"Je n'aurais jamais imaginé l'étendue de la corruption" : le témoignage choc d'un ancien des services néerlandais

Publish Date

"Je n'aurais jamais imaginé l'étendue de la corruption" : le témoignage choc d'un ancien des services néerlandais

"Je n'aurais jamais imaginé l'étendue de la corruption" : le témoignage choc d'un ancien des services néerlandais

Corruption, menaces et kompromats. Aux Pays-Bas, un livre co-écrit par l'ancien directeur d'un service de renseignement extérieur écorne sérieusement la diplomatie néerlandaise. Pendant sept ans, de 1998 à 2005, Ron de Geraets a été à la tête d'un ovni dans le renseignement européen : le Buitenlandse Zaken (BZ), une organisation n'appartenant ni aux services extérieurs néerlandais (AIVD) ni militaires (MIVD). Entièrement dévolu aux ministères des Affaires étrangères, le BZ était l'endroit idéal pour observer les réussites, mais surtout les faiblesses de la diplomatie néerlandaise.

Dans Onder diplomatieke dekmantel (Sous couverture diplomatique, éd Boom, non-traduit) Ron de Geraets, et l'historien Bob de Graaf livrent un récit stupéfiant. Ce diplomate en poste à Bucarest, qui réceptionnait à l'aéroport des cargaisons de cocaïne en provenance de Colombie en utilisant son passeport diplomatique. Cet autre fonctionnaire qui passe une nuit blanche à tamponner des visas de futurs espions chinois. Ou l'inénarrable Raymond P., accro au jeu, couvert de dettes, qui a transmis des documents classifiés de l'Otan à des officiers traitants russes pendant au moins quatre ans. Un récit vertigineux, qui n'est pas qu'une simple liste d'incidents isolés. De Geraets et de Graaf estiment que cette accumulation a pour origine l'afdekcultuur, une culture de la dissimulation enracinée au sein de la Chancellerie néerlandaise. D'après les auteurs, 70 % des menaces de sécurité sérieuses auxquelles le ministère des Affaires étrangères a été confronté provenaient de l'intérieur de l'organisation. Entretien.

L'Express : Qu'espérez-vous que ce livre accomplisse — pour les Affaires étrangères en particulier, mais aussi pour la manière dont le public comprend le rapport entre diplomatie et renseignement aux Pays-Bas ?

Ron de Geraets : Le livre poursuit explicitement un objectif social : au-delà du travail historiographique, il s'agit d'éclairer le grand public sur le rapport diffus entre diplomatie et renseignement, nécessaire pour mieux comprendre la situation géopolitique. Son autre grand dessein est de contribuer à une prise de conscience des enjeux sécuritaires au sein de la société — les Affaires étrangères, mais aussi les multinationales. Bob et moi avons toujours pensé que la multiplication des exemples dans l'ouvrage aidait à affermir cette conscience.

Je voudrais aussi offrir une perspective nuancée. Le ministère des Affaires étrangères néerlandais jouit d'une réputation internationale de qualité et, pour y avoir travaillé longtemps, je suis convaincu que la majorité de ses employés sont intègres et travaillent dur. En même temps, cela ne change rien au fait que le nombre de manquements à l'intégrité, dont la majorité est vraisemblablement passée inaperçue, est alarmant.

Vous avez passé vingt-cinq ans au ministère néerlandais des Affaires étrangères avant qu'on vous demande d'en diriger l'unité de sécurité. Avez-vous été choqué par ce que vous y avez découvert ?

R.d.G. : Dans mes fonctions antérieures au ministère (de gestion et de contrôle financiers), j'avais rencontré de nombreux cas de comportements frauduleux et d'autres irrégularités financières. En ce sens, je ne fus pas surpris de constater de nouveaux exemples de conduites transgressives. Jamais, en revanche, je n'aurais pu imaginer l'étendue de la corruption, de la fraude aux visas, des inconduites sexuelles, des abus de pouvoir et de l'implication du crime organisé et d'acteurs étatiques dans l'ensemble de l'organisation.

Vous décrivez une culture que vous nommez afdekcultuur - une culture de la dissimulation, de l'étouffement. À quel point était-elle enracinée ?

Bob de Graaf : Elle était profondément enracinée dans l'institution, ce qui s'explique ainsi. Le ministère des Affaires étrangères avait des allures d'entreprise familiale. Ceux qui avaient le privilège de servir dans ce ministère "d'élite" se considéraient comme une sorte de caste d'élus, l'influence des vieilles familles aristocratiques y jouant un rôle majeur. On se couvrait les uns les autres. La devise était souvent : "Il a peut-être commis une faute, mais il est des nôtres, donc nous le protégeons." Un cas resté célèbre, au début des années 1980, est celui d'un diplomate néerlandais qui s'était considérablement enrichi dans des activités de contrebande. Il était parvenu à faire chanter la direction du ministère - et à conserver ainsi son poste - en désignant ceux qui, les années précédentes, avaient eu des comportements transgressifs sans perdre leur emploi. Cette mentalité ne commença à évoluer que progressivement au cours des années 1990. Aujourd'hui encore, pourtant, le ministère tend à taire autant que possible les agissements de ses agents et à régler ces affaires en interne.

