Sir David Lidington, ancien ministre britannique de l'Europe : "Le Brexit ne nous a rien apporté de bon"

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Sir David Lidington, ancien ministre britannique de l'Europe : "Le Brexit ne nous a rien apporté de bon"

Sir David Lidington, ancien ministre britannique de l'Europe : "Le Brexit ne nous a rien apporté de bon"

Ce 23 juin 2026 marque les dix ans du référendum sur le Brexit. A l'époque, Sir David Lidington bat tous les records de longévité à Londres : il est ministre de l'Europe depuis six ans, alors que ses prédécesseurs ne tenaient en général que quelques mois. Le député conservateur restera en poste tout le long du gouvernement Cameron, de 2010 à 2016, avant de devenir leader de la Chambre des communes puis de rejoindre Theresa May en tant que secrétaire d'Etat à la Justice (2017-2018).

Incollable sur la culture et l'histoire européennes, David Lidington dénonce alors le "non-sens" que serait une sortie de l'Union européenne et se bat contre les raccourcis du camp du "Leave" pendant la campagne du Brexit. "C'était un job absolument fascinant, raconte-t-il à L'Express, avec une émotion sincère dans la voix. J'ai énormément appris de cette Europe et surtout j'ai compris que la politique européenne était bien plus qu'une affaire de transactions. La relation entre deux pays compte plus que tout." Dix ans plus tard, il tire un bilan coup de poing du Brexit, à la fois pour son pays et pour notre continent.

L'Express : Dix ans après le référendum sur le Brexit, le Royaume-Uni a-t-il quelque chose à célébrer ?

David Lidington : Je ne pense pas, non. Au Royaume-Uni, on se dispute sur l'ampleur des dégâts, estimés de 2 à 8 % de perte du PIB, mais c'est un fait : le Brexit nous a fait mal sur les plans économiques et géopolitiques. Ceux qui le soutenaient ont confondu la souveraineté avec le pouvoir et l'influence. Nous traversons une période cruciale pour les pouvoirs européens et ne pas se trouver autour de la table en Europe rend plus difficile l'établissement de positions communes, alors que les menaces russes et le détachement américain rendent cette coopération plus urgente et plus importante qu'à aucun autre moment depuis la Seconde Guerre mondiale.

Vous ne voyez donc aucun avantage au Brexit ?

Le Brexit ne nous a rien apporté de bon. D'ailleurs, aucun de ceux qui ont fait campagne pour le soutenir à l'époque ne le prétend aujourd'hui. Soit ils disent que le Brexit a été mal fait, soit qu'il faut encore attendre… Certains m'assurent qu'il faudra patienter 50 à 60 ans pour en tirer des bénéfices !

Les entreprises britanniques se sont adaptées au mieux, elles trouveront toujours des moyens de s'en tirer, peu importe l'environnement législatif et les règles qui leur sont imposées. Mais de nombreuses petites boîtes ont simplement arrêté tout export vers l'UE, même chose du côté des entreprises européennes qui exportaient vers le Royaume-Uni : c'est juste trop d'ennuis. Les grandes entreprises, qui peuvent se permettre de payer des équipes pour gérer les règles post-Brexit, s'en sortent mieux mais elles ont aussi besoin de dépenser davantage d'argent et de temps sur des problèmes qui n'existaient pas avant.

Le Brexit a affaibli le Royaume-Uni et l'Union européenne. Nous avons dû passer des années à négocier les termes de la séparation et les nouvelles règles encadrant notre relation. Quel gâchis… Toute cette énergie a été dépensée pour le Brexit et non pour résoudre nos problèmes profonds, politiques comme économiques. Cela vaut pour le Royaume-Uni mais aussi pour les institutions européennes, qui ne se sont pas attaquées aux sujets soulevés par les rapports Draghi et Letta.

Pourtant, l'Union européenne reste, et de loin, le principal partenaire commercial du Royaume-Uni…

Oui, et ce sera le cas pour longtemps. Si vous cherchez les bienfaits de la sortie de l'UE, vous les trouverez sans doute dans le champ des nouvelles technologies, où le Royaume-Uni parvient à attirer des investissements et à développer des secteurs comme les brevets et l'intelligence artificielle. La raison : la Grande-Bretagne a une approche moins prudente que les Européens vis-à-vis des nouvelles technologies. Je me souviens des innombrables débats lors des conseils européens pendant lesquels les gouvernements britanniques, conservateurs comme travaillistes, reprochaient à l'Union européenne d'être bien trop prudente en la matière. Mais ce secteur ne compense d'aucune façon les pertes de PIB liées à l'érection de nouvelles barrières commerciales.

