Gilles Babinet : "Le secteur de l'IA nage dans une irrationalité complète, cela va brutalement exploser"

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Gilles Babinet : "Le secteur de l'IA nage dans une irrationalité complète, cela va brutalement exploser"

Gilles Babinet : "Le secteur de l'IA nage dans une irrationalité complète, cela va brutalement exploser"

Il est rare de voir les politiques français s’accorder autant sur un sujet. Gabriel Attal, Jordan Bardella, Jean-Luc Mélenchon, Edouard Philippe, Bruno Retailleau... Tous les responsables se sont émus ce week-end des contrôles à l’export de l’administration Trump sur Anthropic, ayant conduit à la suspension de Mythos 5 et Fable 5. Mais mesurent-ils véritablement le bouleversement induit par l'IA ? Entretien avec Gilles Babinet, président des Cafés IA et auteur de Le Péril IA, Devenir des machines ou rester vivants ? (2026, éd. Le Passeur).

L’Express : Le fait qu'Anthropic soit contraint par l’administration Trump de couper l'accès de Fable 5, son IA la plus récente et performante, aux citoyens non américains a provoqué de nombreuses réactions chez les responsables politiques français, tous bords confondus. Que vous inspire cet unanimisme ?

Gilles Babinet : Je crains qu’ils ne perçoivent pas encore l’IA comme une infrastructure politique. Ils ont une réaction émotionnelle sur un sujet qui cristallise une confrontation atlantiste. L’IA va être plus importante que les retraites, l’immigration et peut-être même la démographie. Les politiques français n’en parlent pourtant quasiment jamais. Le plus frustrant, c'est qu’actionner deux ou trois leviers suffirait à régler le problème en Europe. Il suffirait d'un marché unifié de capitaux, d’une réglementation harmonisée pour les start-up et d’un projet politique inclusif.

C’est-à-dire ?

Faire en sorte qu’il n’y ait pas une déformation de la distribution de la valeur vers le capital. Veiller, soit par l'antitrust, soit par des lois sociales, à ce que la valeur aille aux citoyens. Si on double la productivité mondiale en 20 ans et que la totalité des bénéfices va à Dario Amodei, le patron d'Anthropic, on aura un problème. C’est plus que jamais le moment d’être politique.

En 1948, lorsque le Royaume-Uni a voté ses grandes lois sociales, c’était une révolution. Les Elon Musk de l’époque ont financé des campagnes de presse pour dénigrer ceux qui défendaient ces sujets. Mais il tombe sous le sens aujourd’hui qu’il était utile de passer ces mesures, d’empêcher les employeurs de faire travailler les salariés plus de 60 heures par semaine et d'envoyer des enfants de 12 ans à la mine. Il se produira la même chose dans l’IA. Un mouvement d’accélération inédit se profile. C’est l’opportunité de faire de la politique avec un grand P. Hélas, pour l’heure, on fait de la politique avec un “p” très minuscule.

Comment les différents partis politiques français s’emparent-ils du sujet de l’IA ?

Gabriel Attal est l’homme des start-up. Édouard Philippe s’intéresse plus au numérique d’Etat, à la manière dont l’IA peut aider à améliorer les services publics. Dominique de Villepin développe une vision de l'IA humaniste : ne pas mettre la machine avant l’homme. Il a fait quelques déclarations intéressantes là-dessus. Les Verts et LFI ont une vision plus confrontationnelle, avec une critique des data centers et de l’IA développés aux Etats-Unis. L’extrême droite se place quant à elle sur le registre de l'IA souverainiste.

Les politiques français étaient vent debout contre la coupure de Fable 5. Pourtant, cet épisode n’est que la suite d’une longue série : les sanctions empêchant le juge Nicolas Guillou d’utiliser des plateformes américaines, l’interdiction de séjour aux Etats-Unis de Thierry Breton et de plusieurs Européens engagés en faveur de la régulation de la tech...

