Roderick Beaton ne craint pas les idées à contre-courant. À l’heure où les partis eurosceptiques font de la souveraineté des États-nations une priorité et gagnent du terrain dans les urnes, l’historien britannique l’affirme : il ne faut pas moins, mais plus d’Europe. Dans Europe, A New History (Allen Lane, non traduit), ce spécialiste de la Grèce antique retrace la longue histoire de l’idée européenne, depuis la première guerre médique jusqu’à l’invasion de l’Ukraine par la Russie. De ces 2 500 ans d’histoire, il tire une leçon : c’est lorsqu’ils font face à une menace extérieure que les Européens se montrent les plus unis.
De quoi donner un peu d’espoir aux europhiles. Pour ce professeur au King’s College de Londres, la montée en force des grandes puissances et de leurs leaders autoritaires – la Russie de Poutine, la Chine de Xi Jinping et l’Amérique de Donald Trump - offre ainsi "une occasion historique pour l’Europe". Entretien.
L’Express : Avant d’être un espace géographique ou une entité politique, l’Europe serait une idée. Qu’entendez-vous par là ?
Roderick Beaton : Tout part d’un espace géographique. Les Grecs anciens divisaient le monde en trois continents : l’Afrique, l’Asie et l’Europe. Mais lorsqu’ils furent attaqués par les Perses – venus d’Asie - en 490 avant notre ère, cette distinction s’est chargée d’une dimension idéologique, et cet espace géographique s’est trouvé peu à peu assimilé à une civilisation et à une culture.
Le "choc des continents" décrit par l’historien Hérodote, au Ve siècle avant J.-C., constitue d’une certaine manière le lointain précurseur de ce que nous appelons aujourd’hui le "choc des civilisations". Pour les Grecs, cet affrontement n’avait rien d’une opposition abstraite : ils estimaient que les dieux eux-mêmes ont voulu qu’un peuple règne sur l’Asie et un autre sur l’Europe.
L’attaque des Perses fut ainsi interprétée comme une offense faite aux dieux, un acte d’hubris terrible. C’est dans ce moment qu’est née l’idée d’Europe, selon laquelle les peuples vivant à l’extrémité occidentale du continent asiatique possèdent un mode de vie, des valeurs et, dans une certaine mesure, une destinée commune. Cela ne veut pas dire pour autant qu’elle soit restée immuable. Les valeurs européennes auxquelles nous nous référons aujourd’hui sont largement héritées des Lumières : l’État de droit, la démocratie, les libertés civiques…
Quels sont les autres grands moments de l’histoire de cette idée européenne ?
La deuxième grande étape est sans aucun doute celle de l’Empire romain : pendant près d’un millénaire, une grande partie du continent européen est unifiée sous la domination de Rome, qui a étendu ses frontières vers l’Est jusqu’au Moyen-Orient, et vers le sud jusqu’en Afrique du Nord. Cette unité est imposée par la force, même si l’Empire finit aussi par intégrer ses sujets : en 212, l’empereur Caracalla accorde la citoyenneté romaine à tous les habitants libres de l’Empire. Dès lors, vivre en Europe, c’est être romain - et inversement.
La conversion de l’empereur Constantin au christianisme, au IVe siècle, marque un tournant majeur. À partir de ce moment, l’Europe se définit avant tout par la religion chrétienne. Non seulement les Européens étaient chrétiens, mais cette religion structurait les institutions à travers lesquelles les gouvernants exerçaient leur pouvoir. Fragmentée sur le plan politique, l’Europe médiévale était unifiée par la religion. La Réforme brise cette unité religieuse, et coïncide avec l’essor de l’impérialisme et du colonialisme, faisant de l’Europe une puissance expansive, qui diffuse ses valeurs, son mode de vie et sa civilisation dans le monde entier.
La dernière étape est celle des Lumières, au XVIIIe siècle. Ce mouvement intellectuel s’appuie sur l’héritage chrétien tout en y ajoutant une dimension séculière. Les anciens royaumes sont remodelés en nations modernes ; de nouveaux États apparaissent au XIXe siècle, puis au lendemain de la Première Guerre mondiale. Chacun de ces États-nations se construit en opposition avec les autres. De ces rivalités naissent des nationalismes concurrents et les guerres qui les accompagnent : la guerre franco-prussienne de 1870, les deux guerres mondiales du XXe siècle, etc.