Depuis deux ans, le gouvernement travailliste se rapproche de l'Union européenne. Doit-il aller plus vite, plus loin ?

Un débat intéressant se déroule en ce moment au Royaume-Uni. Je pense que le gouvernement Starmer a été trop prudent, qu'il aurait pu vendre aux électeurs l'accord sur la mobilité avec l'Europe comme une immense opportunité pour les jeunes Britanniques de voyager, de vivre et de travailler dans un autre pays européen. Ils ont raté des opportunités.

Pour de nombreuses raisons, l'opinion publique a massivement changé d'avis depuis le référendum et encourage désormais majoritairement un rapprochement avec l'UE, voire un retour dans l'UE. Mais le problème va bien plus loin que de potentielles lignes rouges : si vous évoquez, par exemple, la mise en place d'une union douanière entre le Royaume-Uni et l'UE, comme le système dont dispose la Turquie, cela n'enlèverait pas les barrières qui se sont dressées puisque nous resterions en dehors du marché commun européen.

Quant à revenir dans le marché commun, cela voudrait dire que le Royaume-Uni s'aligne sur les standards normatifs européens sans avoir son mot à dire sur leur définition. Ce serait particulièrement problématique dans le secteur des services. Aucun gouvernement britannique, de droite comme de gauche, n'accepterait d'intégrer les normes de régulation financière européenne sans pouvoir les négocier.

Une autre option serait le modèle suisse, mais là-aussi il existe toutes sortes de problèmes. La Suisse accepte par exemple la libre circulation des personnes, ce qui serait un énorme frein au Royaume-Uni.

10 ans après le Brexit, les Britanniques restent des Européens comme les autres.
10 ans après le Brexit, les Britanniques restent des Européens comme les autres.

Dans ces conditions, un retour au sein de l'UE est-il possible à moyen terme ?

C'est la dernière option. Si nous pouvions revenir dans l'UE avec les mêmes conditions que nous avions avant d'en sortir, je dirais oui sans hésitation ! Et un gouvernement gagnerait probablement un référendum sur cette question. Mais l'UE voudrait sans doute constater un large consensus au sein de la politique britannique avant d'investir du temps et de l'énergie dans des négociations d'adhésion. Ce consensus n'existe pas à l'heure actuelle. Aussi, je pense que l'UE dirait que les temps ont changé et que les conditions ne seraient pas les mêmes : je ne pense pas que les Européens soient prêts à offrir des conditions d'entrée au Royaume-Uni qui garantiraient un "oui" lors d'un référendum.

L'état d'esprit à Londres, Paris, Bruxelles ou Berlin n'est pas à la pensée stratégique et à la définition de notre relation dans un monde où nous ne pouvons plus compter sur les Etats-Unis, où la Russie est une menace majeure pour nous tous et où les technologies du 21ème siècle risquent d'être développées en Chine et en Amérique.

Je viens de passer une semaine en Chine et, deux ans après ma dernière visite, je peux vous certifier que leurs progrès technologiques sont impressionnants. D'un point de vue européen, ils sont même… intimidants. J'ai visité une usine qui fabrique des véhicules électriques presque sans aucune présence humaine, avec une chaîne de production robotique. Des robots qui ne prennent pas de pause café, qui ne dorment pas, ne prennent pas de vacances, ne font pas grève. Grâce aux nouvelles technologies, les Chinois se placent sur des usines à haute valeur ajoutée, et non plus de production à bas coût.

En dix ans, le monde a radicalement changé. Nous devons penser à rendre notre bloc démocratique européen plus efficace dans ses investissements, sa technologie et son économie, mais aussi en termes de soft et de hard power pour dissuader nos adversaires sans l'aide des Américains.

Le Brexit est entré en vigueur depuis six ans. Sommes-nous passés à autre chose ou les rancœurs sont-elles encore présentes après des négociations très difficiles ?