Les réactions de nos responsables publics à l'affaire Fable 5 étaient assez surjouées. Les questions que pose ce changement de paradigme sont pourtant éminemment politiques : comment former la population, repenser les services publics, adapter les systèmes de défense, revoir la distribution de la valeur...

Il y a aussi un sujet anthropologique qui touche à notre rapport à la machine. Quelle société veut-on construire avec cette nouvelle technologie ? Faut-il lui déléguer nos préoccupations liées à la performance et nous recentrer sur les sujets humains ? Je viens de relire le programme du Conseil National de la Résistance. Et je pense que nous devrions nous montrer aussi audacieux qu’eux à l’époque. Nous sommes à l’aube de nouvelles Trente Glorieuses, d’une formidable accélération. C’est un marchepied pour se projeter dans l’avenir. Si une nation a quelque chose à dire au monde, c’est l’Europe, où l’humanisme politique a été conçu.

Comment l’UE peut-elle se renforcer aux différents niveaux de la “stack” IA, par exemple dans les puces ?

TSMC et Intel ont une capacité de volume qui leur permet d’amortir des lignes de production de puces dont la gravure est inférieure à 10 nanomètres. Ce n’est pas le cas des Européens. Mais nous avons un atout de taille, qu’a bien identifié Arthur Mensch : l'industrie représente environ 15 % du PIB de l'Europe, quand les Etats-Unis atteignent à peine 10 %. Misons sur le développement de capacités IA adaptées à l’industrie, avec des microprocesseurs, des modèles et des applications spécialisés.

Jeff Bezos se place lui aussi sur le créneau de l’IA industrielle avec son projet Prometheus. L’Europe a-t-elle une avance si nette ?

Oui, regardez les SCADA (NDLR : les systèmes de surveillance et de gestion des équipements utilisés dans l’industrie). Très peu sont américains. La plupart sont européens ou japonais. L’IA peut améliorer l’industrie à plusieurs niveaux, dans la supply chain comme dans les process. Faire fonctionner des équipements industriels nécessite souvent de prendre en compte une foule de paramètres. Le machine learning permet d’optimiser cela. Mais les politiques publiques de cet ordre doivent être soutenues par les citoyens.

Aux Etats-Unis, il existe un certain consensus dans l'opinion pour financer la R&D avec de l’argent fédéral, notamment celui de la défense. Il faut s’affirmer face à aux Américains, et aux Chinois. Ne pas leur fermer la porte mais leur faire payer leurs externalités négatives, et s'opposer au dumping fiscal. Que les Etats-Unis aient largement désamorcé la mise en place d’une taxation minimale des profits de 15 % promue par l'OCDE a l'échelle mondiale démultiplie le problème à l’heure de l'IA : un service d’IA américain peut dumper son activité partout dans le monde.

Les investissements colossaux d’acteurs comme Softbank pour construire des data centers en France vont-ils réellement nous profiter ?

Tout dépend des contours précis de ces projets. Les annonces mettent en avant des dizaines de milliards. Mais les processeurs achetés sont américains. Si, in fine, les acteurs français ne récupèrent que le gardiennage et la vente d’électricité, le bénéfice est maigre pour nous, et immense pour les Américains. Aucun pays au monde ne dispose comme la France de 6 à 10 gigawatts de capacité totalement décarbonée. La bonne manière d’utiliser cet atout incroyable serait de créer un cloud IA français, ou européen, et de vendre de la capacité de calcul aux Amazon, Google et consorts. Cela nous permettrait de développer notre expertise, de retirer une valeur bien plus grande de ces projets et de garder un réel contrôle de l’infrastructure. Lorsque les data centers sont la propriété d’un acteur américain, peu importe qu’il soit en France : vous ne les contrôlez pas.

Pourquoi l’Europe n’arrive-t-elle pas à faire émerger plusieurs Mistral ?