Vous racontez que le chef de chancellerie de Bucarest - le principal collaborateur de l'ambassadeur - récupérait à l'aéroport des cargaisons de cocaïne en provenance de Colombie en se servant de son passeport diplomatique, avant d'en blanchir les profits dans l'immobilier roumain. Quand vous l'avez découvert, quel a été votre premier réflexe ?

R.d.G. : Mon premier réflexe fut de protéger l'ambassadeur des Pays-Bas à Bucarest, menacé par la mafia colombienne de la drogue. Par la suite, mon nom a fuité et j'ai à mon tour été pris pour cible. Cette affaire ne m'a pas surpris : nous étions spécialisés dans l'investigation de ce type de manquement à l'intégrité, qui s'inscrivait malheureusement dans une longue série. Mais, en même temps, je me suis toujours méfié de devenir insensible à ce genre de dossier. Ce risque guettait en permanence, tant les atteintes à l'intégrité et les conduites criminelles étaient nombreuses.

Autre cas : à Rabat, une femme a été introduite au sein de l'ambassade par le crime organisé à l'aide de faux diplômes. Elle délivrait des visas à la demande, transmettait des courriels confidentiels à des suspects marocains et servait d'informatrice au renseignement marocain — le tout simultanément. Comment une chose pareille peut-elle se produire ?

R.d.G. : Les services de renseignement recourent parfois à des bandes criminelles pour parvenir à leurs fins. La Russie et l'Iran en sont aujourd'hui les exemples les plus éclatants. Dans ce cas marocain précis, il s'agissait d'une relation avérée entre cette femme et le crime organisé marocain. Elle avait été "parachutée" à l'ambassade des Pays-Bas à Rabat à l'aide de faux diplômes. L'enquête a révélé qu'elle travaillait également comme informatrice pour le service secret marocain. Dans quelle mesure ce service avait déjà été impliqué dès l'origine dans ses activités criminelles, cela n'a pu être établi. Le BVD (l'ancien nom de l'AIVD) a même tenté de la retourner pour en faire une agent double, en vain.

Vous estimez que 70 % des menaces de sécurité sérieuses auxquelles le ministère des Affaires étrangères a été confronté provenaient de l'intérieur de l'organisation. Ce chiffre est-il propre aux Affaires étrangères néerlandaises, ou vaut-il à l'international ?

R.d.G. : Je dois être prudent dans ma réponse. Pour le ministère des Affaires étrangères, dans au moins 70 % des cas, la menace interne - l'insider threat - facilitant dans plusieurs cas des menaces externes. Songez à l'agent d'ambassade qui accordait des visas sur de faux fondements à des criminels ou à un acteur étatique, comme ce fut le cas avec la Chine. De manière générale, elle domine dans le nombre des atteintes à l'intégrité. Je ne puis que conjecturer la situation des autres ministères des Affaires étrangères. Il existe une certaine littérature du bureau de la sécurité diplomatique du département d'État américain, qui indique que ses défis étaient assez semblables à ceux du BVD.

Un diplomate, Raymond P., a transmis des documents classifiés de l'Otan et l'UE à des officiers traitants russes pendant au moins quatre ans. Il a été condamné en 2013 à douze ans de prison. Avec le recul, les signaux d'alerte étaient-ils évidents ?

R.d.G. : Avec le recul, les signaux d'alerte auraient dû être évidents. Les ministères des Affaires étrangères constituent toutefois des terrains souvent propices à la trahison, tant le contrôle est faible — qu'il porte sur les échanges des diplomates, sur les documents auxquels ils ont accès, ou même qu'ils emportent chez eux.

L'affaire Raymond P. n'est parvenue à la connaissance des autorités néerlandaises qu'à la suite d'une demande d'entraide judiciaire des autorités allemandes, qui avaient arrêté ses officiers traitants russes. Un autre facteur a peut-être joué dans son cas : il avait été par le passé une sorte de "pompier de service" du ministère, celui qu'on appelait pour régler les situations délicates, ce qui a contribué à l'idée que sa conduite ne devait pas être sérieusement remise en question.

Vous suggérez qu'une seconde personne au sein des Affaires étrangères, transmettait probablement elle aussi des documents à Moscou durant la même période. Cette hypothèse a-t-elle jamais fait l'objet d'une enquête sérieuse ?

