"Les armées ont désormais besoin d’analyses produites en quelques minutes" : le décryptage du n°2 de Safran.AI

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"Les armées ont désormais besoin d’analyses produites en quelques minutes" : le décryptage du n°2 de Safran.AI

"Les armées ont désormais besoin d’analyses produites en quelques minutes" : le décryptage du n°2 de Safran.AI

Repérer des déplacements de troupes inhabituels, un trajet suspect d’avion de combat ou l’itinéraire d’une frégate. A partir d’images satellite mais aussi d’images radar ou de signaux acoustiques, le renseignement géospatial permet aux forces armées et services de renseignement de mieux déjouer d’éventuelles menaces. Avec le rachat récent du pôle défense de Kayrros, spécialisée dans l’analyse d’images satellitaires à usage militaire, Safran.AI, anciennement Preligens, a consolidé ses positions dans ce secteur en pleine expansion. Entretien au salon de l'armement Eurosatory, qui se tient à Paris du 15 au 19 juin, avec François Bourrier-Soifer, le directeur délégué de cette filiale du groupe Safran Electronics & Defense.

L’Express : Quels enseignements tirer du conflit en Ukraine dans le domaine du renseignement géospatial ?

François Bourrier-Soifer : Il est encore un peu tôt pour dresser un retour d’expérience définitif. Le conflit en Ukraine a considérablement accéléré la transition vers un renseignement directement au service de l’action militaire. Le renseignement stratégique reste essentiel, mais les armées ont désormais besoin d’analyses produites en quelques heures, voire en quelques minutes.

Cette évolution s’accompagne d’une explosion du nombre d’images disponibles grâce à la montée en puissance du New Space et des constellations satellitaires commerciales. Les besoins en automatisation et en traitement rapide sont donc devenus cruciaux.

La guerre en Ukraine a également remis en lumière l’importance de l’imagerie radar. Contrairement à l’imagerie électro-optique, elle fonctionne notamment de nuit et à travers les nuages. Cette capacité est devenue particulièrement recherchée dans des régions où les conditions météorologiques sont difficiles ou en cas de nuit polaire. Ce sont des sujets relativement nouveaux par rapport à ce qui avait pu être expérimenté au Sahel.

Et au Moyen-Orient ?

Le conflit au Moyen-Orient met en évidence une autre réalité : lorsqu’il faut observer des cibles situées à plusieurs centaines de kilomètres à l’intérieur d’un territoire, les drones montrent leurs limites car cela requiert une autonomie importante dont tous ne sont pas capables, en plus de la question de la maîtrise du ciel. Les satellites deviennent alors des moyens d’observation irremplaçables, capables de surveiller durablement un pays sans s’exposer aux défenses anti-aériennes.

Comment le renseignement géospatial et l’analyse d’images satellite viennent-ils concrètement en renfort des forces armées et services de renseignement ?

L’enjeu est de traiter des volumes considérables de données issues notamment de l’imagerie satellitaire, dans de multiples spectres, puis de les analyser, le cas échéant en fusionnant d’autres sources, dans le tempo des manœuvres de renseignement et des opérations, en gardant un temps d’avance sur les compétiteurs ou adversaires.

Il s’agit d’identifier et de suivre tout objet d’intérêt militaire - avions de combat, appareils de transport, lanceurs, sous-marins - afin de détecter d’éventuelles menaces ou signaux faibles. Cela exige, contre-intuitivement, une expertise très poussée : jouer avec les bandes spectrales pour déterminer le niveau d’activité d’un acteur, ou encore être en mesure d’identifier ce que l’on appelle des "patterns of life", à savoir des comportements récurrents qui peuvent représenter un intérêt sur le plan militaire.

Quelle valeur ajoutée pour l’IA ?

L’intelligence artificielle agentique permet d’aller encore un cran plus loin, notamment en laissant la possibilité aux analystes d’interroger directement les données et détections en langage naturel. Il est ainsi possible de demander, par exemple, ce que signifie le mouvement de telle frégate, et d’obtenir des réponses opérationnelles. L’IA facilite également la fusion de sources hétérogènes - imagerie, champ électromagnétique, données ouvertes, commerciales ou classifiées, ce qui a longtemps été un enjeu, ces flux de données étant généralement cloisonnés.

