"Il faut taxer ce qui dort, pas ce qui crée" : les conseils de l’économiste Jean-Hervé Lorenzi au futur président

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"Il faut taxer ce qui dort, pas ce qui crée" : les conseils de l’économiste Jean-Hervé Lorenzi au futur président

"Il faut taxer ce qui dort, pas ce qui crée" : les conseils de l’économiste Jean-Hervé Lorenzi au futur président

"Mais, je pensais que vous étiez mort !" C'est par cette apostrophe, presque desprogienne, que l'économiste Jean-Hervé Lorenzi a récemment été reçu en s'asseyant dans un taxi. Enfin, combien de fois alors, l'aura-t-on confondu avec cet ancien locataire de Beauvau et emblématique maire de Lyon, de un mois et quatre jours son aîné ? Alors, il en rit, lorsqu'on lui fait remarquer que la méprise ne vient pas de nulle part ; la silhouette est pour ainsi dire identique, les traits du visage sont d'une similarité évidente, et le sourire, un brin espiègle, semble avoir été moulé sur l'un pour être posé sur l'autre. Et ce qui agite moins l'oeil, mais qui se sait, c'est que Jean-Hervé Lorenzi est au Cercle des économistes au moins autant que ce que Gérard Collomb fut à la cité des Gones : un indéboulonnable.

À près de 79 printemps, ce lion de la pensée libérale française continue de présider l'institution, devenue près de trente-cinq ans après sa fondation, une référence en matière de réflexion économique. Rien ne l'arrête, pas même les 36°C qui assomment la capitale en cette fin juin. La France vit sa journée la plus chaude jamais enregistrée depuis 1947, mais le voilà sur le pont, cravate rouge nouée autour cou, dans ses locaux (non climatisés !) installés au cœur d'un bel immeuble haussmannien de l'avenue Victor Hugo, finaliser l'organisation de la 26e édition des rencontres économiques d'Aix-en-Provence qui auront lieu du 2 au 4 juillet.

Une semaine avant de faire phosphorer économistes, intellectuels, et présidentiables autour de l'imprévisibilité du monde, Jean-Hervé Lorenzi, pourfendeur de la politique de l'offre d'Emmanuel Macron a reçu L'Express pour expliquer son grand chantier fiscal ; un programme en huit points, mis sur pied pour le futur occupant du 55 rue faubourg Saint-Honoré, et dont il a esquissé les plans dans son dernier ouvrage, co-écrit avec Alain Villemeur, Guerre et paix entre profits et salaires (Odile Jacob, 2026). Entretien.

L'Express : La guerre entre profits et salaires a repris, dites-vous. Qu'entendez-vous par là ?

Jean-Hervé Lorenzi : Depuis que le monde est monde, il existe un conflit autour de la répartition de la valeur produite. Ce conflit a pris des formes très différentes selon les époques : l’esclavage, la féodalité, puis le capitalisme industriel. Avec la révolution industrielle, une classe ouvrière apparaît et souffre énormément pendant près d’un siècle dans les pays européens. À cette époque, beaucoup d’économistes considèrent que les ouvriers ont simplement besoin de survivre. La question de la répartition paraît donc simple : on leur donne le minimum vital, et le reste va au capital.

Le XXe siècle change cette logique. Ford comprend une chose essentielle : ses ouvriers sont aussi ses clients. S’il veut qu’ils achètent ses voitures, il faut qu’ils aient les moyens de le faire. C’est le fameux "five dollars a day". À partir de là, on entre dans une autre organisation du capitalisme : celle des classes moyennes, de la protection sociale, de l’assurance, de la consommation de masse. Ce modèle a très bien fonctionné dans le monde occidental après la Seconde Guerre mondiale, jusque vers les années 2000. Mais il est aujourd’hui en train de se défaire.

C’est cela, la reprise de la guerre entre profits et salaires : l’équilibre qui permettait à la fois l’investissement, la consommation et l’ascension des classes moyennes est rompu. Il faut des revenus du capital, parce qu’ils permettent l’investissement, donc l’offre. Mais il faut aussi des salaires, parce que cette offre doit rencontrer une demande. Sans salaires suffisants, les entreprises peuvent produire, mais elles ne trouvent plus assez de consommateurs. Et sans profits suffisants, elles n’investissent plus. Toute la difficulté consiste donc à trouver le bon partage.

Vous proposez une nouvelle théorie de la répartition. En quoi consiste-t-elle ?

