Comme les modèles qu’ils entraînent, les géants de l’IA n’ont pas réponse à tout. Ils peuvent mal évaluer une situation, méconnaître un sujet. Et bloquer. Mais jamais trop longtemps. Chez eux, l’apprentissage est rapide. Question de survie dans un milieu ultra-concurrentiel. Fin mars, à la CERAWeek de Houston (Texas), la grand-messe annuelle du secteur de l’énergie, la leçon leur est venue de Laura Swett. Sur scène, la présidente de la Ferc, l’organisme fédéral chargé de la régulation et de la surveillance de l’énergie aux Etats-Unis, s’est montrée particulièrement franche. Elle a déploré le "manque de compréhension" des réalités du réseau électrique par les Big Tech, désireux d’y brancher leurs hyperscalers - des data centers XXL. Et leur a reproché de ne pas venir plus souvent à sa rencontre.
Le message semble être passé. Depuis quelques mois, les rois de l’intelligence artificielle se sont rapprochés de la Ferc qui doit publier en juin une proposition visant à intégrer plus rapidement les centres de données aux grands réseaux électriques régionaux. Rompus au lobbying à Washington, ils n’avaient pas vraiment l’habitude de frayer avec les régulateurs, trop souvent synonymes, pour eux, de contraintes et de lenteurs. Cette fois, nécessité fait loi. Dès le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, Google a étoffé ses équipes d’experts en énergie et en réglementation. Un mouvement copié par ses rivaux dans l’IA, la plupart installés dans la Silicon Valley. OpenAI s'est alloué les services de John McCarrick, ex-conseiller en politique énergétique dans la première administration Trump. Anthropic a embauché Ariel Horowitz, passée par le Département américain de l'Énergie. Tous ont compris que la prochaine bataille ne se livrera pas sur le terrain des données, mais bien des électrons.
C’est l’un des traits caractéristiques de cette nouvelle technologie. Derrière la simplicité apparente d’une question posée à un chatbot se cache une ingénierie extrêmement sophistiquée. L’élément le plus critique est le processeur graphique (GPU), conçu à l’origine pour de puissants calculs informatiques dans la recherche scientifique. Vendue entre 30 000 et 40 000 dollars pièce, cette puce permet aujourd'hui à ChatGPT (OpenAI), Claude (Anthropic) ou bien Gemini (Google) de répondre à n’importe quelle requête. Le problème, à ce jour, n’est pas son coût mais sa gourmandise. Un seul GPU de dernière génération niché dans un serveur de data center consomme à l’année l’équivalent en électricité d’un foyer occidental. Rendre l’IA disponible sans interruption à un nombre d’utilisateurs toujours plus grand requiert des centaines de milliers, voire des millions de GPU. Soit beaucoup, beaucoup de courant. Et si possible, à moindres frais. L'an dernier, Jensen Huang, à la tête de Nvidia, a prédit que la Chine pourrait devancer les États-Unis dans le domaine de l'IA, en partie grâce à de l'électricité à la fois abondante et bon marché qui bénéficie à ses champions, comme DeepSeek ou Alibaba.
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Cécile Maisonneuve se souvient des premiers signaux faibles : des offres d’emploi repérées sur LinkedIn, il y a quelques années, pour recruter des ingénieurs spécialistes de l’énergie chez Microsoft, premier investisseur dans OpenAI. "L'électricité est désormais le vecteur de la puissance de l'IA, assure la fondatrice du cabinet Décysive et chroniqueuse à L’Express. Il y a un mariage clair entre le gigaoctet et le gigawatt." Les grands noms du milieu n’en font plus mystère. Arthur Mensch, à la tête du champion français Mistral AI, l'a récemment confirmé devant une commission parlementaire : son métier consiste à transformer "l'électricité en tokens".
