"La situation économique en Allemagne est critique. Le moral est au plus bas, et il ne s'agit pas de vaines paroles ni de pessimisme." Le 28 janvier 2025, le président de la fédération des industries allemandes (BDI), Peter Leibinger, fraîchement nommé, prononçait son premier discours. Une prise de parole sans concession sur la situation économique d'un secteur en grande souffrance. Le 18 mars, le Bundestag approuvait un plan d'investissements historique et massif dans la défense et les infrastructures avec pour objectif de relancer durablement le pays. Mais la machine est dure à réactiver. L'Allemagne n'a utilisé que les deux tiers des crédits alloués pour 2025. Pire, le gouvernement a récemment divisé par deux sa prévision de croissance, désormais attendue à seulement 0,5 % en 2026.
Auprès de L'Express, Peter Leibinger apporte son éclairage sur les difficultés de l'industrie allemande, pilier de l'économie outre-Rhin. Selon lui, la crise que traverse le pays est avant tout structurelle, nourrie à la fois par la fin des conditions exceptionnelles qui ont soutenu le modèle allemand pendant près de deux décennies, par la montée en puissance de la concurrence chinoise et par les bouleversements liés à la transition énergétique et à l'intelligence artificielle. Si le porte-voix des industriels allemands refuse de parler de déclin irréversible, il identifie trois urgences : réduire les coûts, alléger la bureaucratie et retrouver le goût du risque et de l'investissement.
L'Express : L'industrie allemande fait-elle face à un ralentissement cyclique ou à un déclin structurel ?
Peter Leibinger : Je ne parlerais pas nécessairement de déclin structurel, car cela préjugerait de l'issue finale. Mais nous traversons indéniablement une crise structurelle, multidimensionnelle. D'une part, il y a les problèmes que nous nous sommes créés. De 2003 à 2018, nous avons bénéficié de conditions exceptionnelles que nous avons finies par tenir pour acquises : des taux d'intérêt bas, comme partout ailleurs ; un euro faible, en raison de l'influence des pays d'Europe du Sud sur la monnaie, ce qui a bénéficié à l'industrie exportatrice allemande ; les dividendes de la paix, bien sûr ; les baby-boomers au sommet de leur productivité, tous en activité ; des prix de l'énergie relativement bas ; et enfin des marchés nouveaux en pleine expansion, comme l'Europe de l'Est qui représentait une formidable opportunité de croissance pour l'industrie allemande, mais aussi de délocalisation, tout comme l'Asie de l'Est. Et pendant cette période, tant dans l'industrie que, plus encore, du côté de l'Etat, nous avons négligé d'entreprendre certaines réformes pour préparer l'après.
D'autre part, la mondialisation ne s'arrête pas, mais elle se transforme profondément, avec des relations commerciales tendues avec les Etats-Unis, mais aussi avec la Chine, dont les entreprises sont de plus en plus compétitives. Dans cet environnement nouveau, nous connaissons aussi des mutations propres à l'industrie elle-même : l'électrification, la prochaine vague de la révolution numérique sous la forme de l'intelligence artificielle. Ces phénomènes se produisent simultanément et ont un impact majeur sur l'économie et l'industrie allemandes.
Le modèle allemand fondé sur les excédents industriels à l'exportation est-il encore viable dans un monde façonné par la Chine et les Etats-Unis ?
Oui, je le pense. Tout d'abord, nous avons besoin que ce modèle reste intact, car l'Allemagne dépend, comme aucun autre pays développé que je connaisse, des exportations de biens industriels. Sans celles-ci, notre balance commerciale serait déficitaire, car nous importons de l'énergie et des matières premières. Nous n'avons pas d'autres secteurs forts pour compenser, pas de grande industrie financière comme la Grande-Bretagne ou la Suisse. Nous ne pouvons pas nous endetter indéfiniment comme le font les Etats-Unis, car nous n'avons pas une monnaie de réserve mondiale. Notre ratio d'endettement doit rester prudent.
