Un temps confiné aux usages privés, l'IA générative s'invite de plus en plus sur le lieu de travail. Une étude réalisée par ViaVoice pour Impact AI, qui rassemble des acteurs du numérique, illustre bien cette tendance : 47 % des répondants déclarent l’utiliser dans le cadre professionnel, dont 24 % plusieurs fois par semaine. Des fractures restent cependant présentes. Les plus jeunes se sont davantage emparés de la technologie que leurs aînés, notamment la tranche de 50 ans et plus. L'adoption et la formation à l'IA sont élevées en Île-de-France, mais accusent un retard significatif dans les agglomérations plus petites. Les cadres et les employés diplômés ont plus souvent recours à des outils d'intelligence artificielle que les ouvriers. Surtout, la méfiance envers la technologie reste très ancrée, malgré des années d'utilisation. Comment expliquer cette apparente contradiction ? L'Express a rencontré Roxana Rugina et Christophe Lienard, respectivement directrice et président d'Impact AI.
L'Express : Que révèle votre étude ?
Roxana Rugina : Il y a une diffusion massive de l'IA. L'intérêt était de voir comment elle s'opérait. Est-ce que l'IA est utilisée de la même manière partout ? Crée-t-elle des inégalités. Nous avons creusé la question sur différents territoires, métiers et tranches d'âge. Notre constat est que plus on utilise l'IA et plus on est conscient des enjeux, plus on se pose des questions. Les personnes formées à l'IA sont plus au fait de l'impact de cette technologie sur l'environnement, ils connaissent l'existence des biais algorithmiques, ils se posent des questions sur la transparence et la traçabilité des résultats. Et elles veulent avoir des règles, des cadres, des normes partagées au sein des équipes et au sein des entreprises.
Quelles grandes fractures avez-vous identifiées ?
R.R. : On a beaucoup parlé des territoires, parce qu'il y a l'Ile-de-France, et le reste de la France. On voit aussi un écart entre les grandes entreprises et les petites organisations. L'âge est également une question importe : parmi la tranche d'âge des 50 ans et plus, ils sont plus de 60 % à ne pas utiliser d'IA. C'est l'inverse pour les moins de 35 ans. Ce sont des chiffres qui nous parlent beaucoup. Il est important de voir quels salariés sont les plus sensibles aux enjeux, et quelles solutions permettraient d'éviter ces fractures.
Comment les employés interrogés se servent-ils de l'IA ?
R.R. : Nous avons avant tout cherché à savoir quels sont les freins à l'adoption de l'IA. On voit néanmoins qu'ils utilisent beaucoup ces outils pour traiter l'information, traiter des données, optimiser des processus.
Christophe Lienard : L'étude montre que 43 % des salariés utilisent l'IA car elle rend leur travail plus efficace. Ils gagnent 5 à 15 % de temps au quotidien en automatisant des tâches chronophages pour se libérer du temps pour les activités à plus forte valeur ajoutée. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle les collaborateurs utilisent l'IA si facilement. Cela touche tous les secteurs.
Votre étude montre que moins de la moitié des salariés estime que leur entreprise a mis en place une IA responsable. Or, ils sont une majorité à faire confiance à cet outil. Comment expliquer ce décalage ?
R.R. : L'IA n'est pas comme les autres technologies, qui avaient un cycle d'adoption descendant. L'IA est avant tout adoptée par le bas, par les équipes. Cela passe par beaucoup d'expérimentations, avant que les cas d'usage soient centralisés. Cette structuration prend du temps, la phase de transition entre l'expérimentation et la gouvernance est longue. Il y a donc des décalages entre les usages, qui avancent vite, et les cadres, qui mettent du temps à être mis en place. On voit aussi que la confiance dépend énormément des facteurs externes, de la géopolitique, et des tensions qui existent. En fonction de ce qu'il se passe dans le monde, la confiance baisse ou remonte.
Que préconisez-vous aux entreprises pour favoriser une adoption plus large de l'IA ?
R.R. : Il est essentiel d'adopter la technologie, et on voit que le fait d'avoir mis en place un cadre clair aide à faire avancer les usages. Si des formations sont proposées aux employés, par exemple sur l'acculturation, on voit que l'adoption de l'IA double. Et plus un grand nombre de personnes adopte l'IA, plus son utilisation est responsable. Finalement, on peut se demander ce que cela coûte à une entreprise de ne pas se former à l'IA, de ne pas mettre en place une gouvernance et de ne pas avoir de règles en place pour les salariés.
L'étude montre que 76 % des salariés font confiance à des IA externes, malgré les problèmes de confidentialité des données. Pourquoi les entreprises ne mettent-elles pas en place leurs propres outils ?
C.L. : C'est un enjeu très important, notamment parce que 80 % des utilisateurs d'IA en entreprise ont recours à des outils externes, et donc en dehors des environnements sécurisés d'entreprise.
