Que savez-vous du platt ? Je ne ramasserai pas les copies, mais je parierais qu’un certain nombre d’entre vous auraient bien du mal à écrire de nombreuses pages sur le sujet. Et votre malaise s’aggraverait encore si je vous demandais de vous concentrer sur le platt au Brésil. Et pourtant, aussi incroyable que cela puisse paraître, cet idiome d’origine germanique pratiqué notamment dans le département de la Moselle est considéré comme la… deuxième langue la plus parlée aujourd’hui dans ce grand pays d’Amérique du Sud !
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Pour comprendre cette apparente incongruité, il est nécessaire de revenir deux siècles en arrière. En 1822, le Brésil devient indépendant et coupe les ponts avec le Portugal. Pour réduire l’influence de l’ancienne tutelle et peupler les régions du Sud, le nouvel Empereur Pedro Ier lance une vaste politique d’immigration européenne – et non lusophone. Et comme son épouse, Marie-Léopoldine de Habsbourg-Lorraine (1797-1826), n’est autre que la fille de l’empereur d’Autriche, il s’intéresse en premier lieu aux populations de langue germanique.
Bientôt, des bureaux de recrutement voient le jour dans les régions considérées. Et on ne lésine pas sur les promesses : transport gratuit pour les passagers ; don de 77 hectares de terre ; exonérations fiscales ; liberté de culte ; octroi de la nationalité brésilienne… Quelque 300 000 personnes acceptent la proposition. Entre une Europe en crise et une Amérique aux allures d’eldorado, pas d’hésitation ! Elles s’apercevront - plus tard – qu’on ne leur a pas tout dit. Il leur faudra défricher les terres promises, affronter les Indiens spoliés, se passer des routes et des chemins de fer annoncés… Mais elles sont désormais sur place et ne peuvent plus rentrer.
Ces migrants ne parlent évidemment pas portugais, mais une langue germanique, et plus précisément le platt, dans ses différentes variantes (francique luxembourgeois, francique mosellan ou francique rhénan). Une langue pratiquée en France dans l’actuel département de la Moselle et le nord-ouest de l’Alsace, mais aussi en Sarre, en Rhénanie-Palatinat et au Luxembourg.
Les colons sont abandonnés à eux-mêmes ? L’avantage est qu’ils peuvent s’organiser comme bon leur semble. Alors, ils construisent des écoles - où l’enseignement se déroule en platt ; créent des chorales - où ils chantent en platt ; célèbrent librement leurs cultes - en platt, bien sûr. En deux mots comme en cent : bien que situés à des milliers de kilomètres de leur terre d’origine, ils conservent leur culture vivante et la transmettent à leurs enfants. A cette époque, rares, très rares, sont ceux qui maîtrisent le portugais.
Cette situation dure plus ou moins jusqu’aux années 1930. La montée du nazisme en Europe modifie alors le regard porté sur cette population trop travailleuse, trop riche, trop protestante et trop germanique pour être tout à fait honnête. Ils ne se mêlent pas de politique et ont depuis longtemps coupé les liens avec leurs régions d’origine ? Peu importe ! Une entreprise d’assimilation est mise en place : l’enseignement, notamment, se déroule désormais exclusivement en portugais. Par prudence, certaines familles vont jusqu’à enterrer dans leurs jardins recettes de cuisine traditionnelle et napperons de dentelle…
Cette période répressive freine mécaniquement la transmission du platt, mais celui-ci, néanmoins, résiste. D’une part parce qu’il s’agit d’une langue profondément différente du portugais. D’autre part et surtout parce qu’un régime plus tolérant finit par se mettre en place. En 1988, le Brésil fixe même dans sa Constitution un nouveau "devoir" pour l’Etat : la promotion de l’enseignement des langues minoritaires. Si le portugais reste le seul à jouir du statut de langue officielle, cette disposition permet de sortir le platt de la sphère privée dans laquelle il était confiné. Dans les Etats du Rio Grande do Sul, du Paraná et de Santa Catarina, il revient dans les écoles; entre dans les administrations; s'impose dans les télés et les radios; reste parfois nécessaire pour trouver un emploi dans les commerces. "Dans ma région de Santa Maria do Herval, 95 % des gens le parlent au quotidien, soit 600 000 personnes", explique ainsi à nos confrères de L’Alsace Solange Hamester Johann, qui l’enseigne sur place.
Le résultat est spectaculaire. Aujourd’hui, dix générations après l’arrivée des premiers colons, le nombre de locuteurs du platt est évalué officiellement à 2,5 millions pour la seule province du Rio Grande do Sul. Ce qui en fait la deuxième langue la plus pratiquée dans le pays ! "Un nombre à comparer à celui des locuteurs présents en France, soit environ 190 000 personnes estimant parler bien ou très bien le francique, selon une étude menée en 2024 par la Drac Grand Est", précise Hervé Atamaniuk, directeur du Pôle Culture de Sarreguemines et véritable Christophe Collomb du platt au Brésil, dont il a découvert l’existence il y a peu.
Paradoxalement, l’avenir de cette langue régionale de France, considérée par l’Unesco comme "vulnérable" chez nous, se situe donc peut-être en Amérique latine. Preuve supplémentaire, s’il en était encore besoin, de l’inefficacité des politiques linguistiques de notre pays.
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