Dix ans après le Brexit, Marks & Spencer face à l'enfer bureaucratique

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Dix ans après le Brexit, Marks & Spencer face à l'enfer bureaucratique

Dix ans après le Brexit, Marks & Spencer face à l'enfer bureaucratique

C’était le péché mignon de nombreux Parisiens, la madeleine de Proust des expatriés anglais dans la capitale. Le sandwich triangle de Marks & Spencer a désormais le goût de la nostalgie. Il y a cinq ans, l’emblématique enseigne britannique fermait onze magasins dans l’Hexagone. Elle s’était déjà retirée du continent en raison de difficultés financières, au début des années 2000, avant d’y faire son retour dix ans plus tard. Cette fois-ci, le coupable est tout désigné : le Brexit, entré en vigueur en 2020. Les goulots d'étranglement logistiques qu'il a provoqués ont rapidement paralysé les livraisons des produits frais, laissant les rayons vides et les adeptes sur leur faim.

Ce n'est pourtant pas faute d'avoir prévenu. En 2018 déjà, le président du groupe et ex-député conservateur Archie Norman avait sonné l'alarme dans les colonnes du Financial Times : "si les camions devaient rester immobilisés [...] près de Douvres durant une demi-journée, ce serait la fin du célèbre sandwich M&S à Paris."

La sortie du marché unique européen s’est en effet traduite par une avalanche de nouveaux certificats, de règles d’étiquetage et de contrôles. Symbole de cet enfer bureaucratique : Archie Norman avait révélé en 2024 devoir louer un entrepôt pour stocker ces montagnes de documents ! "Marks & Spencer était parmi les entreprises les moins bien préparées, nuance l'ex-conseiller gouvernemental sur le cadre post-Brexit, David Henig, du think tank European Centre for International Political Economy. Elle n'a pas été aussi présente que d'autres distributeurs lors des discussions qui ont suivi le référendum jusqu'en 2020."

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Fermeture de magasins en France, changement de l'offre de sa filiale en République tchèque... M&S a dû s'adapter. Aujourd'hui, l'entreprise ne vend aucun produit frais ou réfrigéré dans ses magasins européens, hormis en Irlande, où elle se heurte à un autre casse-tête. Sur l'île d'Irlande, Belfast est soumise aux mêmes normes sanitaires que Dublin, désormais différentes du reste du Royaume-Uni. Ainsi, même la circulation de marchandises entre l'Irlande du Nord et l'Ecosse est devenue plus complexe. Résultat, "nos camions à destination de la République d'Irlande ont été immobilisés pendant 16 heures avant que le chauffeur ne prenne la route, muni de plus de 200 documents […], exigeant des précisions aussi pointues que le nom latin du poulet utilisé dans notre Chicken Tikka Masala", s'émouvait Alex Freudmann, directeur de la branche alimentaire de M&S, dans une tribune en 2025. Pour cause, des milliers de produits frais destinés aux clients irlandais nécessitent un certificat d'exportation, qui requiert la signature d'un vétérinaire. Montant de la facture ? Plus d'un million de livres sterling par an, uniquement pour l'obtention de ce tampon.

Un paradoxe, surtout, irrite Alex Freudmann : pourquoi recourir à des formulaires papier alors que la majorité de ses employés a grandi avec l'informatique ? "La campagne en faveur de la sortie de l’UE avait fait valoir que la technologie apporterait une solution au problème de la frontière avec l'Irlande du Nord, se souvient Leigh Sparks, chercheur en commerce de détail à l’université de Stirling, en Ecosse. En pratique, harmoniser les normes et simplifier les procédures douanières s'est révélé bien plus délicat que prévu."

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Déjà tourmenté par ce fléau administratif, le groupe a en plus été secoué par une cyberattaque historique en 2025. Malgré tout, les ventes tiennent bon. La chaîne ambitionne même d'étendre son réseau de magasins alimentaires au Royaume-Uni. "Son activité a toujours été principalement axée sur le marché britannique, ce qui lui a conféré une certaine résilience post-Brexit", analyse le consultant Paul Brooks. D'autres ont davantage souffert, comme les producteurs écossais de fruits de mer et de saumon, note Leigh Sparks, qui signale aussi que "les importations depuis l'UE de concurrents de M&S, tels que Tesco et Sainsbury’s, ont été rendues plus coûteuses par les frictions à la frontière". Plus globalement, les exportations britanniques de produits alimentaires vers l’Europe ont plongé de 34 % en volume entre 2019 et 2024, d’après la Food and Drink Federation. "Ce recul ne découle pas du seul Brexit ; il résulte plutôt d'une confluence de facteurs, dont les répercussions de la pandémie de Covid et de la guerre en Ukraine, précise George Lagarias, chef économiste chez Forvis Mazars. Il a néanmoins accru la fragilité relative du Royaume-Uni."

Le salut pourrait venir de l’accord sanitaire et phytosanitaire (SPS), un nouveau partenariat stratégique avec l'UE censé simplifier le commerce de denrées alimentaires. Son entrée en vigueur est prévue pour la mi-2027. Dix ans après le référendum, le Brexit est revenu au centre des débats outre-Manche. En 2023, Stuart Rose, l’ex-patron de M&S et vétéran du secteur, prédisait que le Royaume-Uni reviendrait sur sa décision dans une vingtaine d’années. La tendance semble déjà lui donner raison.

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