Sa parole est très écoutée dans les cercles diplomatiques. Juriste international, ex-député néerlandais pour le Parti populaire pour la liberté et la démocratie (centre droit), Sven Koopmans a aussi été le Représentant spécial de l'Union européenne pour le processus de paix au Moyen-Orient entre 2021 et 2025. Il connaît donc sur le bout des doigts les arcanes des négociations dans cette région meurtrie.
À l'heure où Benyamin Netanyahou poursuit son offensive sur plusieurs fronts au Moyen-Orient et où Donald Trump cherche à accroître la pression sur le régime iranien, cet éminent diplomate analyse pour L'Express les enseignements post 7-Octobre pour la région. Le conflit en Iran et les errements de Donald Trump représentent, selon lui, une occasion pour les Européens de peser "dans la construction d’une paix durable". Entretien.

L'Express : Qui sort renforcé de la récente séquence de confrontation entre l'Iran, Israël et les Etats-Unis ?
Sven Koopmans : À mon sens, toutes les parties sont perdantes dans ce conflit. Le Hezbollah a subi des pertes significatives, tant à sa tête, qu'en matière de soutien et de contrôle territorial. De son côté, Israël a pu - au moins temporairement - renforcer son contrôle sur certains territoires, mais il en a également pâti sur le plan de sa sécurité et de son image à l'international. Le droit international est d'ailleurs sans ambiguïté sur ce point : aucune occupation durable du territoire souverain d’un autre Etat ne peut être légitimée. L’État libanais et la population libanaise apparaissent à cet égard comme les principales victimes.
Quand j'étais représentant de l'UE pour le Moyen-Orient, mes échanges avec de nombreux responsables politiques libanais m’ont convaincu que les autorités civiles aspiraient réellement à sortir de ce cycle prolongé de conflit et d’occupation. Cependant, la persistance des frappes rend la situation particulièrement difficile pour la population, avec plus d’un million de personnes déplacées à l’intérieur du pays, une économie profondément fragilisée et un paysage politique extrêmement fragmenté. Les dégâts subis par le Liban sont considérables.
L’UE semble bien impuissante dans le dossier libanais face à Benyamin Netanyahou, alors qu’elle est pourtant le premier partenaire économique d’Israël et dispose donc de moyens de pression…
L’UE dispose de leviers d’influence sur Israël et les acteurs régionaux, mais ils demeurent largement insuffisants face aux enjeux du conflit. Cette situation s’explique par plusieurs facteurs : les divergences historiques entre les Etats membres de l’Union européenne quant à leurs relations avec Israël, et des approches différentes sur la façon de faire respecter le droit international. Cela rend plus compliqué une pression politique vraiment efficace. Selon moi, l’action la plus crédible de l’Union européenne consiste à proposer des perspectives et des mécanismes susceptibles de favoriser un règlement durable du conflit, comme celui de pousser inlassablement pour une solution à deux Etats.
Pensez-vous qu’il soit envisageable pour les Européens de remettre aujourd’hui en cause l’accord commercial d’association avec Israël ?
Les divisions persistent, mais elles se sont quelque peu atténuées par rapport à la période précédente. Au début de la guerre à Gaza, à la suite des événements du 7 octobre, ce sont principalement l’Espagne et l’Irlande qui ont porté cette question à l’agenda européen, tandis que plusieurs autres États membres refusaient d’en débattre. Aujourd’hui, le soutien à cette initiative semble plus large. Par ailleurs, avec le changement de gouvernement en Hongrie - le départ de Viktor Orbán et l’arrivée de Péter Magyar - ainsi que d’autres alternances en Europe créent de nouvelles perspectives. Chaque changement de gouvernement s’accompagne ainsi d’un ajustement politique, souvent subtil, sur ces questions.
Aujourd’hui, plusieurs pays (France, Espagne, Irlande, Pays-Bas, Slovénie, Belgique) veulent accroître leurs sanctions contre Israël tandis que d’autres (Allemagne, Italie, certains pays d’Europe orientale) se contentent de critiques. Avez-vous vu une évolution ces derniers mois ?
Oui, cette inflexion a commencé lorsque les destructions massives, les pertes civiles et la situation de famine à Gaza ont occupé le devant de la scène médiatique et ont profondément marqué l’opinion publique européenne. On a alors observé une montée progressive des critiques à l’égard des politiques israéliennes, qui s’est ensuite, avec un certain décalage, reflétée dans les discussions au sein des gouvernements européens. Aujourd’hui, avec la guerre en Iran, le conflit impliquant le Hezbollah au Liban, ainsi que les dynamiques politiques entre le Premier ministre Netanyahou et le président Trump, l’approche européenne apparaît nettement plus critique.
