D'un hobby, Srdjan Kovacevic a fait un business. Les produits qu'il fabrique ne sont pas anodins : des drones à double usage, aussi bien civil que militaire. "Aujourd'hui, la majorité de la demande vient du secteur de la défense", reconnaît-il. Une situation peu surprenante dans une Europe angoissée par la guerre des airs qui fait rage en Ukraine.
Ces engins volants s'écoulent par centaines de milliers dans le monde. D'après le groupe d'intelligence économique Fortune Business Insight, le marché des drones militaire ne cesse de croître : estimé à 18,2 milliards de dollars en 2025, il devrait peser 20 milliards cette année et dépasser les 30 milliards en 2034. S'y ajoutent les drones civils, largement utilisés sur le champ de bataille, dont les ventes pourraient atteindre 2,9 milliards de dollars en Europe en 2030, selon les prédictions de Grand View Research.
Problème : la grande majorité des acteurs dépendent actuellement de la Chine. "Il s'agit surtout d'intégrateurs, qui achètent des composants chinois sur étagère afin de concevoir leurs propres systèmes", souligne Kovacevic. Sortir de cette dépendance est le mot d'ordre d'Orqa que cet ingénieur de formation, diplômé en mathématiques financières à Oxford et passé par le fonds souverain croate, a fondé en 2018. L'entreprise située dans la petite ville d'Osijek, à l'est de Zagreb, propose des drones made in Europe, configurés pour l'observation et le renseignement, avec une chaîne de valeur localisée sur le Vieux Continent.
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Kovacevic ne s'est pas lancé par hasard. Tout est parti d'une passion personnelle : les courses de drones, ces impressionnants parcours d'obstacles que les engins doivent traverser à toute vitesse en évitant les pièges et en franchissant plusieurs portes. Les appareils sont pilotés via des lunettes FPV (first person view) qui retransmettent en temps réel, via des écrans intégrés, les images captées par la caméra. Particulièrement sensibles et fragiles, ces casques sont les pièces les plus complexes à produire dans cette industrie. "Nous nous sommes simplement dit que nous allions fabriquer les meilleures lunettes du monde", rembobine le patron d'Orqa, qui s'amusait à piloter des drones de compétition à ses heures perdues.
En 2016, il fonde avec deux associés une première société d'ingénierie, qui propose des services de conception. Leur ambition est simple : montrer qu'il est possible de produire du matériel électronique en Europe sans passer par la Chine. Les lunettes FPV sont d'abord adossées à cette structure avant qu'Orqa ne soit officiellement créé. Les premiers fonds sont levés en 2019, via une campagne Kickstarter de financement participatif, et Kovacevic sert d'égérie, casque sur le nez, pour promouvoir le projet.
Le succès est au rendez-vous : des centaines de fans mettent la main à la poche et apportent 360 000 euros. Bien plus que les 30 000 euros initialement espérés. Orqa devient vite une référence dans le milieu encore confidentiel des drones FPV puis rachète Immersion RC, un concurrent suisse, spécialisé dans les composants. Grâce à son expérience dans la production de lunettes, la société en vient tout naturellement à s'intéresser au drone. "Lorsque la guerre en Ukraine a éclaté en 2022, nous avions déjà sourcé en Europe pratiquement tous les composants nécessaires pour en fabriquer un", se souvient le patron.
Hasard de la vie, parmi les participants au Kickstarter se trouvent plusieurs Ukrainiens qui ont gardé le contact avec lui. Lorsqu'ils rejoignent l'armée, Orqa leur fait parvenir quelques engins. "Ils utilisaient du matériel grand public dans le cadre d'une guerre moderne contre une superpuissance nucléaire..., rappelle Kovaceviv, qui s'interrompt, la gorge nouée. C'est pour les garder en vie que nous avons commencé à modifier nos produits, grâce à leurs retours d'expérience sur le terrain."
En l'espace de quelques mois, Orqa passe de fabricant de matériel de loisir... à marchand d'armes tactiques. L'entreprise choisit pourtant de se retirer du marché ukrainien en 2023. Le pays n'a alors pas d'autre choix que de se ravitailler en drones chinois, peu chers et disponibles par milliers, pour survivre au rythme effréné de la guerre. Impossible de surnager dans ce contexte où les prix baissent continuellement. "Nous avons alors décidé de nous concentrer sur ce dont les pays de l'Otan auront besoin d'ici deux ou trois ans, lorsqu'ils atteindront une phase d'adoption leur permettant un déploiement réel", explique le fondateur.
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Un pari payant : Orqa travaille désormais avec l'armée croate et fournit plus de 50 pays à travers le monde, dont 26 des 32 membres de l'Alliance atlantique et 22 des 27 Etats de l'Union européenne. En avril, la direction a annoncé un partenariat avec l'entreprise ukrainienne General Cherry pour fabriquer des drones intercepteurs qui seront installés en Europe, dans des pays de l'Otan. En parallèle, les équipes d'Osijek partagent leur expertise pour aider d'autres fabricants à monter des capacités de production locales. De premiers accords ont été signés en France - avec Flying Eye -, aux Pays-Bas et en Amérique du Nord. D'autres sont en cours de négociation dans le Golfe et la région Indo-Pacifique.
Chaque année, 280 000 drones sortent désormais des usines croates d'Orqa. L'objectif, avec le développement de ces partenariats à l'étranger, est d'arriver à un million d'unités par an, si le besoin s'en faisait sentir. Grâce à Expeditions, une société de capital-risque fondée par deux Polonais, la start-up a bouclé en mars une levée de fonds de près de 13 millions d'euros pour accompagner sa croissance. "Orqa dispose d'une capacité de production assez importante grâce aux machines à impression 3D, le tout avec relativement peu d'employés, relève Thierry Berthier, directeur scientifique de la Fédération professionnelle européenne des drones de sécurité. Mais ils pêchent encore sur le plan de l'innovation. Je reconnais tout de suite leurs modèles parce que les plans sont en open source et que je les ai moi-même." Un reproche que la direction réfute, affirmant concevoir en interne ses propres engins. Le dernier en date, le MRM2-10AI, a été dévoilé il y a quelques jours au salon Eurosatory, le mondial du matériel militaire, à Villepinte. Dès la première phrase du communiqué, le ton est donné : "Leader européen dans la conception et la fabrication de drones ne contenant aucun composant chinois."
Si l'entreprise revendique haut et fort son côté souverain, certains savoir-faire et matériaux continuent pourtant de lui poser problème. Elle sous-traite encore en Chine le processus de moulage par injection plastique. Quant aux aimants utilisés dans ses moteurs, ils dépendent de terres rares soumises à des autorisations d'exportation chinoises. Orqa dit étudier la possibilité de s'approvisionner en Australie et au Canada, et envisage même de mettre en place sa propre production d'aimants, à petite échelle. La microélectronique lui donne enfin du fil à retordre. Même si les puces utilisées dans les drones viennent d'acteurs de l'UE, comme le franco-italien STMicroelectronics ou le néerlandais NXP, certaines des fonderies qui les produisent sont installées en Corée du Sud et à Taïwan. Malgré ces lacunes, "leur empreinte européenne est de 95 %, c’est stratégique", estime Thierry Berthier. Un chiffre plus qu'honorable, alors même que le Vieux Continent n'en finit pas de déplorer ses dépendances sidérantes en matière industrielle et numérique.
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