La France franchit un cap dans la prise en charge de l'obésité. Ce lundi 15 juin, deux médicaments parmi les plus convoités de la planète, le Wegovy de Novo Nordisk (une déclinaison d'Ozempic prévu pour les diabétiques) et le Mounjaro d'Eli Lilly, deviennent remboursables. Ces molécules, des analogues de l'hormone intestinale GLP-1, imitent un signal de satiété : elles coupent l'appétit, ralentissent la digestion et permettent à certains patients de perdre jusqu'à 15 à 20 % de leur poids. Le remboursement, à 65 % du prix public fixé entre les laboratoires et les autorités sanitaires - de 146,91 à 433,80 euros en fonction de la dose et de la molécule -, ne vaudra toutefois que pour les obésités les plus lourdes. Il concernera les personnes ayant un indice de masse corporelle supérieur à 40, ou supérieur à 35 avec une complication comme un diabète ou une apnée du sommeil, et sur prescription de centres spécialisés.
Mais à mesure que ces traitements se diffusent, notamment aux Etats-Unis, où près d'un adulte sur huit en prend, de multiples "effets secondaires" gagnent en popularité sur les réseaux sociaux. Après l'"Ozempic face" et l'"Ozempic butt", le relâchement du visage ou des fesses consécutif à un amaigrissement rapide, ce sont désormais les contenus sur l'"Ozempic personality" qui pullulent sur TikTok et Instagram. Popularisé en avril par un article du Washington Post, le terme désigne une forme d'anhédonie : une diminution de la capacité à éprouver du plaisir, doublée d'un émoussement émotionnel et motivationnel.
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Les témoignages, nombreux, convergent vers un même constat : avec les traitements, la vie serait devenue "bof". Sur le forum communautaire Reddit, les mêmes mots reviennent d'un fil à l'autre. "Cela fait un an que je suis sous ce traitement et je n'ai plus guère d'enthousiasme pour quoi que ce soit, je suis très monotone et je manque de dynamisme. Quand j'apprends une bonne nouvelle, je réponds simplement "d'accord"", témoigne l’une. Un autre décrit des symptômes dépressifs qui ont commencé avec le traitement et disparu à son arrêt. Une internaute raconte qu'avant, une amie à elle était "drôle, bavarde et aventureuse", et qu'elle serait devenue "complètement terne". Certains évoquent la perte d'envie de lire, d'écouter de la musique et même de faire l'amour.
Des cliniciens interrogés par la presse américaine confirment être confrontés à des cas. Dans Today, le gastro-entérologue Christopher McGowan rapporte le témoignage d'une patiente qui lui a décrit "comme une impression que la lumière a diminué". Et dans le Washington Post, un spécialiste de l'obésité affirme avoir recensé une centaine de cas sur plusieurs milliers de patients en un an et demi. Tous insistent sur un point : ces signalements ne sont pas fréquents, mais reviennent suffisamment pour que le phénomène fasse l’objet d’une enquête.
En France, où la consommation de ces médicaments est bien plus faible, le problème n’est pas remonté aux oreilles des autorités. "Nous n’avons reçu aucun signalement lié à "l'anhédonie" ou à une "personnalité Ozempic" et, à vrai dire, je découvre ces termes avec vos questions", confie le professeur Jean-Luc Faillie, chercheur en pharmacologie médicale au CHU de Montpellier et responsable de la pharmacovigilance des GLP-1. Prudent, le spécialiste rappelle que la pharmacovigilance a pour mission de détecter les effets les plus graves, ceux qui justifient une hospitalisation ou menacent la vie des patients.
