Rien de tel qu’affronter les mêmes turbulences pour souder une alliance. Comme l'Europe, l’Inde demeure dans l'ombre des Etats-Unis et de la Chine dans la course à l'IA, bien qu'elle dispose d’une vaste réserve d'ingénieurs. Et comme l’UE, l’Inde n’a pas été épargnée par les droits de douane de Donald Trump. Les deux puissances se rapprochent donc naturellement, en particulier dans la sphère technologique. Le Premier ministre indien Narendra Modi a pris la parole ce jeudi 18 juin à VivaTech, plus grand salon européen consacré aux start-up qui se tient jusqu’au 20 juin au Parc des expositions de la Porte de Versailles. Le 14 juin, il inaugurait avec Emmanuel Macron Bharat Innovates 2026, un sommet rassemblant 120 start-up indiennes deeptech triées sur le volet. Le pays qui s’était hissé en 2025 au quatrième rang des économies mondiales est redescendu cette année au sixième rang. Mais il compte vite remonter dans le classement, en profitant de son immense marché intérieur et de son électricité abordable pour attirer des investissements. Piyush Goyal, le ministre du Commerce et de l’Industrie de l’Inde, détaille cette feuille de route.
L’Express : L'Inde dispose d'un vivier de talents réputé, mais une partie est aspirée par les géants du numérique étrangers, notamment les Gafam. Souhaitez-vous enrayer cette fuite des cerveaux ou en tirer un meilleur parti ?
Piyush Goyal : Notre vivier est assez large pour que ce ne soit pas un problème. Les ingénieurs qui partent à l'étranger y gagnent en compétences, tissent des réseaux entre les entreprises indiennes et les autres, contribuent à attirer capitaux et partenariats technologiques. Ils nourrissent la recherche, se forment et soutiennent l'économie indienne à bien des égards. Nous n'avons aucune intention d'empêcher nos talents d'explorer d'autres horizons, mais nous cultivons aussi nos opportunités domestiques : nous ouvrons l'écosystème des start-up à nos jeunes et finançons massivement l'innovation et la R&D. Surtout, nos coûts d'exploitation restent très faibles : infrastructures, talents, opérations, tout est bien moins cher en Inde qu'en Europe ou en Amérique. Les entreprises l'ont compris : mieux vaut bâtir des capacités en Inde, et profiter de sa croissance, de son dynamisme et de ses prix compétitifs, que d'attirer chez elles quelques ingénieurs. Le monde reconnaît en l'Inde une économie fondée sur des règles, qui protège efficacement la propriété intellectuelle.
Les data centers IA soulèvent des questions en Europe : ils sont remplis de puces américaines Nvidia et sont utilisés pour accéder à des plateformes elles-mêmes américaines. Quel regard portez-vous sur ce débat autour de la souveraineté ?
Nous n'avons aucun problème avec les puces américaines. Nous sommes deux démocraties, attachées l'une comme l'autre à l'Etat de droit, et nous travaillons main dans la main avec les entreprises et le gouvernement américains. L'Inde offre un emplacement idéal pour les data centers : l'un des plus vastes réseaux électriques au monde, sur lequel la nation tout entière est raccordée, avec 50 % de capacités issues du renouvelable. Nous pouvons garantir trois ou quatre niveaux de redondance, donc une alimentation continue. Et même, pour ceux qui le souhaitent, une énergie propre 24 heures sur 24.
Qu'avez-vous à gagner à l'installation d'un data center américain sur votre sol ?
Les data centers finissent par profiter à l'économie indienne. A Nice, nous déployons le programme Bharat Innovates pour mettre en avant nos meilleures start-up. C’est le plus grand événement deeptech indien organisé en dehors du pays. Et j'en suis convaincu : quand bien même le data center viendrait des Etats-Unis, ce sont la population et les entreprises indiennes qui en récolteront les fruits.
L'Inde renforce ses propres capacités de fabrication sur ces équipements technologiques critiques. Elle apporte déjà une ingénierie de précision et aidera les entreprises étrangères à "dérisquer" leurs chaînes d'approvisionnement. Notre production électronique a bondi de 600 % en une décennie. Douze projets de semi-conducteurs sont en cours d'installation, de la fabrication des puces à la conception et au packaging : c'est tout un écosystème qui s'implante en Inde. Je crois que notre vaste vivier de talents en matière d'ingénierie, adossé aux capitaux européens et américains, peut accoucher d'un partenariat fécond où chacun comble les manques de l'autre et complète ses points forts.
Les géants américains de la tech tentent de diversifier leur chaîne d'approvisionnement, pour moins dépendre de la Chine. Pourquoi l'Inde n'est-elle pas plus présente dans la fabrication de produits technologiques ?