Dans le livre, nous montrons que le bon partage est de l’ordre de deux tiers pour les salaires et d’un tiers pour les profits. Lorsque la part des profits devient trop élevée, comme aux Etats-Unis depuis les années 2000, la croissance ralentit et les classes moyennes se sentent mises à l’écart. C’est aussi l’un des ressorts de la montée des populismes : quand les revenus salariaux décrochent, une partie de la société a le sentiment que le système ne fonctionne plus pour elle. J’ajoute que certaines rémunérations, comme les stock-options, sont comptabilisées comme du salaire alors qu’elles fonctionnent en réalité comme des revenus du capital. Il faut donc regarder finement ce que l’on met derrière les mots "profits" et "salaires".

Comment obtenir cette répartition optimale ? Vous n'êtes évidemment pas favorable à une taxe de l'appareil de production de type taxe Zucman

On ne peut pas décréter mécaniquement un partage deux tiers-un tiers ; pour s’en rapprocher, l’outil principal, c’est la fiscalité, mais une fiscalité bien pensée qui doit inciter les détenteurs de capital à investir davantage et permettre aux salariés, notamment les plus modestes, de consommer davantage. C’est difficile, parce que les revenus du capital ne servent pas toujours à investir, et les revenus du travail ne sont pas toujours immédiatement consommés. Il faut donc construire un système qui favorise les bons comportements économiques : l’investissement productif d’un côté, le pouvoir d’achat du travail de l’autre.

Les Etats-Unis sont intéressants parce que, pendant une grande partie du XXe siècle, ils ont réussi à maintenir cet équilibre entre profits et salaires. C’est aussi ce qui a permis la montée des classes moyennes. La Corée du Sud, elle, montre qu'un pays pauvre peut devenir une grande puissance économique lorsqu’il organise intelligemment le travail, la formation, l’investissement, la planification et l’articulation entre l’offre et la demande.

Dans le cas français, cela suppose de revoir notre fiscalité. Je propose par exemple de rapprocher le salaire brut du salaire net pour les petits salaires, notamment en supprimant la CSG sur les bas revenus puis en la rendant progressive. Je propose aussi de mieux cibler les baisses de cotisations sociales qui doivent aider les entreprises qui créent de l’emploi et investissent, pas devenir un transfert indistinct de l’Etat vers les entreprises. Enfin, il faut aller chercher des ressources là où elles sont les moins utiles à la croissance : le foncier, certains héritages, les patrimoines improductifs. Je ne défends pas une taxation générale du patrimoine ni une recréation de l’ISF. Je dis qu’il faut taxer ce qui dort, pas ce qui crée, comme aimeraient le faire Gabriel Zucman et la gauche.

D’un côté, vous êtes favorable à taxer davantage le foncier ou les héritages, de l’autre, vous ne proposez pas d’augmenter l’impôt sur les sociétés, vous suggérez au contraire de baisser certaines cotisations patronales. Avez-vous conscience que ces idées, réunies dans un même programme - et vous précisez qu'il faut bien qu'elles le soient ensemble et non picorées - risquent de ne satisfaire ni la gauche ni la droite ?

Oui, mais c’est précisément le problème français ! Nous raisonnons trop souvent mesure par mesure, camp contre camp. Or un système fiscal ne se juge pas à une mesure isolée. Il faut tout mettre sur la table. Certaines propositions peuvent parler à la gauche, d’autres à la droite. Mais ce n’est pas le sujet. Le sujet, c’est de savoir si elles forment un ensemble cohérent. Je ne veux pas pénaliser ceux qui créent des entreprises, investissent ou prennent des risques. En revanche, je pense qu’il faut davantage faire contribuer les formes de richesse qui ne créent pas assez d’activité, notamment le foncier ou certaines transmissions. Une politique fiscale intelligente doit à la fois soutenir le travail, encourager l’investissement et faire contribuer les patrimoines les plus immobiles. D’une certaine manière, c’est un "en même temps" économique. Je dis cela avec ironie, car je ne suis pas macroniste ; mais sur ce point, il faut accepter de sortir des réflexes idéologiques.

Vous êtes en effet très critique de la politique de l’offre impulsée par Emmanuel Macron en 2017...