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"Il faut prendre ces témoignages au sérieux, estime Serge Ahmed, directeur de recherche au CNRS et spécialiste des neurosciences de l'addiction à Bordeaux. Néanmoins, un effet rapporté sur les réseaux sociaux peut tenir au médicament comme à quantité d'autres facteurs qu'on ne contrôle pas". D’autant que la littérature scientifique actuelle n'associe pas les GLP-1 à une dégradation de la santé mentale, mais plutôt… à son amélioration. C'est le cas d’une étude publiée en avril dans The Lancet Psychiatry qui portait sur près de 95 000 personnes souffrant de dépression ou d'anxiété. Ses auteurs rapportent une baisse de l'ordre de 40 % du risque d'aggravation de la dépression et de l'anxiété, et de plus de 40 % du risque d'automutilation, lorsque les patients étaient sous traitement, en comparaison des périodes où ils ne l'étaient pas.
Un mois plus tôt, une étude parue dans le BMJ, analysant les dossiers de 606 000 vétérans américains diabétiques, montrait que les médicaments GLP-1 réduiraient d'environ 14 % le risque de développer un trouble de l'usage de substances - alcool, tabac, cocaïne, opioïdes - et, chez ceux déjà dépendants, le nombre d'hospitalisations et d'overdoses. Une crainte d'un surrisque suicidaire a certes été soulevée à l'été 2023 par l'agence islandaise du médicament. Mais, d'une part, elle se fondait sur trois signalements seulement ; de l'autre, la vaste étude parue dans Nature Medicine dans la foulée de cette alerte n'a trouvé aucune hausse de l'idéation suicidaire sous GLP-1, et même plutôt une diminution. Dès avril 2024, le comité de pharmacovigilance de l'Agence européenne du médicament (EMA) a donc conclu à l'absence de lien causal entre les GLP-1 et les pensées suicidaires. Et en janvier 2026, son équivalent américain (FDA), est allé plus loin : au terme d'une revue de 91 essais contrôlés rassemblant près de 108 000 patients, elle a demandé le retrait de l'avertissement sur le risque suicidaire des notices de Wegovy et Mounjaro.
Il faut néanmoins souligner que toutes ces études sont observationnelles. Autrement dit, elles établissent des corrélations, pas des causalités : les GLP-1 sont associés à une meilleure humeur, mais rien ne prouve que ce sont bien les médicaments qui en sont la cause. Ensuite, il convient de rappeler que les grands essais cliniques d'homologation des GLP-1 excluaient les patients gravement déprimés. Le Pr. Faillie le confirme : l'anhédonie ne figurait pas non plus parmi leurs critères de jugement. Et c'est logique. Ces essais, courts et menés sur des populations limitées, ne sont pas conçus pour repérer des effets légers ou rares. D'où le rôle de la pharmacovigilance ensuite. "Pour autant, tempère-t-il, s'il y avait eu un effet psychiatrique important, il aurait été visible dans les études d’homologation".
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Un lien entre baisse de moral et consommation de GLP-1 n'est toutefois pas à exclure. Des tests sur des animaux ont déjà montré que ces médicaments peuvent modifier la sensation de plaisir, en agissant sur les circuits dopaminergiques. "Il y a donc des chances que cela se produise aussi chez l’homme", indique le Pr. Faillie.
Reste à savoir comment. L'une des pistes envisagées est un effet sur le cerveau. "Mais il faut rester prudent, car les agonistes du GLP-1 sont de grosses molécules qui ne peuvent pas franchir la barrière hématoencéphalique, tempère le Pr. Ahmed. Une hypothèse pourrait être qu’elles agissent surtout en périphérie et n'atteignent le cerveau qu'au niveau de quelques régions où cette barrière est plus poreuse - là où certains neurones ‘goûtent’ le sang pour ajuster leurs signaux". Chez des personnes traitées au long cours, la stimulation chronique de ces neurones pourrait, par ricochet, perturber le circuit de la récompense.
"En mettant le circuit de la récompense en veilleuse, ces molécules pourraient, chez des personnes déjà vulnérables sur le plan psychologique ou psychiatrique et sous traitement prolongé, induire une forme de syndrome associant perte de motivation, apathie ou anhédonie", poursuit le Pr. Ahmed. Et si l'atteinte du circuit était généralisée, elle pourrait alors toucher toute forme de récompense et pas seulement la nourriture, mais aussi la lecture, la musique ou le sexe ? "L’effet mécanistique est plausible. Mais est-il réel ? Pour l’instant, les données ne sont pas là", résume le chercheur.
