La cérémonie d’entrée de Marc Bloch au Panthéon a suscité un malaise. Il y a bien eu les poèmes et les chants, les discours et les témoignages. Et la Marseillaise, vibrante, pour marquer l’entrée du cénotaphe sous la coupole. Mais ce moment de recueillement, devant un historien et résistant, et honoré pour ces mêmes raisons qui le condamnèrent à mort, fut éclipsé par une simple photographie : celle des membres de La France insoumise posant fièrement devant le portrait du grand homme.
Un pied de nez à son héritage diront certains. Une honte penseront d’autres. Il faut dire que les insoumis cultivent le sens de la provocation et celui du timing. Car la panthéonisation de Bloch s’inscrit dans un moment particulier de notre histoire récente. Dans une période marquée non seulement par l’extraordinaire résurgence d’un antisémitisme venu de la gauche, promu par LFI, mais aussi par une tentative d’éclaircir l’avenir de la France en redorant son passé. En témoigne l’avalanche de films sur la Seconde Guerre mondiale. De l’esthétique Des rayons et des ombres au biopic La bataille de Gaulle en passant par Moulin, c’est tout un pan d’une époque simultanément honteuse et grandiose, que nous essayons, collectivement d’ériger en récit en commun.
A l’heure où la France, comme toutes les démocraties libérales, fait face à une crise du sens, la nation s’essaye à récréer du mythe collectif. Et c’est tant mieux, car la menace qui pèse sur nos démocraties démontre que lorsque les petites histoires chassent la grande, le commun se dissipe dans les particularismes qui fracturent ce qu’on nomme aujourd’hui le vivre ensemble.
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Reste qu’on ne crée pas un récit à partir d’une simple fiction. Il faut toujours un fond de vrai. Et c’est là la cause du malaise provoqué par cette odieuse séquence. La présence des insoumis au Panthéon, alors que l’extrême droite n’y était pas conviée, révèle un tabou français.
Car c’est bien de ce parti que rejaillissent les pires saillies antisémites, les élans collaborationnistes et la fascination de l’homme fort. Qu’on en juge sur pièces : dans l’affaire opposant Raphaël Enthoven à LFI, la justice a tranché, et confirmé qu’on pouvait bien qualifier ce parti de "passionnément antisémite" ; son infatigable candidat demeure le dernier membre de l’alliance bolivarienne, et il suffit de regarder les votes de ses députés pour constater qu’ils soutiennent toujours l’ennemi de la démocratie – l’absence de soutien à l’Ukraine – et l’oppresseur face à l’opprimé – l’absence de reconnaissance du génocide des Ouïgours.
Sur le plan théorique, LFI coche presque toutes les cases de ce qui constitue l’Ur-fascisme, ou le fascisme originel, tel que le décrit Umberto Eco : haine des élites, recherche d’un ennemi commun et caché, politique et histoire définies comme une lutte, refus de la science, peuple réduit à des caractéristiques générales et raciales – les blancs tout moches face aux à la nouvelle France créolisée.
Alors pourquoi peine-t-on à prendre ce parti pour ce qu’il est ? Comment se fait-il qu’au lieu de l’interdire, on finisse par convier ses membres à une cérémonie honorant la mémoire d’un homme qui personnifie ce qu’ils abhorrent ?
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C’est que nous avons construit notre paysage politique sur une fable. Pendant longtemps, nous avons prétendu que la résistance était de gauche et la collaboration de droite. Que l’antisémitisme relevait d’un atavisme nationaliste et xénophobe auquel les socialistes seraient immunisés. Cette fable a été enseignée à l’école, répétée dans les médias et consacrée par nombre de spécialistes complaisants. Plus généralement, nous avons fini par croire que l’idéologie de gauche était fondée sur la bonté, qu’elle avait pour elle la morale et l’espérance dans les jours meilleurs. Ce faisant, nous nous sommes voilé la face. Oubliant que dans national-socialisme, le terme socialisme n’était pas évoqué pour décorer. Que le fascisme italien exaltait l’intervention publique et la grandeur de l’Etat. Que le goulag était de gauche… Nous avons trouvé toutes les excuses aux pires horreurs des idéologies à condition qu’elles fussent de gauche.
Et plus largement, nous avons feint de croire que la politique faisait l’homme. Comme si le choix de voter à gauche pouvait laver un homme de ce qu’il avait de plus mauvais. Voilà l’étrange tabou de notre époque et la raison du malaise que provoque cette photographie des insoumis au Panthéon. En notre for intérieur, nous savons ce qu’ils représentent. Nous connaissons leur filiation avec le fascisme historique. Mais une idée controuvée nous empêche de voir ce que nous voyons.
Raison pour laquelle nous sentons bien que l’événement n’a rien d’anecdotique. En invitant ces gens au Panthéon, ce n’est pas seulement la mémoire d’un homme que nous bafouons, mais l’avenir de notre nation que nous mettons en péril. Car le fascisme s’invite toujours à bas bruit ; il avance masqué et peut prendre tous les atours. Même ceux de gauche, qui aujourd’hui, semble cousu sur mesure pour lui.
*Pierre Bentata est économiste et maître de conférences à la faculté de droit d’Aix-Marseille Université. Il a publié l’année dernière La Malédiction du vainqueur (L’Observatoire).
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