La promesse pro-business a été tenue, c’est incontestable. Il y a eu des choses positives, notamment sur l’attractivité de la France et l’image donnée aux investisseurs ; le succès des sommets "Choose France" en est une bonne illustration. Mais une politique économique ne peut pas reposer uniquement sur l’offre ! Depuis que l’économie politique existe, le sujet central est l’équilibre entre l’offre et la demande.

Ce que je reproche à Emmanuel Macron, c’est d’avoir pensé l’offre sans penser suffisamment la demande. Il a supprimé la taxe d’habitation, par exemple, mais sans inscrire cette mesure dans une véritable stratégie économique d’ensemble. Une mesure fiscale ne doit jamais être regardée seule : il faut se demander à quoi elle sert, quel objectif elle poursuit, et comment elle s’articule avec les autres. L’objectif, c’est la croissance. Or pour obtenir une croissance durable, il ne suffit pas de soutenir les entreprises. Il faut aussi que la richesse produite se diffuse suffisamment pour soutenir les salaires, la consommation et les classes moyennes.

Vous estimez que la crise démographique constitue un facteur d’accélération de la crise économique. Considérant que les politiques natalistes ont toutes échoué, ce problème a-t-il vraiment une solution ?

Pas si l’on se contente de politiques natalistes classiques ! La réponse passe d’abord par la jeunesse. Si les jeunes ne peuvent pas se loger, s’ils entrent difficilement sur le marché du travail, s’ils ont le sentiment que l’avenir est fermé, il ne faut pas s’étonner que la natalité recule. Une partie de la réponse est donc fiscale et budgétaire : il faut transférer entre 10 et 20 milliards d’euros vers la jeunesse, vers le logement, la formation, l’intégration sur le marché du travail.

Cela suppose aussi de regarder en face la question du vieillissement. Il faut évidemment protéger les petites retraites : personne ne peut vivre dignement avec 700 euros par mois. Mais il n’y a pas de raison que les retraités les plus aisés, ceux qui ont bénéficié de la hausse du patrimoine, soient totalement épargnés. Le vrai sujet, c’est de réorienter une partie de l’argent public vers ceux qui portent l’avenir du pays. Donc oui, il y a une solution, mais elle ne consiste pas seulement à dire aux Français : "faites des enfants. Elle consiste à reconstruire les conditions matérielles qui permettent aux jeunes de se projeter.

Nous sommes à un peu moins d’un an de l’élection présidentielle. À ce stade, les projets des candidats vous semblent-ils suffisamment courageux sur le plan économique ?

Il ne faut pas qu'ils soient courageux, il faut qu'ils soient intelligents ! En France, dès que l’on touche à quelque chose, on dit que c’est impopulaire. Si l’on raisonne ainsi, on ne fait jamais rien. Bien sûr, certaines mesures peuvent être difficiles à porter. Mais une réforme n’est acceptable que si elle s’inscrit dans une transformation d’ensemble. On ne peut pas demander des efforts aux Français sans leur expliquer vers quoi l’on va, ni sans montrer que ces efforts sont répartis de manière juste. La France a une capacité de résilience considérable. On l’a vu dans son histoire : dans les moments de crise, elle peut se réinventer. Mais pour cela, il faut arrêter d’additionner des mesures isolées et proposer une direction claire.

Quelles sont les priorités sur lesquelles le prochain président de la République devra se concentrer en matière économique ?

La première, c’est évidemment la jeunesse. C’est là que se joue l’avenir du pays : le logement, la formation, l’entrée sur le marché du travail. Si l’on ne remet pas les jeunes au centre de la politique économique, on ne réglera ni la crise démographique, ni la crise sociale, ni la crise de croissance. La deuxième priorité, c’est l’Europe. Mais pas une Europe bureaucratique, technocratique, qui ajoute des normes aux normes. Il faut une Europe plus stratégique, plus intelligente, capable de coopérer sur des projets concrets, de prendre ce qui fonctionne chez chacun et de retrouver une capacité d’action dans la compétition mondiale.

La troisième priorité enfin, c’est l’apaisement. Il faut redonner aux Français l’idée que le progrès est possible. La France a longtemps été un pays d’ingénieurs, d’industrie, de technologie. Puis elle a largement abandonné ce terrain. Or je crois qu’il se passe aujourd’hui quelque chose : de jeunes ingénieurs veulent à nouveau être ingénieurs, et pas seulement financiers. C’est un signal très positif. Le rôle du prochain président sera de s’appuyer sur cette énergie pour reconstruire une ambition industrielle et technologique.

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