Une autre piste d’explication est que l'alimentation constitue souvent une source majeure de satisfaction chez les personnes obèses. En coupant l'appétit, le traitement les prive ainsi de l'un de leurs principaux plaisirs, ce qui peut peser sur l'humeur, indépendamment de toute action neurologique. "C'est un phénomène bien connu dans les addictions, souligne le Pr. Ahmed. En période de sevrage, faute d'activités de substitution qui réactivent le circuit de la récompense, l'abstinence devient très difficile".
Dès lors, deux phénomènes pourraient coexister. Chez la majorité des patients, l'amélioration dominerait, notamment grâce à un moral amélioré par la perte de poids, voire une diminution des conduites à risques. Mais chez une minorité, et notamment chez ceux qui n'avaient ni conduite à risque ni trouble préexistant, et pour qui manger était un plaisir central, le même mécanisme pourrait jouer à rebours.
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D'autres hypothèses pourraient aussi expliquer une partie du phénomène. Les épisodes dépressifs sont fréquents dans la population générale, et davantage encore chez les personnes obèses, chez qui la dépression est surreprésentée indépendamment de tout traitement. Or, avec près d'un adulte américain sur huit prenant actuellement un GLP-1, il n'est pas étonnant que des centaines de milliers d'entre eux traversent un passage à vide pendant le traitement, sans forcément que ce dernier en soit responsable. Le Pr. Faillie pointe une autre mécanique psychologique : "Une personne obèse en souffrance, persuadée que son poids est la cause de tous ses maux, peut sombrer lorsqu'elle ne va pas mieux une fois amaigrie. Une telle désillusion pourrait précipiter une vraie dépression".
S'ajoutent les classiques de la pharmacologie. L'effet nocebo, d'abord - le fait d'anticiper un effet secondaire négatif le fait advenir. Le biais de notoriété, ensuite : dès qu'un effet indésirable est médiatisé, les signalements affluent, gonflant artificiellement les "signaux" statistiques. C'est exactement ce qui s'était produit autour du risque suicidaire : une analyse des bases de pharmacovigilance de l'OMS publiée en 2024 avait repéré un possible sursignalement d'idées suicidaires sous GLP-1, surtout chez des patients prenant aussi des antidépresseurs. Ses propres auteurs prévenaient que leur étude ne démontrait aucun rapport de cause à effet, et l'éditorial qui l'accompagnait - cosigné par le Pr. Faillie - appelait à la prudence sans conclure à un danger.
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Faut-il, dès lors, renoncer au traitement ? La question, légitime, se posera probablement pour les patients français tombant sur les contenus "Ozempic Personality" sur les réseaux sociaux. Sans être un blanc-seing, la réponse des données scientifiques est rassurante. Dans l'indication remboursée - les obésités sévères -, la balance bénéfice-risque reste très favorable. Et le signal d'anhédonie n'est pas confirmé par la littérature. "Un émoussement, lorsqu'il survient, reste-t-il supportable au regard du bénéfice - une perte de poids et une qualité de vie globalement améliorée ? Le ressentir n'impose pas forcément l'arrêt du traitement ; cela impose en revanche d'en parler à son médecin et de faire le point, au cas par cas", indique le Pr. Faillie.
Et le spécialiste insiste : ces médicaments exigent un suivi médical global - pondéral, nutritionnel (les carences, notamment vitaminiques, peuvent survenir) et psychologique -, conformément aux recommandations des sociétés savantes. Il rappelle aussi que c'est principalement le mésusage qui l’inquiète, comme les stylos injecteurs qu'on s'échange en famille ou entre amis, qu'on s'injecte sans aucun suivi, parfois sur la foi d’ordonnance délivrée sur des sites Internet où il suffit de remplir un questionnaire… où l'on peut mentir. La conclusion : "Ces médicaments ne sont pas des bonbons, leurs effets secondaires sont réels et parfois importants."
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