévoit de dépenser trois fois plus que la France par an pour sa défense. Certes, il s’agit, pour Berlin, d’un rattrapage après des années de sous-investissement. Mais les budgets sont là, et ils sont massifs. Tant et si bien que le risque de décrochage de la France sur le plan militaire a dernièrement été pointé du doigt au sommet de la hiérarchie militaire française, par le chef d’état-major des armées, le général Fabien Mandon.

Le chef d’orchestre de l’industrie de défense française, Patrick Pailloux, n’est pas de cet avis. Le délégué général pour l’armement, aux prises de paroles rares, a répondu aux questions de L’Express. "Je ne parlerais certainement pas de déclassement français de la France vis-à-vis de l’Allemagne", estime le patron de l’imposante direction générale pour l’armement (DGA), en fonction depuis novembre 2025. Certes, la situation budgétaire outre-Rhin "est différente" - au désavantage de la France. En février, un rapport de l'institut IISS plaçait Berlin à la quatrième place des dépenses de défense mondiales avec 107 milliards de dollars. Paris n'est qu'à la huitième place, avec 70 milliards de dollars. "On ne peut pas comparer nos pays en matière de capacités. La France est un pays doté de l'arme nucléaire", rappelle Patrick Pailloux. Un avantage que Berlin nous envie - comme le montre l'intérêt allemand au projet de "dissuasion avancée" annoncé par Emmanuel Macron dans son discours de l'Île Longue, le 2 mars 2026. "Nous avons des forces : nos armées, nos industriels. Une DGA capable de conduire l'effort d'armement et de faire les bons choix", reprend-il.

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Depuis son entrée en fonction, Patrick Pailloux a déroulé un plan de bascule vers une "DGA de combat" pour produire plus vite, moins cher et plus européen. Sa direction de 10 700 agents est en charge des plus grands programmes d’armement français, des porte-avions aux sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE). Elle doit aussi composer avec la nouvelle donne géopolitique et gagner en agilité.

L’irruption massive de drones et de brouilleurs sur le front ukrainien ou au Moyen-Orient n’a rendu la bascule que plus urgente. Pour gagner en autonomie stratégique et s’émanciper des dépendances aux équipements étrangers, notamment américains, le plan de la DGA passe par une multiplication des partenariats européens. Les premières retombées sont concrètes. La France a décidé fin 2025, pour remplacer ses avions de surveillance américains, les Awacs, de se tourner vers le constructeur suédois Saab, qui conçoit les GlobalEye. Les Suédois ont récemment retenu les frégates du constructeur français Naval Group. Un succès diplomatique et militaire pour les deux pays.

"Il faut que l’on parvienne à développer encore davantage ce type de coopérations", anticipe Patrick Pailloux. Le temps presse, alors que "les Américains sont en train de quitter l'Europe", souligne-t-il, la laissant responsable de sa propre défense. "Il n'y a rien de choquant là-dedans, mais aucun pays européen n'est capable de l'assurer seul. Ce que nous disent les Américains, c'est 'prenez-vous en main'!, et ils ont raison." Paris entend donc multiplier les partenariats avec ses voisins. Dans cette logique, la ministre des Armées enchaîne les déplacements. Catherine Vautrin s’est rendue le 11 juin à Copenhague, pour échanger sur le renforcement du partenariat de défense franco-danois avec son homologue Jeppe Bruus.

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La coopération avec l’Allemagne a, elle, subi un sérieux revers. Paris et Berlin ont le 8 juin acté la fin d’une décennie de coopération autour du projet d’avion de combat du futur, le Scaf, mené par Dassault Aviation et Airbus. Les désaccords entre industriels ont finalement eu raison du programme à plus de 100 milliards d’euros. Les inquiétudes se cristallisent aussi autour du MGCS, le projet conjoint de char du futur, qui souffre d'importants retards. "La fin du Scaf ne signe pas du tout la fin de la coopération franco-allemande en matière de défense", juge Patrick Pailloux. "Dans ce cas précis, nous ne sommes simplement pas parvenus à mettre d’accord des industriels. Or, on ne peut pas construire de coopération européenne sans inclure ce volet. Nous aurons l’occasion d’annoncer prochainement des projets avec l’Allemagne", entrevoit-il. Au Salon aéronautique de Berlin, le 10 juin, Friedrich Merz a annoncé la présentation, dès le mois de juillet, d’un nouveau projet franco-allemand autour des réseaux de données de défense aérienne.

Quatre ans après le discours d’Emmanuel Macron sur l’économie de guerre au salon de l’armement Eurosatory, qui ouvre à nouveau ses portes du 15 au 19 juin, les industriels ont répondu présents aux défis de la montée en cadence. Le missilier franco-allemand MBDA a quadruplé sa production de missiles sol-air Mistral par rapport à 2022. Le groupe a annoncé le 11 juin un projet de construction d’une usine de missiles à proximité d’Orléans, pour multiplier par six sa production d’ici 2030. La DGA a atteint un record absolu en termes de commandes l’an passé, avec 38 milliards d’euros, et vise 42 milliards pour 2026. La priorité ira aux munitions, obus, missiles et torpilles. La France est-elle pour autant prête à mener un conflit de haute intensité ? "Il faut continuer d’accélérer, c’est bien pour cela que l’on procède à une actualisation de la loi de programmation militaire. Au-delà des considérations budgétaires, la question principale est : de quoi a-t-on besoin pour tenir un choc en 2030 et quelle forme prendra le conflit ?", note Patrick Pailloux.

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Pour gagner en rapidité, produire en cycle court et s’adapter aux évolutions technologiques, la DGA a mis sur pied depuis le début d’année six centres de production spécialisés, à travers la France. Chacun d’entre eux a sa spécialité : les drones maritimes à Toulon, la guerre électronique à Rennes, la lutte antidrones dans l’Ouest… Les industriels et jeunes pousses du secteur de la défense, dont Alta Ares et Harmattan AI autour des drones, sont invités à venir présenter leurs solutions et les tester face aux besoins opérationnels. En parallèle, la direction maintient ses programmes engagés sur le temps long. Le prochain porte-avions de nouvelle génération, baptisé France Libre, sera opérationnel en 2038. "Peu de pays sont capables d’avoir la maîtrise technique globale d’un tel projet", indique le délégué général de l’armement.

La DGA s’est également engagée dans une guerre des coûts, pour acquérir ses équipements à juste prix. Une cellule de "cost killing" s’activera en ce sens dès l’automne, pour négocier au mieux avec les industriels. La direction s’efforce également de rester souveraine dans ses choix. "L’ADN français, c’est la souveraineté. C’est ce qu’ont voulu le général de Gaulle et Pierre Messmer quand ils ont créé la DGA. On ne cherche pas nécessairement à s’émanciper à tout prix des solutions américaines mais à rester souverain." La direction générale de l’armement, mise sur pied il y a 65 ans, inspire à l’étranger. Les Anglais, qui ne disposaient jusqu’à présent pas d’un outil, entendent le dupliquer à leur échelle.

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