La ministre des Sports et les pierres magiques : un symbole de la déliquescence du politique

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La ministre des Sports et les pierres magiques : un symbole de la déliquescence du politique

La ministre des Sports et les pierres magiques : un symbole de la déliquescence du politique

La Coupe du monde de football n'a pas encore commencé que, déjà, les anecdotes savoureuses ou gênantes s’accumulent. L’une d’entre elles est survenue il y a quelques jours, lors de la visite d’Emmanuel Macron au centre d’entraînement de Clairefontaine. Il était accompagné de Marina Ferrari, la ministre des Sports. Rien d’étonnant jusque-là… si ce n’est le cadeau qu’elle avait prévu pour les Bleus à cette occasion. Prenant la parole, elle a offert deux pierres "magiques" aux joueurs. L’une ayant soi-disant des vertus dynamisantes, l’autre censée réduire le stress et atténuer les douleurs musculaires. La scène est d’autant plus gênante que la ministre affirme croire aux vertus de ces cailloux. Qu’on y songe : on lui en a offert un, il y a vingt ans de cela, lors d’une campagne électorale et… admirez la carrière !

On pourrait, pour se faire l’avocat du diable, rappeler que les routes du sport, de la politique et de la superstition se croisent bien souvent. La raison en a été documentée par la sociologie qui a montré de mille façons combien les situations d’incertitude savonnent la pente de la crédulité. La pensée magique est une sorte d’anxiolytique puissant qui nous donne l’illusion de contrôle sur une situation qui nous échappe partiellement. Ainsi, la tentation de croiser les doigts ou de toucher du bois ne se fait jamais aussi sentir que lorsque nous attendons des résultats qui nous inquiètent. Il est des professions qui sont caractérisées par des pratiques superstitieuses parce qu’elles exposent, plus qu’ailleurs, ceux qui les exercent à des situations d’incertitude. C’est pourquoi il y a plus de superstitions chez les pêcheurs, les militaires ou les comédiens que chez les experts-comptables… et il y en a donc beaucoup en sport et en politique.

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Il n’est qu’à se souvenir de la confession sidérante de Michel Denisot, qui a payé, à plusieurs reprises, les services d’un marabout alors qu’il était président du PSG. Les politiques ? Pas mieux. On sait que François Mitterrand consulta régulièrement Elizabeth Teissier entre 1990 à 1995 et que Ronald Reagan fit de même avec une astrologue californienne du nom de Joan Quigley. Même Valéry Giscard d’Estaing, énarque et polytechnicien, confessa un jour, à la télévision, attacher de l’importance aux signes horoscopiques et, non moins étonnant, avoir porté un objet fétiche donné par un sorcier sénégalais lors de sa victoire à l'élection présidentielle de 1974 ! Il ne fait pas de doute que l’intelligence est tout à fait compatible avec les croyances les plus saugrenues. On pourrait s’inquiéter, à juste titre, qu’elles soient présentes au sommet de l’Etat. Il faut néanmoins se souvenir que les confessions d’un Giscard d’Estaing sur la chaîne Histoire n’ont été faites qu’après le terme de son mandat. La passion astrologique de Mitterrand ne fut connue du public qu’en raison de l’indélicatesse de son astrologue.

La situation dans laquelle Marina Ferrari nous place est un peu différente : elle est encore ministre des Sports et donne, avec ce geste rendu public, un drôle d’exemple. Bien sûr, on pourrait trouver cela anodin à la veille d’une Coupe du monde qui nous a échappé de peu lors de la dernière finale : qu’y a-t-il de grave à convoquer un zeste de pensée magique ? On peut aussi voir les choses autrement et trouver qu’il s’agit d’un symbole de la déliquescence du politique. Qu’un esprit, aussi brillant soit-il, puisse céder à la tentation superstitieuse dans le secret de sa vie mentale, on ne saurait le condamner, mais faut-il accepter que ce type de pratiques deviennent publiques ? Si l’on admet qu’un dirigeant politique, dans l’exercice de sa fonction, prête des pouvoirs de chance à des pierres, qu’est-ce qui nous garantit qu’un autre n’ira pas jusqu’à leur conférer des vertus guérisseuses ? Et comment faire entendre fermement la voix de la rationalité, notamment en matière de santé publique où elle est parfois dangereusement contestée, si chacun peut faire de ses croyances privées une manifestation publique ? Après tout, on peut aussi s’en laver les mains et déclarer comme le physicien Niels Bohr, alors qu’on lui reprochait d’exposer un fer à cheval sur le mur de son bureau : "Il paraît que ça marche même si on n’y croit pas."

Gérald Bronner est sociologue et professeur à la Sorbonne Université.

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