R.d.G. : L'idée d'un second agent russe au sein du ministère est venue de mon coauteur Bob de Graaff, qui fut témoin-expert au procès de P. en première instance. Il a découvert que P. — lequel rencontrait plus ou moins régulièrement ses officiers traitants russes ou déposait des documents dans des boîtes aux lettres mortes — ne livrait que des documents couvrant deux semaines par mois. La conclusion logique serait qu'un autre agent couvrait les deux semaines restantes. Cette hypothèse a été formulée dans le rapport d'expertise, que le service de renseignement et de sécurité néerlandais, l'AIVD, a également lu. Quant à savoir s'il y a donné suite, cela nous échappe : l'AIVD n'a jamais rendu publics ses efforts pour établir l'existence éventuelle d'un second agent.

À Pékin, le chancelier néerlandais a passé sa dernière nuit à l'ambassade à tamponner des visas sur 29 passeports chinois qui lui avaient été remis, lors d'un dîner d'adieu, par une agence de voyages d'État dont le renseignement néerlandais savait qu'elle servait de couverture à des agents chinois. Le tribunal l'a acquitté. Ce verdict vous exaspère-t-il encore ?

R.d.G. : Mes collaborateurs et moi-même avons été très surpris par ce que nous avons tenu pour une erreur judiciaire commise par un juge naïf. Le parquet a finalement décidé de ne pas faire appel, et l'affaire en est restée là. Dans ce cas, il était si manifeste que le chef de chancellerie facilitait l'action du gouvernement chinois que le BVD n'a pu qu'en être profondément déconcerté. L'un des problèmes récurrents, dans les affaires d'espionnage, tient à la méconnaissance — tant des forces de l'ordre que de la magistrature — des modes opératoires des organisations de renseignement étrangères, ce qui permet aux prévenus de noyer le poisson.

Vous décrivez les services chinois, russes et nord-coréens ciblant régulièrement les diplomates au moyen de "pièges à miel". Quel degré de sophistication cela a-t-il atteint ?

R.d.G. : Le piège à miel — l'approche d'un homme par une femme (hirondelle) ou d'une femme par un homme (corbeau) — se déroule souvent avec une sophistication extraordinaire. Il s'agit fréquemment d'un processus graduel par lequel un acteur étatique cherche à "appâter" lentement sa cible. Dans certains cas, l'approche par un service ennemi peut aller jusqu'au mariage. Ce mariage n'a, bien entendu, pas vocation à être une union "normale" : il sert simplement à introduire l'agent ennemi dans le réseau de la cible, dans le but ultime, par exemple, de recueillir des informations sensibles auprès du camp adverse. Du temps où je dirigeais le BZ, nous avons vu un mariage entre un diplomate néerlandais et une femme qui était un colonel identifié de l'Armée populaire de libération chinoise.

L'ambassadeur des Pays-Bas à Pékin, en 2016, a entretenu une liaison avec une employée chinoise de sa propre ambassade et a tenté de la dissimuler. L'AIVD a apparemment négligé ses antécédents avant d'approuver son affectation. Le contrôle de sécurité des ambassadeurs ne fonctionne-t-il toujours pas ?

R.d.G. : Quiconque occupe ce qu'on appelle une fonction sensible au ministère des Affaires étrangères fait l'objet d'une enquête d'habilitation de sécurité à divers niveaux. Les ambassadeurs sont habilités au niveau le plus élevé. Toutefois, si l'habilitation est censée avoir une valeur prédictive, elle n'offre aucune garantie absolue que l'intéressé agira toujours avec intégrité en toutes circonstances. L'ambassadeur en cause avait déjà eu des liaisons avec des femmes lors de postes antérieurs, sans que cela ressorte apparemment de son enquête de sécurité. C'est un nouveau rappel que de telles investigations ne sont pas infaillibles et ne fournissent souvent qu'un instantané. Voilà pourquoi un système de contrôle de sécurité continu (continuous vetting) serait nettement préférable.

Entre la guerre hybride russe et les opérations de renseignement chinoises, le paysage de la menace s'est intensifié depuis votre passage au BZ. Parmi les vulnérabilités que vous décrivez, laquelle vous inquiète le plus aujourd'hui ?

B.d.G. : Malgré quelques progrès, le manque de conscience du danger demeure le principal problème dans la société comme au sein de nombreuses organisations. Sans cette compréhension, toutes les mesures de sécurité mises en place ne sont qu'une coquille vide, n'offrant qu'une illusion de sécurité. Il faut ajouter que, dans la situation actuelle, le laxisme demeure beaucoup trop grand à l'égard des opérations de renseignement cyber et cognitives. L'idée que le talon d'Achille de la sécurité nationale est devenu le citoyen — et donc aussi l'agent public pris individuellement — n'est toujours pas ancrée.

(Associated Medias) - All rights reserved