Mar Carpanelli occupe un poste d’observation privilégié sur les tendances du marché de l'emploi. La data scientist est responsable de la recherche en IA et en compétences chez LinkedIn, réseau social professionnel qui compte plus d’1,3 milliard de membres dans le monde. Pour sa venue pour la Conférence de Paris sur l’IA et l’éthique numérique, nous avons interrogé cette diplômée d'Oxford sur les grandes interrogations actuelles au sujet de l’intelligence artificielle. D’emblée, la chercheuse se montre rassurante face au spectre du "jobs apocalypse", autrement dit le scénario catastrophe d’un chômage de masse. "Nous examinons les données chaque jour. Or, pour l’instant, nous ne voyons aucune preuve que l'IA entraîne une baisse des emplois. Les embauches sont ralenties, à l’exception d’économies émergentes comme l’Inde. Mais cela s’explique en grande partie par le contexte macroéconomique morose depuis deux ans, avec une forte incertitude liée à la géopolitique. L’IA se rajoute à ça, créant des questions dans la tête des chefs d’entreprise. Tout le bruit médiatique n’aide pas", assure Mar Carpanelli.
La scientifique a cosigné une récente étude sur l’impact de GitHub Copilot, un outil IA automatisant une partie du travail des codeurs. De manière contre-intuitive, les entreprises qui l’ont adopté ont fini par embaucher davantage d’ingénieurs en informatique, aussi bien débutants que seniors : "Ces entreprises n’ont seulement pas réduit leur demande en compétences de programmation, mais en plus, elles ont augmenté de manière significative leur demande en compétences relationnelles. Cet exemple met en lumière l’effet complémentaire de ces technologies par rapport à un effet de substitution. Nous n'en sommes qu'au tout début, et cela ne concerne qu'une seule technologie. Mais cela montre que les humains sont adaptables, et apprennent à utiliser de nouveaux outils. Je ne crois donc pas au scénario d’un 'jobs apocalypse'". D’autant plus que les personnes les plus exposées à l’AI sont aussi très qualifiées et instruites.
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Une chose est certaine : l’IA a déjà un impact majeur sur de nouveaux emplois. Des postes comme labelliseur de données, responsable IA ou ingénieur IA ont fait leur apparition sur LinkedIn. Les attentes des employeurs ont aussi évolué. Chaque année, la plateforme publie une liste des compétences les plus recherchées. "On y trouvait toujours des compétences en programmation. Cela fait des années que l’on disait que le langage Python était une garantie pour l’avenir. Or, pour la deuxième ou troisième année consécutive, aucune de ces compétences en programmation ne figure en tête de la liste. En revanche, on y retrouve la maîtrise de l’IA, c'est-à-dire cette capacité à travailler efficacement avec l'intelligence artificielle. De nombreuses compétences sont nécessaires pour cela : la persuasion, le leadership, le mentorat, la résolution de conflits, la collaboration… Ces compétences sont plus difficiles à évaluer, à prouver et à mettre en avant sur le marché. Mais elles sont de plus en plus exigées en combinaison avec des compétences techniques", analyse Mar Carpanelli.
Les médias ont mis en avant la fonction de "prompt engineer", mais il est loin d'être certain qu'il s'agisse d'un métier d’avenir. "Il y a eu un petit boom, mais cela semble plus correspondre à une transition, dans la mesure où tout le monde est amené à faire cela, plutôt que d’avoir une personne spécifique dédiée à l’ingénierie de prompts. C'est très similaire à la dactylographie : au début, quand les gens se sont équipés de machines à écrire ou d’ordinateurs, il fallait un dactylographe pour taper. Finalement, les dactylos ont disparu, car tout le monde a appris à se servir d’un clavier". A l’inverse, d’Anthropic aux start-up, l’un des métiers le plus prestigieux dans le secteur de l’IA porte un nom fort banal : membre du personnel technique. Depuis le début de l'année, le nombre de professionnels portant ce titre ambigu a augmenté de près de 15 % sur le réseau social professionnel. "Les compétences techniques sont de plus en plus polyvalentes. Les personnes embauchées à ces postes doivent être capables de combiner ces compétences en tirant parti des technologies de l’IA, tout en acquérant des compétences relationnelles qui leur permettront d’atteindre leurs objectifs. D’où ce titre très vaste et polyvalent", analyse la chercheuse.
Link to 256 000 emplois liés à l’IA dans l'UE256 000 emplois liés à l’IA dans l'UE
LinkedIn vient de publier une enquête spécifiquement sur l’Europe, qui confirme que si les embauches sont en recul par rapport aux niveaux d’avant le Covid-19, cela s’explique principalement par les incertitudes macroéconomiques et géopolitiques. "Les recrutements dans l’Union européenne ont baissé d’environ un quart depuis 2019, et ce au cours de l’année écoulée. Mais si l’IA était à l’origine de ce ralentissement, les postes les plus exposés à son impact seraient ceux qui connaîtraient la baisse la plus rapide. Or, ce n’est pas le cas. Ce ralentissement est dû à l’incertitude économique, et non à l’automatisation. L’IA ne vide pas le marché du travail européen. Elle modifie les compétences et les travailleurs que le marché récompense", assure Sue Duke, directrice de LinkedIn pour l’Europe. Au cours des deux dernières années, plus de 256 000 emplois liés à l’IA ont été créés au sein de l’UE, le recrutement d’ingénieurs en IA étant supérieur de 25 % au taux global d’embauche. Bonne nouvelle : Paris est la capitale la plus attractive en la matière.
Pour Sue Duke, notre Vieux Continent ne peut cependant pas se reposer sur ses lauriers. "Nous restons à la traîne par rapport aux leaders mondiaux en matière d’IA, et notre capacité à attirer et à retenir les ingénieurs hautement mobiles pour lesquels toutes les économies se font désormais concurrence. Il est essentiel d’investir dans la puissance de calcul et les infrastructures, et l’Europe a encore du retard à rattraper. Mais les infrastructures seules ne suffiront pas. Les évaluations de LinkedIn montrent que l’UE est en retard sur ses objectifs de compétences numériques pour 2030". Selon elle, les pays qui s'imposeront dans le domaine de l'IA seront donc aussi ceux qui auront une large main-d’œuvre capable de l’utiliser et d’en tirer parti.
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En attendant, LinkedIn observe un essor de l’entrepreneuriat, avec une hausse de créations d’entreprises de 33 % en Allemagne, de 23 % en France et de 18 % en Espagne. "L'IA, réduit les obstacles à la création d'une nouvelle entreprise et à la réalisation de projets auparavant très coûteux, car nécessitant l’embauche de personnel. Une vague d'entrepreneuriat pourrait stimuler l'innovation. Car les gens, en particulier les jeunes, sont prêts à apprendre à utiliser ces outils et à expérimenter pour savoir comment les exploiter afin de créer des opportunités commerciales", estime Mar Carpanelli.
Pour conclure, quels conseils donnerait la data scientist à des jeunes qui, comme le montre le dossier de L’Express de cette semaine, se disent de plus en inquiets, voire hostiles à l’IA ? "Restez agile, restez curieux, restez flexible, soyez prêt à apprendre. Nous n’en sommes que tout début de l’impact de l’IA sur le travail. Plus les gens seront disposés à adopter de nouveaux outils, à expérimenter, à abandonner ce qui ne leur sert pas, à essayer de nouvelles choses, plus ils seront capables d'évoluer avec cette technologie et de tirer parti de ces nouvelles opportunités qui se présentent dans l'économie."
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