Germaine de Staël se posait cette question éternelle peu avant sa mort, au début de la Restauration, en 1816 : "Les ténèbres ou les lumières triomphent-elles en Europe ?" Deux ans plus tôt, dans une autre lettre, elle écrivait : "L’exil m’a fait perdre les racines qui me liaient à Paris et je suis devenue par mes goûts européenne." L’Europe aura été la grande affaire de la vie de cette femme qui était franco-genevoise d’origine, suédoise par son mariage et germanophile par ses lectures. Ancienne présidente de la Société des études staëliennes et directrice des Cahiers staëliens, l’universitaire Stéphanie Genand vient de publier la nouvelle biographie de référence de cette grande dame qui n’a jamais fait l’unanimité. Jadis peinte par Elisabeth Vigée-Lebrun, comme Marie-Antoinette, Germaine de Staël a tout d’une icône. Connectée aux meilleurs esprits de son temps, elle aura connu Goethe, le prince de Ligne ou Byron. Mais si Lamartine et Sainte-Beuve virent respectivement en elle un "tribun sublime" et "l’indépendance souveraine du génie au temps de l’oppression la plus entière", Napoléon n’a jamais pu souffrir cette rebelle de bonne famille. Dans le Mémorial de Sainte-Hélène, où il s’en moque à plusieurs reprises, la jugeant tour à tour laide, intrigante et hypocrite, il a ces mots cinglants : "Elle combattait d’une main et sollicitait de l’autre."
Née à Paris en 1766, Germaine est ce qu’on appelle désormais une nepo baby : sa mère est une salonnière en vue et son père, le banquier protestant Jacques Necker, devient ministre des Finances en 1776. Nous ne ferons pas de psychanalyse, mais relèverons tout de même cette phrase de la jeune fille, alors âgée de 19 ans, au sujet de son père : "De tous les hommes de la terre, c’est lui que j’aurais souhaité pour amant." Léonard, l’acerbe coiffeur de la reine, a beau lui trouver une "corpulence de servante d’auberge", elle est un des meilleurs partis du royaume. Danser dans les bals jusqu’à 5 heures du matin comme elle aime faire n’est pas un projet de vie. On songe à la marier à William Pitt, le Premier ministre anglais, avant de lui faire épouser Erik de Staël, ambassadeur de Suède en France. On ne peut pas dire que ce soit la passion : "C’est un homme parfaitement honnête, incapable de dire ni de faire une sottise, mais stérile et sans ressort : il ne peut rendre malheureuse que parce qu’il n’ajoutera pas au bonheur et non parce qu’il le troublera."
Germaine de Staël n’est pas longue à le tromper avec Louis de Narbonne (avec lequel elle a deux fils), puis avec Benjamin Constant (avec lequel elle aura plus tard une fille). Cette instabilité amoureuse navre ses parents, retirés dans leur château de Coppet, dans le canton de Vaud, mais elle n’en a cure, car la grande Histoire l’appelle. Déjà férue de littérature et de philosophie politique, Germaine de Staël affine sa pensée auprès de Constant : tous les deux convaincus des vertus du libéralisme, ils écrivent à quatre mains – c’est ensemble qu’ils auraient inventé le terme de "réaction" en 1797. Alors que le Directoire tangue, un certain Bonaparte monte en puissance. Germaine de Staël est d’abord séduite par cet homme qu’elle rencontre à une réception donnée par Talleyrand au ministère des Relations extérieures. En 1798, elle est fascinée par la campagne d’Egypte – de son côté, Bonaparte lit un livre d’elle au cours de l’expédition, De l’influence des passions sur les individus et les nations. C’est à partir du 18 Brumaire, fin 1799, que ça se corse. L’ancien "héros" est considéré comme un "parvenu", et bientôt comme un "tyran" et un "barbare satyrique", par la fille de Necker. Ils se choquent l’un l’autre : lui en ratifiant le Concordat en 1801, elle en publiant son roman Delphine en 1802. Elle n’a plus le droit d’approcher à moins de 20 lieues de Paris, et s’exile à Coppet, qui devient une plaque tournante des intellectuels européens.