Cette petite unité d'information - le plus souvent un fragment de texte ou d’image - sert à mesurer avec précision la consommation de l’IA. "Il y a deux ans, nous traitions 9,7 milliards de tokens par mois. Ce chiffre a été multiplié par plus de 300 sur l’ensemble de nos plateformes", a indiqué Google début juin. Dans les entreprises, la mode du tokenmaxxing pousse à dépenser toujours plus pour gagner en productivité. Les Big Tech rient jaune : elles s'enrichissent, certes, mais la production actuelle d'électricité sur Terre ne suffit plus à répondre à leurs besoins. "Nous sommes officiellement entrés dans la phase Mad Max", résume sur X Michael Thomas, le patron de Cleanview, une plateforme qui piste les investissements énergétiques des mastodontes.
Ceux-ci, en toute logique, ne cessent d’augmenter. Ils prennent plusieurs formes. Les Gafam privilégient souvent les Power Purchase Agreement (PPA), ces accords de fourniture d’énergie bas-carbone à long terme, couplé à une garantie de prix. Selon BloombergNEF, Meta, Amazon, Google et Microsoft ont représenté la moitié des deals signés l’an dernier dans le monde. A eux seuls, les deux premiers ont acheté pour 20,4 gigawatts d’énergie. L'équivalent de vingt réacteurs nucléaires.
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Ces contrats ne leur suffisent pas. Alors parfois, ils rachètent tout bonnement les fournisseurs. En décembre dernier, Alphabet, la maison mère de Google, a annoncé l’acquisition d’Intersect Power, un producteur d'énergies renouvelables. Montant de la transaction : 4,75 milliards de dollars en espèces, plus la dette. De consommateur d’électricité, Google est devenu propriétaire d’infrastructures. Une évolution révélatrice de la stratégie des géants de l’IA : l’intégration de toute la chaîne de valeur. L’objectif ? Créer d’immenses parcs comprenant data centers, moyens de production et unités de stockage d’électricité. Aux Etats-Unis, Cleanview a identifié près de 60 sites prévoyant de générer leur propre énergie "derrière le compteur". C’est-à-dire sans se brancher, du moins dans un premier temps, au réseau électrique.
"Se connecter au réseau constitue un véritable goulet d’étranglement, pointent Emmanuel Austruy et Souhail Cherqaoui-Fassi, directeurs associés au BCG. La demande est colossale." Au Texas, le gestionnaire public s'est vu réclamer 180 gigawatts de raccordement par les centres de données locaux. Soit le double de ce qui transite aujourd'hui... sur toute la planète ! En moyenne, les délais atteignent cinq ans aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, sept en Allemagne et jusqu’à dix aux Pays-Bas. Une éternité pour les Big Tech. Bénéficiant, grâce au nucléaire, d’une électricité prolifique et décarbonée, la France a bien compris qu’elle avait une carte à jouer en proposant l’année dernière des procédures accélérées. Trois des huit sites identifiés pour accueillir des centres de données ont été retenus par le conglomérat japonais SoftBank, qui vient d’annoncer un investissement de 45 milliards d’euros lors du sommet Choose France. La géographie de l'IA, prédit Cécile Maisonneuve, sera celle d'une électricité fiable et verte. Pas uniquement celle des talents et des capitaux.
Ces derniers restent cependant nécessaires pour contourner les limites physiques des réseaux électriques. Sam Altman, le PDG d’OpenAI, a investi dans la société aérospatiale Boom Supersonic, qui reconvertit des moteurs à réaction pour alimenter des data centers isolés. Plus largement, les compagnies d’IA se tournent vers la solution la plus rapide et la moins chère, du moins avant la crise au Moyen-Orient : le gaz. Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), l’an dernier, 21 % des commandes de turbines venaient des développeurs de data centers américains. Les plus vertueux y accolent des systèmes de capture et de stockage de carbone. Les autres font sans. Dans la précipitation, certains ont même opté pour un approvisionnement encore plus polluant, à base de charbon ou de fioul. Des solutions qui se veulent temporaires.