Toutefois, la politique étrangère de l’Union européenne repose sur l’unanimité, du moins pour les décisions majeures. Tant que certains États membres s’opposent à toute action significative, celle-ci reste bloquée. C’est pourquoi l’on observe désormais des initiatives prises au niveau national.
Au regard du succès de l’initiative citoyenne européenne (ICE) demandant la suspension de l’accord d’association entre l’UE et Israël, qui a dépassé le million de signatures dans plusieurs États membres, les responsables politiques se trouvent-ils sous pression de leurs opinions publiques ?
On peut notamment évoquer l’exemple de l’Allemagne, dont les positions ont légèrement évolué sous l’effet des pressions de l’opinion publique. Les sondages d’opinion indiquent que, dans plusieurs pays de l’UE, les populations adoptent une position plus critique à l’égard d’Israël et des événements survenus à Gaza ou au Liban que ce qu'expriment leurs gouvernements. Il existe donc, dans certains pays, un certain décalage entre l’opinion publique et les positions gouvernementales.
Dans votre pays, aux Pays-Bas, la position a considérablement évolué aussi entre le gouvernement, dont faisait partie l’extrême droite de Geert Wilders, et celui aujourd'hui mené par le centriste Rob Jetten…
Oui, aux Pays-Bas, une interdiction d’importation des produits issus des colonies israéliennes en Cisjordanie a récemment été adoptée, tandis que chez nos voisins belges, cette question fait actuellement l’objet de discussions. Historiquement, les Pays-Bas entretiennent des liens étroits avec Israël, tout en manifestant également une compréhension importante de la cause palestinienne. Chaque formation politique a ainsi développé sa propre position sur ce sujet.
Le gouvernement actuel, de tendance plus centriste que le précédent, reflète une sensibilité accrue à la situation des Palestiniens à Gaza. Néanmoins, des soutiens importants d'Israël demeurent présents au sein de la classe politique. De manière plus générale, aux Pays-Bas comme dans d’autres États membres, le débat tend aujourd’hui à distinguer l'Etat d’Israël, d’une part, et l’appréciation des politiques menées par le gouvernement du Premier ministre Netanyahou, d’autre part.

En mai dernier, l’UE a pris des sanctions contre les colons israéliens en Cisjordanie mais cela semble ne pas enrayer le phénomène. Doit-elle encore aller plus loin ?
Il est essentiel que l’UE démontre sa capacité d’action et soit perçue comme un acteur crédible sur la scène internationale. Elle ne doit pas avoir vocation à simplement condamner chaque événement survenant dans le monde. Une telle approche serait vouée à l’échec et ne permettrait pas de définir des priorités claires. En revanche, lorsqu’elle choisit de faire de la défense du droit international et de la sécurité globale une priorité, elle doit agir avec cohérence. Cela concerne par exemple les attaques terroristes de grande ampleur, le recours à la famine comme méthode de guerre ou encore les guerres d’agression.
Mais il n’est pas possible d’affirmer que certaines violations sont inacceptables tout en conditionnant sa réaction à la nationalité, à l’appartenance ethnique ou à la religion des responsables. Une politique fondée sur une certaine crédibilité exige d'être appliquée de manière égale, que les auteurs soient des alliés ou des adversaires.
Quelles avancées récentes l’Union européenne a-t-elle contribué à rendre possibles ?
L’une des principales a été la mise en place de "l’Alliance globale pour la mise en œuvre de la solution à deux États", réunissant plus d’une centaine de pays sous l’impulsion de l’Arabie saoudite, de l’UE, de l’Égypte, de la Jordanie et de la Ligue arabe. Cette dynamique a par la suite été relayée par une initiative portée notamment par le président Emmanuel Macron, le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane et la Norvège, visant à préparer les contributions internationales à un futur accord de paix entre Israéliens et Palestiniens. Cette approche consiste à dépasser les seules logiques de critique ou de mise en cause des parties, ainsi que l’idée selon laquelle aucun acteur ne serait disposé à la paix. Elle vise plutôt à définir ce que les Européens, les États arabes, la Chine ou encore les États-Unis pourraient apporter à un processus de paix futur entre Israéliens et Palestiniens.
Je me suis réjoui de voir la France reprendre cette initiative lors de l’Assemblée générale des Nations unies en septembre dernier, dans le cadre d’un effort plus large en faveur de la paix, incluant également la reconnaissance de l’État de Palestine par plusieurs pays. Cette démarche demeure pertinente et se poursuit actuellement.
Sur Gaza, la situation semble totalement bloquée avec un "Conseil pour la paix" qui ressemble de plus en plus à une coquille vide sans financement. Etes-vous inquiet pour l’avenir de l’enclave palestinienne ?