Delphine ayant eu beaucoup de succès à l’étranger, l’écrivaine se rend en Allemagne (Francfort, Weimar, Berlin), puis en Italie (de Milan à Naples). Désespérée par les Français, "misérablement frivoles", elle se passionne pour tout ce qui vient d’ailleurs en Europe, ce que l’on sent bien dans un nouveau roman, Corinne ou l’Italie, publié en 1807. La mort de son père, en 1804, un mois avant la proclamation de l'Empire, a fait d’elle une riche héritière, propriétaire en Suisse, en France et même aux Etats-Unis, où Necker avait acheté des terres. Les épreuves ne l’épargnent pas. En 1809, elle apprend que ce fourbe de Constant, qui restera le grand amour de sa vie, en a épousé une autre sans la prévenir. En 1810, Napoléon lui-même bloque la parution de son livre De l’Allemagne, sur lequel elle avait travaillé pendant six ans – les 10 000 exemplaires imprimés sont mis au pilon.
"Enfin le système de me traquer comme une biche est tellement suivi qu’il faut ou plier ou partir, et je crois devoir au nom de mon père et à ma conscience de ne pas plier", écrit-elle dans une lettre. Après avoir songé à découvrir l’Amérique, elle part en 1812 pour son dernier grand voyage européen, qui la mène en Autriche, en Ukraine, en Russie (où elle rencontre Alexandre Ier) et en Suède, où elle est "reçue comme une reine" (selon ses propres termes) par Jean-Baptiste Bernadotte, en qui elle voit "le Napoléon des honnêtes gens". Ce tour la mène jusqu’à Londres, où elle est là aussi accueillie comme la célébrité cosmopolite qu’elle est. Un éditeur anglais lui propose un énorme contrat pour De l’Allemagne, qui paraît en novembre 1813 – le premier tirage de son livre interdit part en trois jours. La chute de Napoléon lui permet de retourner vivre à Paris, où elle retrouve ses proches, notamment sa grande amie Juliette Récamier. Sororité avant l’heure, elle écrivait à cette dernière : "Vous m’avez fait connaître ce qu’il y a de vraiment doux dans la tendresse pour une femme : c’est l’alliance de deux êtres faibles qui regardent ensemble leurs oppresseurs." Quelle autre femme aura osé tenir tête à Napoléon aussi fermement ? Inutile de chercher : il n’y en a pas.
Malgré ce que pourrait laisser croire son irréductible énergie, Germaine de Staël n’a jamais été en bonne santé. Elle a longtemps consommé de l’opium pour oublier diverses douleurs. Cela ne soigne pas les maladies. Lors d’une réception chez Elie Decazes, alors ministre de la Police, elle s’effondre. Fiévreuse, elle reste trois mois alitée, à bout de forces mais ne perdant pas son humour, se décrivant "couchée sur le dos depuis 90 jours comme une tortue, mais avec beaucoup plus d’agitation d’esprit et de souffrance d’imagination que cet animal". Elle s’éteint en 1817, à 51 ans. Deux livres essentiels sont publiés après sa mort : Considérations sur la Révolution française (1818) et Dix années d’exil (1821). Terminant alors sa vie à Sainte-Hélène, Napoléon relit Corinne et reconnaît s’être trompé de stratégie avec elle : "Mme de Staël m’a fait plus d’ennemis dans son exil qu’elle ne m’en aurait fait en France." Il avoue enfin : "Personne ne saurait nier, après tout, que Mme de Staël est une femme d’un très grand talent, fort distinguée, de beaucoup d’esprit, elle restera."
Germaine de Staël. Le Prix de la liberté par Stéphanie Genand. Perrin, 339 p., 23,50 €.
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