Pour toutes ces raisons, nous avons besoin de cet excédent. Par ailleurs, nous dépendons d'un système de retraite par répartition, où les actifs cotisent pour les retraités. Non seulement il nous faut de nombreux emplois, mais ils doivent être bien rémunérés, comme ceux que l'on trouve dans l'industrie. Troisièmement, contrairement à ce qui se fait ailleurs dans le monde, le secteur des services allemand est très largement le prolongement de l'industrie manufacturière : trois à cinq emplois de services dépendent d'un emploi industriel en Allemagne. Si les emplois industriels disparaissent, beaucoup d'emplois de services disparaîtront avec eux. Nous avons donc besoin de ce modèle, et je crois que nous pouvons le maintenir.
Quels sont aujourd'hui les principaux atouts de l'industrie allemande face à la concurrence internationale, notamment chinoise ?
La raison pour laquelle le modèle allemand fondé sur les excédents industriels à l'exportation est encore viable, c'est que l'industrie allemande possède encore une capacité unique à développer et fabriquer des produits de haute qualité et de haute technologie en volumes intermédiaires, et ces produits sont demandés dans le monde entier. Machines, composants, automobiles, produits chimiques ou pharmaceutiques... Le monde continue d'être un monde de choses, et nous savons très bien les produire. Cela tient à notre modèle d'innovation, qui repose selon moi sur deux piliers. Les Allemands ont une curiosité sincère pour les autres cultures leur permettant d'être très orientés vers les besoins des clients. Ensuite notre modèle d'innovation est très étroitement lié à la production. Cette combinaison nous permet de fabriquer des produits uniques et de haute qualité qui répondent à la demande.
Même si tout le monde parle d'IA, c'est au bout du compte le produit qui est décisif. D'ailleurs, la deuxième vague chinoise repose sur de très bons produits, et pas seulement sur un avantage de coût.
Reste à savoir si les industriels allemands continueront à surpasser suffisamment leurs concurrents pour justifier leur surcoût. Par le passé, cette équation fonctionnait. Aujourd'hui, face à certains concurrents chinois, ce n'est plus le cas. Néanmoins les entreprises allemandes - et le fait est que beaucoup d'entre elles réussissent bien en Chine - sont mieux armées que d'autres pour faire face à la concurrence chinoise. Je suis certes préoccupé aujourd'hui, mais optimiste pour l'industrie allemande à plus long terme.
Quelles sont les mesures et réformes les plus urgentes pour restaurer la compétitivité industrielle de l'Allemagne ?
Je vois deux fronts. Du côté gouvernemental, nous avons un problème fondamental de coûts et de bureaucratie. Je ne dis pas qu'il faut baisser les salaires, mais on peut travailler davantage et de façon plus productive. Les charges sociales sont trop élevées. Nous sous-estimons considérablement un facteur non quantitatif : la bureaucratie ne se limite pas à un coût financier, elle transforme les mentalités. Quand on forme une population à adopter une posture défensive avec l'idée que l'Etat prend en charge les risques, et que nos dirigeants d'entreprise doivent remplir des formulaires pour s'assurer que rien n'est risqué, cela forge un état d'esprit. Il faut briser cette barrière mentale. Il y a ensuite les impôts et enfin l'énergie.
Du côté des entreprises, il faut agir sur plusieurs leviers : la productivité, ainsi que l'approche en matière d'innovation et la volonté de prendre des risques. La nation dans son ensemble est devenue trop frileuse. Ce que nous avons observé au cours des cinq à huit dernières années, c'est que l'investissement privé par les entreprises allemandes dans notre pays est très faible. Elles investissent, mais à l'étranger. Il faut trouver des moyens de briser ce cercle vicieux.
Est-ce que le gouvernement actuel est prêt à résoudre ces problèmes ?
Je pense que le chancelier Merz et son gouvernement sont sincèrement déterminés à vouloir changer les choses. Mais la coalition est difficile à gérer, et les sociaux-démocrates rechignent notamment à s'attaquer au volet des réformes sociales, ce qui s'explique par leur base électorale.
