La vérité sur le travail se cache dans cette piscine de David Hockney

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La vérité sur le travail se cache dans cette piscine de David Hockney

La vérité sur le travail se cache dans cette piscine de David Hockney

Un rectangle bleu représente la piscine. Au-dessus, un autre est le ciel clair. Entre les deux, une longue bande horizontale beige, sur laquelle se dresse encore un rectangle, plus foncé, celui de la maison. Deux palmiers verticaux équilibrent la composition à droite. Au premier plan, le losange oblique d’un plongeoir lumineux nous invite dans le tableau. Aucun être humain dans ce silence. Mais en plein milieu de l’eau, d’immenses éclaboussures suspendues, traces d’un plongeon qui vient, à l’instant, de faire irruption.

"A bigger splash" est le tableau le plus célèbre de David Hockney et un emblème mondial de l’art contemporain. Il a conquis plusieurs générations d’amateurs. Peut-il inspirer notre réflexion et notre action managériales ?

La structure géométrique parfaitement ordonnée du tableau est un écho à l’organisation formelle de l’entreprise. La production semble pouvoir se faire avec efficacité par l’obéissance aux ordres et aux procédures prévues. Or l’éclaboussement inattendu qui emplit l’espace a la même fonction que le travail réel. Les routines sont toujours insuffisantes. C’est grâce à l’émergence spontanée des initiatives des salariés qu’on fait face à l’imprévu. Comme l’a montré la recherche, notamment l’ergonomie du travail, la femme et l’homme mettent en permanence leur activité informelle au service de l’organisation afin qu’elle tourne. A l’hôpital comme dans une entreprise de livraison, la production d’un service de qualité dépend de la créativité que les soignants et les livreurs ajoutent aux règles prescrites pour gérer les aléas.

"A Bigger Splash" de David Hockney (exposé à la Tate Britain)

L’entreprise est souvent obsédée par la vitesse d’exécution. Et tous les regards sont concentrés sur les KPIs. Dans cette hyperactivité, seule la célébration d’une performance est une pause acceptable. La réalisation concrète du travail par l’humain reste invisible. Mais on peut repérer sa trace si, à la manière de Hockney dans ce tableau, on prend le temps d’arrêter le temps. C’est alors que l’on peut voir un jaillissement fugace. C’est un conflit entre deux services ou une tension paradoxale entre sécurité et productivité. Alors seulement, on sait : cachés derrière les chiffres, comme le plongeur nageant sous l’eau de la piscine, des personnes s’activent.

Manager ne consiste pas à piloter un résultat qui, par définition, résulte d’un cheminement. Manager, c’est accompagner sur le chemin jusqu’à destination. On manage lorsque l’on remplace la réunion mensuelle de présentation descendante du chiffre d’affaires par un espace de discussion sur le travail et ses difficultés en réunissant une équipe autour de son responsable.

Et si l’art assagissait notre tentation de la gestion frénétique ? Il le permet d’abord en introduisant une rupture dans notre temporalité. L’impératif d’urgente réactivité nous entraîne dans des réactions automatiques qui peuvent emplir tout l’espace de nos journées de travail. Or un événement imprévisible demande une réponse inhabituelle. Des pompiers arrosent de leurs lances le fond d’une cuisine où ils pensent que se trouve le foyer de l’incendie. Leur capitaine prend du recul. Il s’interroge sur la chaleur qu’il ressent dans ses oreilles. Il réfléchit à partir de ce ressenti. Soudain il comprend. Le feu se trouve à l’étage inférieur, juste en dessous de leurs pieds. Il ordonne à son équipe de sortir. Quelques secondes plus tard, le plancher s’écroule. S’arrêter devant une œuvre d’art nous oblige à suspendre le flux. Nous entrons en nous-mêmes, en profondeur, là où la raison renoue le dialogue avec l’intuition. Nous découvrons des marges de manœuvre nouvelles.

Ensuite la peinture éduque notre regard. La vitesse réduit le champ visuel et cognitif. Ralentir nous redonne accès à notre capacité d’observation. Nous pouvons alors chercher à comprendre le fonctionnement réel de l’activité productive de notre organisation et le rôle prépondérant qu’y joue l’ingéniosité humaine. Nous devenons plus complexes que le système dont nous avons la charge, ce qui est une condition nécessaire à son pilotage. C’est ainsi que certains dirigeants, lorsqu’ils prennent une nouvelle responsabilité, consacrent leurs premières semaines à apprendre auprès de leurs collaborateurs de terrain.

"A bigger splash" de David Hockney nous rappelle que le sens du travail provient de la vie que chacun y injecte à tout instant. Le manager ne doit pas seulement contrôler et mesurer le passé, mais aussi reconnaître et favoriser l’émergence des actions humaines créatrices d’une performance à venir. L’art, la peinture en particulier, en nous amenant à ralentir et en affûtant notre regard, peut ainsi faire de nous de meilleurs managers.

*Thierry Nadisic est professeur en comportement organisationnel et directeur de l’Executive MBA d’emlyon business school.

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