Il est clair que la relation s'est améliorée, en particulier depuis que Rishi Sunak a négocié le cadre de Windsor avec l'Union européenne [NDLR : signé en février 2023, cet accord vise à réduire les procédures de douanes entre la Grande-Bretagne et l'Irlande du Nord]. Ce dernier a aidé à établir des limites claires. De nombreux leaders de la période Brexit ne sont plus au pouvoir : Boris Johnson, Jean-Claude Juncker, Angela Merkel, etc. Ça aide à avancer. Ces nouveaux dirigeants ont moins de passif et de ressentiments.

Sans compter l'évolution de l'opinion publique britannique : depuis deux ans, tous les sondages montrent qu'environ 60 % des électeurs jugent que le Brexit a été une erreur, qu'il a fait du mal au pays, et une majorité dit vouloir rejoindre l'UE. Il faut tout de même préciser que quand les instituts de sondage demandent aux citoyens de classer leurs priorités politiques pour eux et leurs familles, ils placent toujours le coût de la vie, l'immigration et la santé tout en haut. L'Europe vient bien après, aux 11ème, 12ème ou 13ème place. Une victoire facile ne serait pas évidente lors d'un référendum sur cette question.

Les bleus et les cicatrices restent. J'ai parlé récemment avec l'équipe britannique chargée de négocier le "reset" des relations avec l'UE et ils m'ont raconté leur frustration face à l'attitude de certains à la Commission européenne et dans le camp français. Les autres pays européens ne cachent pas que Paris est responsable de blocages dans les négociations avec le Royaume-Uni, en particulier en ce qui concerne le SAFE [NDLR : mécanisme de prêts européens pour la défense]. Etant donnée l'ampleur de la menace russe, le fait que les négociateurs des deux camps ne soient pas capables d'obtenir un accord montre que ni le Royaume-Uni ni l'Union européenne n'aborde ce sujet de manière stratégique. Tout est embourbé dans des désaccords protectionnistes et économiques.

Le monde est très différent d'il y a dix ans. Est-ce que la géopolitique, en particulier Donald Trump et la menace russe, crée un nouveau rapport des Britanniques au sentiment européen ?

Oui, je le crois. Donald Trump est très impopulaire au Royaume-Uni, même si la plupart des gens ne pensent pas aux affaires internationales au quotidien. Mais la colère envers l'agression de Poutine est réelle, tout comme la solidarité avec l'Ukraine. Les Britanniques n'ont pas oublié l'attaque de Salisbury dans le sud de l'Angleterre en 2018, quand des agents russes ont manipulé du Novitchok, l'ont laissé trainé, qu'une innocente a été tuée et plusieurs autres ont été gravement malades. La Russie est perçue comme une menace et Trump a changé le rapport aux Etats-Unis. Le soutien de l'opinion britannique pour l'intervention en Iran est, par exemple, minime. Tout cela crée un sentiment de fraternité avec les autres démocraties européennes.

Reste l'arrière-goût d'une Europe trop bureaucratique : ainsi, l'introduction de nouvelle règles aux frontières de l'espace Schengen cet été n'encourage pas cet esprit de solidarité. Les réseaux sociaux saturent de posts de gens bloqués pendant trois heures à l'aéroport à Tenerife ou ailleurs… C'est perçu soit comme de l'incompétence, soit comme de la malveillance de la part des Européens. Et les Brexiters s'emparent du sujet pour dire que l'UE cherche encore à nous punir de l'avoir quittée.

Êtes-vous inquiet lorsque vous voyez la montée des populismes au Royaume-Uni et les émeutes récentes, en Irlande du Nord et à Southampton ?

L'inquiétude est indispensable. La colère populaire qui a provoqué le Brexit est à l'œuvre dans presque toutes les démocraties européennes. De trop nombreuses personnes jugent que l'ordre politique et économique actuel joue contre eux et leur famille. Sans compter les nouvelles technologies et la mondialisation qui compressent le niveau de vie des gens au Royaume-Uni comme en France et ailleurs en Europe. Le salaire réel stagne depuis la crise de 2008, la majorité a ressenti les effets sur son compte en banque mais a gardé l'impression que les banques et autres responsables du crash ont été épargnés. Vous ajoutez à ce tableau les peurs sur l'immigration de masse et cela devient facile pour les populistes, d'autant plus lorsqu'ils sont aidés par les réseaux sociaux.

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