Le pays monte en puissance. Les exportations d'Apple depuis l'Inde ne cessent de croître - 50 milliards de dollars cumulés à ce jour - et la valeur ajoutée produite localement progresse : de 10 à 20 %, elle atteindra sans doute 30 à 35 % d'ici peu. La chaîne d'approvisionnement d'Apple est très diversifiée : chaque pays produit les composants qu'il maîtrise le mieux, et l'assemblage se fait désormais, pour une large part, en Inde. C'est un processus graduel, qui ne se fait pas du jour au lendemain.
Notre potentiel est immense. Nous disposons d'un écosystème dynamique, de talents qui ont fait leurs preuves et d'un immense marché intérieur, source d'économies d'échelle. Nous œuvrons à simplifier la vie des entreprises et à alléger le fardeau de la conformité. Le moment est venu de ne plus voir ce pays seulement pour son savoir-faire, mais pour sa capacité à agir comme un démultiplicateur de force : l'Inde peut accélérer formidablement la croissance d'une entreprise, à un coût inégalé partout ailleurs dans le monde.
Quelle est la vocation de ces parcs industriels que vous multipliez ?
Vingt d'entre eux sont déjà en cours de création, avec infrastructures clé en main, autorisations préalables et guichet unique - de quoi permettre aux entreprises étrangères de s'installer et de produire rapidement. Le 1er juin, nous avons annoncé 100 parcs industriels de plus, montés en partenariat entre l'Etat central et les Etats fédérés. Nous venons de fusionner 29 lois du travail en 4 codes, simplifiant d'un coup tout l'édifice du droit social. Notre main-d'œuvre est coopérative, travailleuse, bien plus disponible que celle du monde développé où il est quasi impossible de faire travailler les gens au-delà d'un certain nombre d'heures. Les travailleurs indiens s'attellent à la tâche avec un tel enthousiasme qu'on peut leur faire confiance pour livrer dans les temps. C'est du gagnant-gagnant : nous savons valoriser les innovations et les technologies européennes. En allégeant la conformité, en abrogeant les lois obsolètes, en dépénalisant certaines dispositions pour que les entrepreneurs ne soient plus harcelés par l'administration, en généralisant le guichet unique et en numérisant les procédures, nous levons un à un les obstacles à la production et stimulons ainsi investissements et emplois dans l'industrie.
Comment l'Inde a-t-elle vécu la négociation sur les droits de douane avec l'administration Trump ?
Cette période ne nous a posé aucun problème. Nos relations avec les Etats-Unis sont excellentes : un partenariat ancien et solide, qui couvre le commerce de biens et de services, la défense, la technologie. Une importante diaspora indienne vit et fait vivre l'économie américaine. Nos négociations se sont, je crois, bien déroulées : nous avons arrêté les grandes lignes d'un accord commercial. Mon homologue américain se rendra sans doute en Inde d'ici une dizaine de jours. Nous sommes en bonne voie vers une signature.
Chacune de nos relations commerciales avec les Etats-Unis, l'Europe et la Chine est stable et possède sa dynamique propre. Notre politique est celle du multi-alignement : nos économies se complètent, et chaque relation est forte dans son domaine d'intérêt mutuel.
L'Inde était la quatrième économie mondiale en 2025. Le FMI la classe sixième cette année. Comment comptez-vous retrouver votre rang ?
Les droits de douane élevés initialement imposés par les Etats-Unis, la crise ukrainienne et désormais celle d'Ormuz ont provoqué des mouvements inhabituels de notre monnaie ces derniers mois. Mais la force intrinsèque de notre économie demeure, et nous reviendrons très vite à la quatrième place.
Quel type de collaboration pourrait bénéficier à la fois à l'Inde et à l'Europe dans l'IA ?
L'Inde et l'Europe sont stratégiquement alignées : deux démocraties, qui ont beaucoup à s'apporter. L'Inde forme le plus grand nombre de diplômés en sciences, technologies, ingénierie et mathématiques au monde - près de 1,4 million d'individus chaque année - et compte une population jeune de 1,4 milliard d'habitants, portée par l'aspiration à s'élever socialement. C'est cette masse qui permet de déployer des technologies à grande échelle. L'Europe, elle, possède une expertise de pointe dans les machines de gravure et les usines de semi-conducteurs, dont nous voulons bénéficier : Tata vient de s'allier à ASML pour accéder à ces équipements de lithographie qui nous sont indispensables. L'UE dispose aussi d'instituts d'innovation où former nos jeunes talents, et elle est en mesure de valider le travail de nos ingénieurs en IA.
En collaborant avec l'Europe, nous sommes convaincus de pouvoir démultiplier l'impact de cette révolution technologique. C’est pour cela que nous avons choisi Nice pour organiser l’édition 2026 de Bharat Innovates : cette ville est une passerelle naturelle vers l’Europe et son innovation.
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