Les jouets survivront-ils aux écrans ? Derrière "Toy Story 5", la réalité des chiffres

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Les jouets survivront-ils aux écrans ? Derrière "Toy Story 5", la réalité des chiffres

Les jouets survivront-ils aux écrans ? Derrière "Toy Story 5", la réalité des chiffres

Et si les jouets avec lesquels nous avions à peu près tous joué, enfants, étaient en passe d'être remplacés ? C'est la crainte mise en scène par les studios Pixar dans leur dernier Toy Story. Sorti au cinéma le 17 juin, le scénario de ce cinquième épisode se construit autour de l'arrivée dans le foyer d'une tablette numérique - le "Lilypad". Complètement absorbée par son nouveau jouet, Bonnie, huit printemps, délaisse ses poupées, sa dînette, ses animaux en peluche ; même l'iconique Buzz l’Eclair, avec son casque de cosmonaute, son laser rouge, et qui avait lui-même failli remplacer le shérif vintage Woody, n’intéresse plus l’enfant.

Mais alors, faut-il craindre, à l'instar des petits hommes en plastique de Bonnie, "l'extinction" des jouets dits "traditionnels" ? De prime abord, le scénario de Pixar ne semble pas vraiment épouser le réel. En 2025, le marché a progressé de 6 % aux Etats-Unis pour atteindre 30 milliards de dollars et de 7 % en France où il tutoie les 5 milliards d'euros. Une apparente bonne santé, qui masque néanmoins quelques symptômes plus préoccupants.

Le marché des jeux et jouets a connu une forte croissance entre 2024 et 2025, malgré une baisse du nombre d'enfants.
Le marché des jeux et jouets a connu une forte croissance entre 2024 et 2025, malgré une baisse du nombre d'enfants.

Car si l'on regarde d'un peu plus près, ce sont les ventes de jouets destinés aux jeunes adultes qui ont le plus augmenté ; celles des jouets pour enfants ont reculé de 200 millions d’euros entre 2019 et 2023 en Europe. En France, les parents ont certes dépensé un peu plus par enfant en 2025 - environ 2 % de plus que l’année précédente -, mais cette hausse peut également se lire comme une conséquence de la baisse de la natalité - lorsque les enfants sont moins nombreux, chaque panier peut mécaniquement grossir sans que le jeu d’enfant retrouve pour autant sa place d’autrefois.

En tout état de cause, ce n'est pas aux enfants que le secteur du jouet doit son dynamisme ; mais plutôt à ceux que l'on surnomme, non sans une pointe goguenarde, les "kidults" - ces adolescents et adultes qui ont conservé leur âme d'enfant et continuent à prendre un certain plaisir à jouer. En France, les plus de 12 ans représentent désormais 36 % des ventes de jouets, et leurs achats ont bondi de 22 % en 2025. Aux Etats-Unis, le phénomène pèse déjà 13,4 milliards de dollars et a avalé près d’un tiers du marché américain du jouet.

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Certes, le secteur du jouet, dont la mission "est de faire le bonheur d'un enfant", selon la formule de Buzz l’Eclair, n'est donc pas près de disparaître ; reste que les studios Pixar braquent les projecteurs sur une tendance bien réelle. Car des Bonnie complètement happées par leurs écrans au point de ne plus faire attention à ce qui les entoure, l'époque en est peuplée. En France, un quart des enfants âgés de 6 à 10 ans disposent d'une tablette, selon les données de Santé publique France. Aux Etats-Unis, le phénomène est encore plus massif : près de sept enfants sur dix du même âge que l'héroïne de la saga en possèdent une.

Par ailleurs, lorsque l'on observe la place qu'occupent les écrans dans le quotidien des plus jeunes, force est de reconnaître que le scénario de Toy Story 5 pourrait à terme, se concrétiser. En moyenne, les enfants de l'âge de Bonnie passent deux heures par jour devant les écrans en France, et trois heures aux Etats-Unis. Et là réside toute l’intrigue du film ; la guerre que Woody, Buzz l’Eclair et les autres jouets livrent au Lilypad raconte, à hauteur d’enfant, la bataille de l’économie de l’attention — ce système dans lequel les différents acteurs de l'industrie du divertissement rivalisent pour capter un maximum de notre temps de cerveau disponible.

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Dans une interview accordée au Guardian, l'acteur qui joue la voix du shérif Woody, Tom Hanks, se désole que "nous ayons développé un jouet qui va dévorer le temps et l’attention". Ces heures passées devant les écrans sont, mécaniquement, du temps qui ne sera pas consacré aux jeux "traditionnels", ni, comme le regrette, toujours dans le Guardian, l'actrice Greta Lee (voix de Lilypad) à des activités comme "la randonnée, le jardinage, et toutes ces bonnes vieilles choses qui restent très agréables pour les enfants".

En France, les jeunes ont très vite accès aux écrans.
En France, les jeunes ont très vite accès aux écrans.

Si les effets d’une exposition précoce aux écrans sur le développement de l’enfant sont désormais bien documentés, les bénéfices des jeux et activités sans écrans restent souvent sous-estimés et assez peu mis en valeur. Pourtant, jouer à la maîtresse, donner vie à ses figurines, s'imaginer le temps de quelques minutes médecin, ne se résume pas à des activités frivoles - bien au contraire ! Dans son rapport, l’American Academy of Pediatrics montre comment le "jeu libre" favorise le langage, l’attention, l’autorégulation, et les interactions sociales.

Le contraste entre l'après et avant la tablette dans Toy Story 5 est en ce sens saisissant. Avant l’arrivée du "Lilypad", Bonnie jouait dehors, inventait des scénarios avec ses jouets, leur prêtait des voix, des répliques. Mais dès que la tablette a été glissée entre ses mains, la jeune fille, naguère vive et communicative, s'est complètement repliée sur elle-même, jusqu’à ne presque plus mettre le nez dehors - un basculement qui n’a rien d’anodin, si l’on suit l’analyse de Pierre Valentin, auteur du Malaise dans la génération Z, pour qui la raréfaction des sorties et des rencontres compte parmi les ressorts du mal-être des jeunes.

La tablette ne remplace donc pas seulement les jouets, mais aussi ce qu’ils éveillent chez l’enfant au-delà du simple divertissement : inventer, parler, découvrir, réfléchir, agir. Autant de facultés qu'une tablette ne sollicite pas de la même manière. Dans son essai L’homme démantelé, Baptiste Detombe montre avec finesse comment les écrans, en activant les circuits de la récompense, peuvent enfermer l’enfant dans une bulle où ni sa réflexion ni son action ne sont véritablement mises à contribution. Or, comme l’écrivait Jean-Jacques Rousseau dans Emile ou de l'Education, que le jeune essayiste cite : "Vivre, ce n’est pas respirer, c’est agir ; c’est faire usage de nos organes, de nos sens, de nos facultés, de toutes les parties de nous-mêmes qui nous donnent le sentiment de notre existence." Toy Story 5, ou Rousseau à l’âge de la tablette.

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