R.R. : Beaucoup d'entreprises se disent que l'IA va trop vite, et que mettre en place des outils internes serait trop complexe, que les équipes seraient submergées par les demandes. Elles laissent donc faire les employés qui utilisent des outils externes. D'autres ont une approche très structurée ou très orientée métier, et ont mis en place des règles au niveau des départements et des équipes. Entre ce qui doit être fait à l'échelle de l'organisation, et les usages qui émergent dans tous les sens, je pense qu'il y a un équilibre qui est difficile à trouver. Aujourd'hui, les salariés considèrent surtout que c'est aux entreprises de s'organiser pour l'adoption de l'IA, et moins les États.
C.L. : Il y a un vrai désaveu des instances internationales sur ces questions. L'année dernière, 30 % des sondés pensaient que les instances internationales étaient légitimes à réguler les IA. Aujourd'hui, ils ne sont plus que 14 % à le penser.
Ce n'est pas seulement un désaveu des instances internationales : 54 % des répondants disent que le développement d'une IA responsable est indispensable ou souhaitable, contre 63 % l'an dernier. Comment expliquer cette baisse ?
R.R. : En Europe, lorsqu'une nouvelle technologie émerge, on peut passer deux ans à la Commission pour essayer de la réguler, puis des années à la mettre en place dans les organisations. Je pense que cette réaction est due à cela, et à l'IA Act européen qui a été attendu pendant longtemps et qui ne s'est pas encore matérialisé. Et en France, il n'y a pas encore d'instances clairement définies qui mesurent et évaluent les IA…
C.L. : C'est peut-être lié à la banalisation de l'outil. L'IA est passée de quelque chose d'extraordinaire à quelque chose de banal. On lui accorde plus de confiance aujourd'hui.
R.R. : Oui, on voit moins ce côté "Terminator" qui effrayait encore il y a deux ou trois ans. Par contre, on se rend davantage compte de l'impact de l'IA sur nos capacités cognitives, sur notre charge mentale. D'autres aspects deviennent plus concrets, comme le risque des biais de confirmation. Dans les Cafés de l'IA responsables, que nous animons, nous avons un module esprit critique pour parler de ces questions, pour imaginer différentes manières d'utiliser l'IA au travail tout en continuant de solliciter notre cerveau. L'esprit critique est très important. Pour bien comprendre l'IA, pour bien l'utiliser, il faut prendre du recul. Le problème, c'est que nous voyons qu'il est difficile de garder cette distance lorsqu'on l'utilise, car l'IA va trop vite. Nous n'avons plus le temps de comprendre ce que cela fait à notre façon de penser.
Justement, 20 % des personnes interrogées disent qu'elles ont peur ou qu'elles ressentent de l'hostilité par rapport à l'IA. Et ce chiffre monte à 32 % pour les personnes qui ont été formées à l'IA responsable…
R.R. : À travers les Cafés de l'IA responsable que nous organisons, nous voyons que les personnes qui ont le plus peur, ce sont souvent des data scientists, des ingénieurs, des personnes qui utilisent l'IA toute la journée, qui repoussent les limites de l'IA. Ce sont ceux qui deviennent les meilleurs "gardiens éthiques" au sein des entreprises. Et c'est une réaction naturelle, puisqu'ils comprennent très bien les rouages et les dérives potentielles.
C.L. : Ces inquiétudes, il faut les comprendre également comme les peurs par rapport à l'impact sur l'emploi, à la perte de compétences. 36 % des répondants sont inquiets parce qu'ils craignent que l'IA ne dégrade leur expertise.
R.R. : Il peut aussi y avoir des injonctions contradictoires au sein des organisations. Des responsables disent qu'il faut faire attention à l'impact environnemental, mais en même temps qu'il faut absolument utiliser l'IA. Les employés ne savent plus comment agir, comment mesurer leur impact, et c'est là où il faut vraiment les accompagner. Il faut montrer les bonnes pratiques, mettre en place des règles simples pour aider, passer à un usage plus fluide, plus sain et plus simple pour les organisations.
Les peurs des salariés sont-elles prises en compte par les entreprises ?
R.R. : C'est l'idée que nous voulons transmettre : il faut écouter les salariés, comprendre leurs besoins, leurs attentes, leurs craintes. Cela ne sert à rien de proposer un outil sans avoir un plan pour l'intégrer dans une culture organisationnelle. Cela signifie qu'il y a des peurs, qu'il y a des freins, mais qu'il y a aussi beaucoup d'opportunités, et beaucoup de gains potentiels.
C.L. : Il est aussi intéressant de voir que le groupe qui a le plus peur est celui des ouvriers. Or, 59 % de ces ouvriers n'ont jamais utilisé une IA générative au travail. Il y a cette peur de l'inconnu très forte.
R.R. : Moi, j'ai surtout peur de la fracture professionnelle pour ces personnes. Si demain elles ont peur d'utiliser ces outils, et qu'elles ne se forment pas on peut se poser la question de leur parcours professionnel, et de leur intégration dans la société avec tous ces outils conversationnels qui vont faciliter l'accès à des services. C'est une vraie question à laquelle il faut réfléchir.
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