Karoly Ferenczy : la peinture au contact des corps, par Christophe Donner

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Karoly Ferenczy : la peinture au contact des corps, par Christophe Donner

Karoly Ferenczy : la peinture au contact des corps, par Christophe Donner

Karoly Ferenczy est un peintre hongrois né à Vienne en 1862, mort 55 ans plus tard à Budapest, à une époque où il semblait raisonnable de mourir à cet âge-là. Le lendemain de ma visite au Petit Palais où ce grand peintre méconnu (en France) est exposé jusqu’au 6 septembre, mon dermato a cru me rassurer en m’annonçant que j’avais une espérance de vie de vingt à trente ans. Je me suis demandé ce que j’allais bien pouvoir écrire pendant tout ce temps. N’ai-je pas épuisé les trésors de ma jeunesse ? N’allons-nous pas tous, nous les écrivains, dans les vingt à trente prochaines années nous contenter de publier nos conversations avec notre chatbot à l’IA préféré ?

L’obsession de la nouveauté, du progrès, de l’originalité, du moderne, Karol Ferenczy ne l’a pas eue, ce bienheureux. Cent vingt-cinq ans après leur réalisation, que voit-on sur les trois autoportraits qui ouvrent judicieusement l’exposition ? Dans le premier tableau, réalisé en atelier, sa main gauche tient le pinceau dont la pointe touche le bord du cadre. Dans le deuxième tableau, réalisé un an plus tard au milieu de la forêt, la main droite arrange la coiffure de son modèle. Dans le troisième tableau, cette même main droite effleure celle du modèle, entièrement nue, assise en amazone sur le bras d’un fauteuil, offrant son impudeur antique avec morgue et fatalisme. Elle a eu ce geste du bras formant un arc, afin de poser sa main sur sa tête, et c’est cette main que le peintre effleure. Tout est là, dans la relation du peintre avec le corps de ses modèles.

La peinture, il la maîtrise, ça n’est plus une question, il a égalé et dépassé ses maîtres, Puvis de Chavannes, puis Bastien-Lepage. La question qui demeure, c’est de savoir ce qu’il peint. Le sujet. Les paysages sont à leur place : en toile de fond. Ils peuvent par moments jouer aux éclairagistes pour des transparences impressionnistes et saisissantes, mais toujours au service des corps. S’il s’est autoportraituré en train de toucher, d’effleurer la main de son modèle, ça n’est pas un hasard.

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Dans Octobre, une huile sur toile de 126,5 centimètres par 107 centimètres réalisée en 1903, le corps de l’homme, debout de trois quarts dos, lisant son journal à l’ombre d’un parasol jaune qui occupe une bonne partie de la superficie du tableau, l’homme est verticalement ensoleillé à moitié de telle sorte que la courbe du dos et celle des fesses prennent la lumière. C’est un corps habillé, surpris, capturé à ses dépens, on est rarement beau, de dos, celui-ci l’est autant que son chapeau achève de le rendre élégant. C’est l’immobilité en action. Tout comme ce marin, aquarelle dessinée à Paris en 1887, alors qu’il suit les cours de Bastien-Lepage. Dès ses débuts dans l’art, après avoir abandonné ses études de droit, Ferenczy parvient déjà à capter la lourdeur des bras ballants, la sûreté de l’écartement des pieds nus, l’inquiétude animale du regard de ce marin.

Très vite arrivent les chefs-d’œuvre, Jeunes garçons jetant des cailloux est une huile sur toile de 119,5 centimètres par 149 centimètres qui date de 1890. Ils ne jettent plus rien, un qui ramasse, deux qui observent l’effet produit par leurs cailloux à la surface du Danube. Aucune psychologie. Des corps, des corps, des sentiments. Aucune révolte ni sagesse particulière.

Effondrement de celle qui voit et laisse partir son homme, c’est Le Départ, une huile sur toile de 100 centimètres par 94 centimètres réalisée en 1892. Divorce ou mobilisation générale. La tête sur la table comme sur le billot, il la regarde, et dans l’inclinaison de son cou la douleur muette de celui qui doit partir, à la guerre ou en rejoindre une autre. Avant de peindre ses Cavaliers dans l’eau, à Tahiti, en 1902, Paul Gauguin a dû voir les Chevaux dans l’eau de Ferenczy, une huile sur toile de 116 centimètres par 96 centimètres réalisée en 1896.

Avec le temps, Ferenczy révèle le précipice qui sépare la photographie et la peinture. C’est tout bête : avec son pinceau dans la main gauche, Ferenczy touche les corps, il les caresse pendant des heures, et après la pose il continue, peaufine, quand le photographe a cette manie de se détourner de son sujet aussitôt l’obturateur refermé, comme si l’objet de son désir n’existait plus, ce qui est le cas. Je n’aurais pas parlé de la nudité des corps de Ferenczy, vous êtes assez grands.

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