Nous vivons une époque très instable qui nécessite des réactions stratégiques rapides
Il y a aussi quelque chose de plus fondamental. Le système politique allemand a été conçu pour la stabilité. Contrairement à la France, l'Allemagne est un Etat fédéral où les Länder détiennent beaucoup de pouvoir, où la chancellerie n'a pas un rôle directif au sens où elle pourrait imposer sa vision, comme dans le système français. Les ministères sont constitutionnellement indépendants. Ajoutez à cela l'équilibre des pouvoirs entre le Parlement et l'exécutif, et vous obtenez un système très profondément ancré dans la stabilité.
Or, nous vivons une époque très instable qui nécessite des réactions stratégiques rapides, et c'est précisément ce que ce système ne permet pas. Nous avons un problème conjoncturel lié à la difficulté de gérer la coalition, mais aussi un problème structurel de gouvernance. Ce système a bien servi l'Allemagne pendant soixante à soixante-dix ans. Cette stabilité a été le socle sur lequel l'économie a pu croître et la démocratie s'épanouir. Mais aujourd'hui, c'est un frein. Je ne plaide pas pour changer le système, mais j'estime qu'il faut ouvrir ce débat sur la répartition des responsabilités au sein du système (ral allemand.
Quels secteurs offrent les plus grandes opportunités pour l'Allemagne dans la prochaine décennie ?
Je vois dans l'IA industrielle une véritable opportunité pour l'Allemagne. Comme je l'ai décrit, nous disposons d'un système d'innovation puissant, de relations clients très solides dans de nombreux marchés à travers le monde, et d'une solide réputation. La richesse des données dont nous disposons, combinée à notre capacité à transformer la technologie en produits, nous permettra de faire l'IA industrielle mieux que la plupart de nos concurrents. J'en vois des exemples très concrets, y compris dans ma propre entreprise.
D'une certaine façon, nous avons eu de la chance : tout le monde s'attendait à ce que l'IA industrielle et l'IA des objets arrivent en premier comme la conduite autonome, ou les robots intelligents, et que les grands modèles de langage viendraient ensuite. C'est l'inverse qui s'est produit. Et cela a eu pour effet d'élever considérablement le niveau de conscience sur l'importance de l'IA dans toute l'industrie. J'étais récemment à la Foire de Hanovre, dont le thème central était l'IA industrielle, et j'en suis ressorti très optimiste quant à notre capacité à en bénéficier tout en gardant la création de valeur dans nos mains.
Le deuxième domaine, ce sont certaines technologies de rupture émergentes, deux en particulier : les technologies quantiques et l'énergie de fusion. Sur ces deux sujets, l'Allemagne dispose d'une très bonne position en matière de recherche, et je suis heureux de voir que le gouvernement a lancé des initiatives majeures pour accélérer leur passage au stade de produits commerciaux. L'Allemagne ne construira pas l'ordinateur quantique ou la centrale à fusion, mais nous fabriquerons de nombreuses technologies habilitantes [NDLR : composants indispensables pour les développer] à l'échelle mondiale.
Le secteur automobile peut-il redevenir un moteur de croissance ?
Il se redressera, j'en suis convaincu, mais le marché automobile international est en croissance lente et sera dominé, sur le segment bas de gamme, par les constructeurs chinois. L'idée de l'Union européenne selon laquelle tout sera électrique est totalement irréaliste à l'échelle mondiale, nous aurons un mix de technologies. Chaque constructeur devra se poser une question difficile : sur quelle technologie parier, laquelle maîtriser en interne, laquelle acheter à l'extérieur ?

Dans quels domaines l'Allemagne peut-elle encore maintenir un avantage concurrentiel mondial aujourd'hui ?
La curiosité culturelle de nos entreprises, leur capacité d'innovation et leur compréhension technologique font notre force. Ce qui sera nécessaire à l'avenir pour une économie industrielle, c'est la capacité à servir des marchés mondiaux, à en capter les demandes les plus exigeantes, mais aussi à s'y approvisionner et à intégrer tout cela dans un produit compétitif, qui peut être fabriqué en Allemagne, en Chine, en Amérique, en Roumanie, en Malaisie, avec la même qualité.
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