Vous ouvrez votre livre sur une citation de Richard Coudenhove-Kalergi, l’un des pionniers du mouvement pour les États-Unis d’Europe, au début du XXe siècle. Selon lui, "ni l’Ouest ni l’Est ne sauveront l’Europe : la Russie veut la conquérir, l’Amérique veut l’acheter". Un siècle plus tard, les Européens semblent à nouveau coincés entre une Russie agressive et une Amérique trumpiste hostile. L’Europe est-elle capable d’exister par elle-même ?
C’est une des questions qui me préoccupent le plus en ce moment. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, l’Occident, c’était essentiellement l’Europe. Après 1945, en revanche, les véritables vainqueurs du conflit étaient les États-Unis et l’Union soviétique. L’idée d’un passage de témoin de la direction de l’Occident entre les Européens et les États-Unis a constitué une manière commode de masquer une réalité plus dérangeante : l’Europe avait perdu son statut de grande puissance mondiale. Nous avons tous adhéré à cette idée et à cette notion d’Occident, mais dans le monde actuel, c’est une chimère.
Les Européens ont profondément marqué le monde, et ils devraient en tirer une certaine fierté.
L’un des principaux atouts de l’Europe, c’est son histoire. Les Européens ont profondément marqué le monde, et ils devraient en tirer une certaine fierté. Mais cet héritage ne suffit certainement pas à garantir leur sécurité, et nous avons aujourd’hui besoin de puissance, tant au sens concret du terme que de soft power. Malheureusement, c’est comme si les Européens avaient perdu, depuis 1914, l’habitude de penser en ces termes.
L'heure est plutôt au déclinisme et à la critique de la faiblesse de l’Europe. Votre thèse, selon laquelle il ne faut pas moins mais plus d’Europe, semble à contre-courant et aujourd’hui très minoritaire…
Je ne nie pas que l’Europe traverse une crise et que, partout sur le continent, les électeurs se tournent vers des partis eurosceptiques comme le Rassemblement national en France, ou l’AfD (Alternative für Deutschland) en Allemagne. Ces partis prospèrent sur la dénonciation de la faiblesse des États-nations. Or, ils se trompent en désignant les gouvernements nationaux comme responsables. Ces faiblesses sont liées aux limites de l’État-nation lui-même : les nations européennes ne sont plus suffisamment puissantes pour peser sur le reste du monde et répondre aux attentes de leurs citoyens. En revanche, en mutualisant leurs ressources et en renforçant les institutions communes, l’Europe pourrait devenir une véritable superpuissance, capable de faire contrepoids à la Russie, à la Chine et aux États-Unis… Seul un gouvernement européen pourrait se hisser au niveau de ces grandes puissances. Mais pour cela, il faut voir dans la diversité des cultures et des langues une force plutôt qu’une faiblesse.
Tout au long de son histoire, l’idée européenne s’est fondée sur une rhétorique du "eux contre nous". Pour les cités grecques au Ve siècle Av. J.-C., c’était l’empire Perse. À l’époque du christianisme médiéval, les chrétiens d’Europe se considéraient comme les dépositaires privilégiés d'une révélation divine, ce qui a conduit aux persécutions, aux croisades et à l’inquisition. On peut s’en désoler, mais c’est ainsi que fonctionnent les identités : définir un " nous" implique inévitablement de tracer une frontière entre soi et l’autre. L’identité européenne ne fait pas exception, et il se pourrait que seul un sentiment de menace extérieure soit suffisant pour inciter les Européens à se rassembler et à se dire : au fond, moi, Britannique, j’ai davantage en commun avec un Français ou un Letton qu’avec quelqu’un vivant à Moscou ou en Californie. Vu ainsi, Donald Trump va peut-être faire davantage pour l’unité européenne que deux mille ans de guerres.
Mais pour cela, avertissez-vous, les États-nations européens doivent éviter de reproduire l’erreur des cités grecques qui, obsédées par leur autonomie, sont tombées sous l’emprise d’un adversaire encore plus impitoyable…
Exactement. Plus largement, je m’interroge sur la viabilité du modèle des États-nations à l’avenir. À quel degré de souveraineté un pays comme la France ou le Royaume-Uni peut-il vraiment aspirer dans le monde d’aujourd’hui ? Si nos gouvernements s’accrochent trop jalousement à leur autonomie et à leurs différences réciproques, ils risquent de voir leur capacité d’action s’éroder au profit des grandes puissances qui dominent le système international. D’autant que celles-ci ont des tendances de plus en plus autoritaires. Dans ce contexte, la situation offre une occasion historique pour l’Europe. Il faut la saisir, et comprendre que les nations européennes n’ont plus le luxe d’agir seules.
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