L’Europe aurait en effet besoin d'avoir au moins trois ou quatre acteurs de ce niveau. Il y a une trentaine d’entreprises dans l’UE qui ont le potentiel de devenir des Mistral, H Company par exemple. Le défi auquel ces équipes font face, c’est l’accélération financière. Avec 5 ou 10 milliards de fonds levés, certaines de ces entreprises seraient aujourd’hui bien mieux positionnées.

Le modèle économique des stars de l'IA reste flou. Y a-t-il un risque de bulle ?

Le secteur de l'IA nage en effet dans l’irrationalité la plus complète et cela va exploser brutalement car les gains de productivité ne sont pas encore au niveau requis pour justifier les dépenses mirobolantes qui sont faites. Raison pour laquelle les entreprises IA font actuellement des méga levées de fonds : elles savent que la fête pourrait bientôt être finie et veulent prendre l’argent tant qu'elles le peuvent. Chaque année, 1 500 milliards de dollars sont investis dans l’IA. C’est environ 1,5 point de PIB mondial. Il faudrait donc que les entreprises IA suscitent 1,5 % de productivité en plus et captent 100 % des revenus associés. Cela n’arrivera pas. Tant que l’IA ne modifie pas l’économie réelle, c’est une bulle. Or, elle ne la contamine que marginalement pour le moment.

Si la bulle explose, comment évoluera l’économie du secteur ?

Il faut que la valeur retourne à l’utilisateur. La théorie économique tend à indiquer que lorsqu’une innovation est holistique dans ses usages et sert à tous au quotidien, elle doit être considérée comme une infrastructure de bien commun, donc nationalisée. Ce n’est pas du marxisme que de dire cela. Les Américains étudient d’ailleurs l’idée que l’Etat fédéral devienne actionnaire des entreprises IA.

On ne peut pas m’accuser de ne pas aimer la technologie. Mais je reconnais être plus interventionniste que par le passé. En 1995, je pensais que le numérique réglerait bon nombre de problèmes d’éducation et d’asymétrie de l’information. Cela ne s’est pas produit. On a capté la cognition des gens. Il y a une déformation des revenus de plus en plus reconnue. Et la bulle qui se profile pourrait bien être très supérieure à celle de 2000. Ce contexte ouvre une fenêtre pour mener des actions politiques fortes. Il faut un équilibre entre l’innovateur et le régulateur. L’Europe n’a pas été optimale jusqu'ici. Mais les Etats-Unis non plus.

Quelle thèse développez-vous dans votre dernier livre “Le Péril IA” ?

J’y explique qu’en Occident, la transcendance est quelque chose de productif : c’est le fait de produire pour la société. L’intelligence y contribue. Si on se fait confisquer cette intelligence, le modèle néo-occidental sera remis en cause. Nous aurons du mal à faire ce deuil. Mais il faudra trouver un autre cadre. Des sentiments que certains jugent un peu désuets comme l’empathie ou l’attention qu’on peut exprimer à l’égard des autres y trouveront toute leur place.

Quelles propositions sur l’IA aimeriez-vous voir figurer dans les programmes des candidats à la présidentielle de 2027 ?

Défendre l'autonomie cognitive pour commencer, ce qui nécessitera d’instaurer une transparence des algorithmes des réseaux sociaux. On ne peut pas accepter qu’un unique acteur décide de ce que voient trois milliards de personnes, ce n’est pas compatible avec la démocratie. Ensuite, accélérer l’intégration du marché de capitaux européens - qui avance lentement - et étendre aux droits sociaux le cadre juridique du 28e régime proposé par la Commission européenne. Si on faisait cela, on changerait déjà complètement le visage de l’Europe.

Il serait également utile d’obliger les fonctions publiques européennes à suivre certaines règles d’hygiène numérique, telles que la continuité de service, la résilience, l’open source. Cela favoriserait de facto les acteurs européens. Il faut bien sûr repenser l’éducation et la défense à l'aune de l’intelligence artificielle. Enfin, il serait bon de réintégrer les Britanniques via un partenariat renforcé. Ils sont indispensables dans l’IA.

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