C'est une initiative nouvelle, dont l’efficacité reste encore clairement à démontrer. Son fonctionnement est rendu plus difficile par l’absence de clarté quant aux obligations respectives des différentes parties. Les engagements qui incombent au Hamas, à Israël ainsi qu’aux autres acteurs concernés ne sont pas toujours définis avec suffisamment de précision. De plus, le fait que certaines violations ou certains manquements soient dénoncés alors que d’autres ne le sont pas contribue, à terme, à affaiblir la confiance dans le processus.
Des interrogations demeurent également quant à la nature même de cette structure : son autorité réelle, son mode de gouvernance et ses perspectives à long terme restent insuffisamment définis. Une clarification de ces éléments serait souhaitable. A ce stade, aucune initiative alternative crédible ne semble émerger. Dans le même temps, la situation à Gaza demeure dramatique et les garanties de sécurité restent insuffisantes, tant pour les Palestiniens que pour les Israéliens. Par ailleurs, les projets évoquant le déploiement de forces internationales, l’arrivée de financements massifs ou encore la reconstruction ambitieuse envisagée dans certains scénarios paraissent aujourd’hui très éloignés de la réalité.
Dans ce contexte, la responsabilité principale continue de relever des Nations unies. C’est le Conseil de sécurité qui a adopté la résolution soutenant le plan porté par ce Conseil pour la paix. Il lui appartient donc de poursuivre les efforts nécessaires à sa mise en œuvre. Cette tâche demeure néanmoins particulièrement complexe au regard des équilibres de pouvoir actuels au sein du Conseil de sécurité.
L’approche diplomatique transactionnelle de Donald Trump au Moyen-Orient représente-t-elle un risque supplémentaire dans une région déjà profondément fragilisée ?
Le conflit à Gaza demeure entièrement irrésolu, qu’il s’agisse des combats les plus récents ou, plus fondamentalement, de la question du conflit entre Israël et les Palestiniens et de la création d’un Etat palestinien. Force est de constater que les méthodes diplomatiques traditionnelles n’ont pas permis de résoudre cette question depuis plusieurs décennies. Il n’est donc pas illégitime d’explorer d’autres approches. Une démarche davantage fondée sur des considérations pragmatiques et transactionnelles peut parfois ouvrir de nouvelles perspectives.
Toutefois, ce conflit se caractérise par une extrême complexité, des intérêts profondément enracinés et une histoire particulièrement lourde. Il serait illusoire de penser qu’il peut être résolu au moyen de quelques rencontres ponctuelles ou de simples incitations financières.
Quels enseignements tirez-vous de cette séquence au Moyen-Orient, qui a démarré avec le 7-Octobre ?
L’idée selon laquelle la sécurité peut être obtenue par l’intensification des frappes et des éliminations militaires s’avère inefficace. Cela vaut pour le Hamas, Israël, le Hezbollah, l’Iran et l’ensemble des acteurs concernés. L’hypothèse selon laquelle la destruction de l’adversaire permettrait d’obtenir reconnaissance ou sécurité est infondée ; elle produit l’effet inverse. Aucun des acteurs ne parvient à vaincre durablement ses adversaires par des moyens militaires. La seule voie possible réside donc dans l’élaboration de perspectives à long terme intégrant également l’avenir et les droits des populations de l’autre côté des frontières. Je sais que c’est très compliqué. Mais c’est le seul chemin.
On ne peut pas laisser les cessez-le-feu et les initiatives de stabilisation reposer sur un cercle restreint de diplomates américains ! Il faut un effort beaucoup plus large. Étant donné que le Liban, Israël, la Palestine et l’ensemble de la région se situent également au voisinage immédiat de l’UE, celle-ci devrait s’engager davantage dans la construction d’une paix durable.
Les prochaines élections législatives en Israël vont-elles faire infléchir la politique israélienne au Moyen-Orient ?
Benyamin Netanyahou, qui a soutenu activement la guerre contre l’Iran ainsi que la conduite des opérations à Gaza ou au Liban, fait aujourd’hui l’objet de critiques de la part de l’opposition, notamment concernant l’éventualité d’un cessez-le-feu avec Téhéran. Toutefois, il serait excessif de considérer qu’un éventuel changement de gouvernement entraînerait, à lui seul, une résolution de ce conflit ou une modification radicale de la politique israélienne.
Dans les différents processus de paix auxquels j’ai participé, il a toujours existé des arguments pour reporter les initiatives diplomatiques : des élections à venir, une transition politique imminente... Ces circonstances sont permanentes dans les relations internationales.
L’argument selon lequel les conditions ne seraient pas réunies faute d’interlocuteurs adéquats a trop souvent servi à différer les efforts nécessaires. Dans le conflit israélo-palestinien en particulier, cette justification a été invoquée de manière récurrente par différentes parties pour éviter d’aborder les questions de fond. Les Européens ont la responsabilité de contribuer à l’élaboration d’un plan de paix concret et crédible, sans attendre un hypothétique changement de leadership dans telle ou telle capitale.
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