Concrètement, lorsqu’un mouvement inhabituel est observé dans un port, l’analyste peut demander à l’IA quelles interprétations sont compatibles avec la doctrine connue du compétiteur ou de l’adversaire ou avec des situations similaires observées dans le passé, pour mieux cerner son comportement et ses intentions. Cela accroît considérablement la capacité d’analyse des services.

Cela plaide-t-il pour davantage de moyens souverains ?

Les premiers jours de la guerre en Iran ont montré combien l’accès aux images pouvait devenir critique. Une grande partie des opérateurs commerciaux américains ont alors privilégié les besoins de leur propre gouvernement pour ne plus fournir que lui. Tous les autres acteurs étrangers étaient à la recherche d'images satellite.

Les pays disposant de capacités souveraines, comme la France avec les satellites CSO, ont conservé un accès garanti à des images de très haute résolution. Ce choix acté il y a plusieurs années s’est avéré payant. Cette autonomie d’appréciation de situation constitue aujourd’hui un argument majeur pour de nombreux partenaires européens.

Dans quelle mesure la multiplication des conflits et le retrait progressif des Etats-Unis du continent européen changent-t-ils la donne ?

La tendance est claire : les pays européens accélèrent leurs investissements de défense. Le constat est valable pour le secteur de l’armement au sens large. Là où les décisions avec nos partenaires prenaient parfois des années, certains programmes se sont débloqués désormais en quelques semaines, voire jours dans les cas les plus critiques.

Cette dynamique renforce un critère devenu central, celui de l’autonomie stratégique. Nos clients veulent savoir où sont hébergées les technologies, qui peut accéder aux données et dans quelle mesure ils conservent leur souveraineté opérationnelle. Cette exigence existait avant le retour de l’administration Trump, mais les évolutions géopolitiques récentes lui ont donné un poids sans précédent.

Quels pays européens ont le plus décidé de s’équiper ?

L’Allemagne, la Suède et la Pologne s’équipent massivement, chacun à leur échelle. L’Allemagne accélère également fortement ses programmes spatiaux, y compris dans l’imagerie optique, domaine historiquement dominé par la France. La Suède investit de plus en plus dans l’observation de la Terre. La Pologne suit la même trajectoire. Après une phase transitoire reposant sur des capacités commerciales existantes, Varsovie mise désormais sur une constellation patrimoniale. Plus largement, de plus en plus de pays européens cherchent aujourd’hui à se doter de capacités spatiales nationales d’observation de la terre à vocation militaire.

Quels futurs marchés sont scrutés de près par les acteurs du renseignement géospatial, en France ou au niveau de l’UE et de l’Otan ?

Les initiatives et grands projets se multiplient à ces trois niveaux et ne prennent d’ailleurs plus nécessairement la forme d’appels d’offres classiques. Les méthodes d’acquisition évoluent rapidement. Dans un domaine où les technologies progressent très vite, les cycles d’appels d’offres traditionnels - parfois quatre ou cinq ans entre l’expression du besoin et la livraison - montrent leurs limites. De nouvelles approches plus agiles émergent, notamment en France autour du programme connu désormais sous le nom d’Arcadia, et qui concerne le commandement et le contrôle des opérations assisté par intelligence artificielle. Safran mais aussi Thales, Airbus et Mistral AI sont autour de la table. Cette approche crée évidemment des tensions, que je qualifierais de saines, et nous oblige collectivement à être bons, à être au rendez-vous des attentes, et à en finir avec les rentes de situation. Parallèlement, l'Otan lance plusieurs initiatives structurantes dans le domaine du "GEOINT". Le renseignement géospatial est en train d’y prendre une importance inédite.

La France a signé ce mercredi un accord de prêt de 15,1 milliards d’euros avec la Commission européenne dans le cadre du programme Safe, destiné à privilégier les achats d’armements et d’équipements européens. Quelles opportunités cela représente-t-il pour Safran.AI ?

Pour nous, l’intérêt principal de Safe ne réside pas dans les financements destinés à la France, mais dans ceux qui permettront à d’autres pays européens d’acquérir des capacités de défense. De nombreux États ont déjà identifié leurs besoins dans leurs plans nationaux d’investissement. Safe peut accélérer ces acquisitions et favoriser des achats mutualisés à l’échelle européenne. Cela pourrait notamment bénéficier à des pays comme la Grèce ou l’Espagne, avec lesquels nous sommes déjà en discussion. Pour l’industrie française, l’enjeu principal est donc d’accompagner l’effort de réarmement européen plutôt que de financer des achats supplémentaires pour la France elle-même.

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