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"En ce moment, la logique est assez simple, relève Prashant Khorana, directeur de l’énergie chez Wood Mackenzie. Prendre tout ce qui est disponible, partout où cela reste économiquement pertinent." Les renouvelables, dont les coûts ne cessent de baisser, font évidemment partie des solutions développées - couplées à des batteries pour éviter les écueils de l’intermittence. "Le solaire est la seule énergie capable d’aller aussi vite que l’IA", assure Edouard Roblot, directeur énergies solaires chez Idex et auteur de Vivre sans CO2 (Hermann, 2026). Le nucléaire profite aussi de cette course aux électrons. Des accords ont été passés par Microsoft et Google avec des énergéticiens pour rouvrir les centrales de Three Mile Island (Pennsylvanie) et Duane Arnold (Iowa).
Conscients du mur qui se dresse devant eux, les géants de l'IA misent également dans les start-up et les technologies de demain. En investissant dans Fervo Energy, pépite de la géothermie nouvelle génération, Google a verrouillé des droits exclusifs sur cette ressource jusqu'en 2028. Amazon et Meta ont parié sur des concurrents : Zanskar, Sage Geosystems et XGS Energy. Même appétit pour les petits réacteurs nucléaires, en plein boom, ou à plus long terme, la fusion. Google, encore lui, s’est rapproché de Commonwealth Fusion Systems, tandis que Microsoft et Amazon coopèrent avec Helion et General Fusion.

La boulimie d'énergie des Big Tech n’est pas sans conséquences pour les populations. Là où les data centers s’agglutinent, comme au Texas ou en Virginie, les prix de gros de l’électricité bondissent de 20 à 40 %, renseigne une étude récente menée par le professeur associé à HEC Olivier Darmouni. En Arizona, la hausse sera contenue pour les clients résidentiels à 14,5 %. Mais les très gros consommateurs d’énergie verront la facture grimper de 45 %, indique le Wall Street Journal. L’inquiétude des élus locaux ne cesse de grandir. En dévorant les réserves de capacité qui amortissent les pics de demande, cette frénésie fragilise des réseaux déjà sous tension et ravive le spectre de black-out. Plusieurs Etats américains montent au créneau dont le Maine, premier à voter en avril un moratoire sur la construction de grands centres de données.
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Les maîtres du token remplaceront-ils un jour nos EDF ou Engie - dont la patronne, Catherine MacGregor, siège au board de Microsoft ? "J’espère que non, réagit Pawel Czyzak, directeur du programme Europe chez Ember, un groupe de réflexion familier de ces sujets. L'oligopole des leaders de l'IA dispose déjà d’un immense pouvoir politique et financier."
En décembre, l’Autorité de la concurrence a alerté sur leur montée en puissance. "Ils pourraient bientôt devenir offreurs sur les marchés de l’énergie en France", anticipait son président, Benoît Cœuré. Une réalité palpable outre-Atlantique, où Amazon, Google et Microsoft assurent déjà du négoce d’électricité - la licence de Meta est en attente de validation. Sans figurer encore parmi les principaux acteurs, ils gagneront forcément en influence.
"Les Big Tech peuvent concurrencer une partie de l’activité des énergéticiens - la production - mais plus difficilement l’ensemble", estiment Emmanuel Austruy et Souhail Cherqaoui-Fassi. En clair, pas question de changer les compteurs chez les particuliers. "Entretenir un réseau au jour le jour pendant des décennies s’avère beaucoup plus complexe que le simple fait de générer des électrons", abonde Edouard Roblot. En outre, il existe de profondes différences entre un OpenAI et un Amazon. "Ce dernier, avec son expertise dans le commerce en ligne, dispose d’entrepôts et d’infrastructures physiques. Il pourrait plus facilement se positionner sur le solaire résidentiel, suggère Prashant Khorana. Pour autant, je ne vois pas ces entreprises se lançaient bille en tête dans l’énergie, dont les logiques s’apparentent davantage à celles de l’immobilier que de la tech."
Par le passé, plusieurs industries électro-intensives ont exploré la possibilité de se placer en amont de ce secteur. Des opérateurs ferroviaires, des cimentiers, des fabricants d’aluminium ou d’acier... "L’histoire est un éternel recommencement, concluent les experts du BCG. Les data centers constituent une nouvelle génération de consommateurs d’énergie qui se posent les mêmes questions d’intégration verticale que d’autres avant eux." A une différence, de taille : leurs moyens financiers sont autrement faramineux.
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