Le mois de juin sonne l’heure des barbecues. Joie estivale de millions de Français, le barbecue est peut-être l’un des plus redoutables démentis adressés à l’esprit du temps. On nous dit que tout s’accélère, que tout doit être rapide, et immédiat. Or le barbecue repose sur le temps long. Il suffit qu’un ami lance un joyeux "On se fait un barbec ?" pour que chacun sache immédiatement ce que cela signifie : une journée entière vient d’être condamnée.
Personne ne sait vraiment à quelle heure cela commencera, encore moins à quelle heure cela finira. On promet un déjeuner à midi, on mange à 15 heures. C’est qu’entre les premiers convives qui arrivent à 11 heures et les derniers à 14 heures, pas simple de viser juste. Mais les invités l’acceptent avec une étonnante sérénité. Là où le retard est partout vécu comme une offense, il devient ici une composante du plaisir.
On nous explique que le lien social se délite, que chacun vit enfermé dans sa bulle numérique. Pourtant, il suffit d’un barbecue pour reconstituer spontanément une communauté. Comme dans toute tribu, il y a les habitués, les invités de passage dont personne ne connaît encore très bien le prénom, les enfants surexcités, les adolescents vaguement présents, et les anciens installés à l’ombre. Le barbecue rappelle discrètement que la civilisation est née autour du feu avant de s’organiser autour des écrans.
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On nous parle de l’horizontalité, de la disparition des hiérarchies et de la méfiance envers toute forme d’autorité. Pourtant, autour d’un barbecue, une hiérarchie se constitue immédiatement. Celui qui tient les pinces règne sans partage. C’est le maître de la journée. On le reconnaît vite. Bermuda, espadrilles, manches retroussées, il fait face à son barbecue de spécialiste, véritable cylindrée équipée de thermomètres, jauges, tablettes latérales, ou à son modeste bac métallique noirci par quinze étés successifs, bancal sur ses pieds, dont la grille rouillée menace de céder à chaque "chipo".
Dans les deux cas il ne cuisine pas : il officie avec le sérieux d’un ingénieur nucléaire. Il choisit l’ordre des cuissons, décrète que "ce n’est pas prêt". Les plus affamés lui posent régulièrement des questions : "C’est prêt ?", "On peut manger ?". Il délivre ses réponses avec la gravité d’un cardiologue annonçant des résultats d’analyse : "Encore cinq minutes" (ce sera une demi-heure).
Son autorité n’a aucun fondement démocratique, personne ne l’a élu, mais personne ne la conteste. Le barbecue rappelle ainsi une vérité que notre époque préfère souvent oublier : certaines autorités naissent de la compétence. Face au feu, celui qui sait faire, commande.
On nous rappelle aussi qu’il faut surveiller notre alimentation, limiter les risques, éviter le gras, le sucre, le sel, les substances cancérigènes. Nous comptons nos calories, surveillons notre cholestérol, multiplions les dépistages, lisons les notices nutritionnelles avec une attention quasi religieuse. Mais devant un barbecue, même les plus prudents suspendent leurs principes. On accepte d’engloutir de la merguez carbonisée. Pour quelques heures, le principe de précaution est suspendu au-dessus des braises.
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Mais le plus étonnant est peut-être ailleurs. Nous vivons dans une société du confort. Tout est conçu pour supprimer les contraintes, les désagréments et les imprévus. Or le barbecue est une célébration joyeuse de l’inconfort. On mange tard. Souvent froid. Les accompagnements laissent généralement à désirer : une feuille de salade un peu triste, quelques chips abandonnées au fond d’un saladier, un taboulé industriel oublié au soleil. Les verres manquent, les chaises aussi. Quelqu’un finit toujours debout. Un autre mange sur ses genoux. Les guêpes participent au repas. Et la fumée choisit systématiquement la direction de la table.
Le barbecue est peut-être l’un des derniers lieux où l’homme contemporain cesse d’être conforme à son époque. Il accepte l’attente dans une civilisation de l’urgence, l’autorité dans une culture de l’horizontalité, le risque dans une société de précaution, l’inconfort dans un monde qui ne cesse de vouloir le supprimer, et l’esprit collectif dans une époque qui valorise l’individu. Quelques braises seulement suffisent à faire vaciller nos certitudes contemporaines. Preuve s’il en fallait que nos pratiques les plus joyeuses ne sont pas toujours celles qui épousent l’époque, mais celles qui lui résistent.
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