Le psychodrame de la réforme manquée de 2023 à peine estompé, la question des retraites refait déjà surface, à l'approche du budget 2027 et de la campagne présidentielle. Le dernier rapport du Conseil d’orientation des retraites commence à faire transparaître dans la conscience collective les conséquences dramatiques de l'effondrement actuel de la natalité pour l’équilibre futur du système.
Les bébés qui ne naissent pas aujourd’hui sont autant de futurs cotisants qui manqueront à l'appel, dans vingt ans, quand viendra l’heure de financer par leurs cotisations et leurs impôts les retraites des actifs actuels. Avec seulement 1,3 cotisant pour chaque retraité à l’horizon 2070 (contre 1,8 aujourd’hui), le régime par répartition ne pourra plus servir de pensions, même substantiellement moins élevées qu’aujourd’hui, sans un déficit abyssal – de l’ordre de 20 centimes empruntés pour chaque euro versé.
Il ne fait donc plus guère de doute que l’élection se jouera, une fois encore et dans un éternel retour qui tourne à la comédie noire, autour du programme jugé le plus crédible pour réformer un système dont le coût (plus de 430 milliards sur la seule année 2026, soit 14 % du PIB et plus d’un quart des dépenses publiques) menace d'étouffer durablement l'économie française, le dynamisme de l’emploi, et la capacité d’action du secteur public.
Dans ce contexte, la dernière mode, de part et d’autre du champ politique, consiste à prétendre réformer le système en passant sous le tapis la question qui fâche le plus : celle de l'âge de départ. Le report finalement suspendu de l'âge légal d’ouverture des droits à 64 ans a laissé dans l’esprit des acteurs politiques un traumatisme durable, qui a convaincu certains d’entre eux, du RN à Renaissance, d'évacuer entièrement le sujet en proposant une révision du régime qui reposerait quasi exclusivement sur la durée de cotisation. Selon ce nouveau mantra, un certain nombre d'années cotisées devrait alors constituer une condition nécessaire et suffisante du départ en retraite, indépendamment de l'âge atteint.
Sans préjuger de son impact financier, la proposition de ne faire dépendre l'âge de départ que de la durée de carrière pourrait sembler, de prime abord, une mesure de justice. Elle est d’ailleurs souvent résumée par l'idée que ceux qui ont commencé à travailler un an plus tôt auraient "gagné le droit" de partir un an plus tôt. Pourtant, elle ne résiste pas à un examen plus approfondi.
Schématiquement, dans un régime qui imposerait à tous une même durée de carrière, 43 ans par exemple, ceux qui auraient commencé à travailler à 20 ans pourraient s'arrêter, après une carrière sans interruption, à 63. Ceux dont la carrière aurait débuté à 21 ans devraient continuer jusqu'à 64 ; et ceux qui auraient validé leurs premiers trimestres à seulement 22 ans devraient travailler jusqu'à 65. Seulement, si l'espérance de vie est de 90 ans, cela impliquerait qu’en contrepartie de ses 43 ans de cotisations, le premier groupe perçoive une pension pendant 27 ans ; le deuxième pendant 26 ans ; et le troisième seulement pendant 25 ans. A durée identique de cotisation de 43 ans, les groupes dont l'âge est le plus élevé à la fin de leur carrière complète se retrouvent alors lésés, car ils recevraient en retour des prestations pendant une durée de retraite plus courte.
Les partisans de cette "retraite sans âge" arguent alors du fait qu’un âge unique peut se révéler, par contraste, injuste pour les carrières longues, contraintes de travailler plus longtemps. Ainsi, avec une hypothèse d’espérance de vie de 90 ans, un âge de départ à 64 ans pour tous se traduit par une durée équivalente de retraite de 26 ans; mais il a pour contrepartie une durée de carrière de seulement 41 ans pour ceux qui auraient commencé à travailler à 23 ans, contre 43, par exemple pour ceux qui l’ont fait à 21.
Un âge unique et rigide impose donc des durées de carrière très différentes pour acquérir une même durée de prestations retraite ; mais une durée unique, en miroir, offrirait à des cotisants similaires des durées de retraite radicalement distinctes, selon leur âge de début de carrière et la stabilité de celle-ci. Ces deux injustices opposées n’ont rien d’un hasard.
L'équation fondamentale qui détermine l'équilibre financier d’un système de retraite par répartition consiste à égaliser, chaque période, les recettes (fonction du nombre d'années de cotisations effectives) et les dépenses (fonction du nombre d'années passées à percevoir sa retraite). Dans cette équation, augmenter l'âge de départ d’un an joue donc, mécaniquement, un double rôle désormais tristement célèbre de "pivot" : accroître la durée de carrière et donc les recettes, d’une part ; mais aussi réduire la durée de retraite, et donc les dépenses, de l’autre.
Prétendre le remplacer exclusivement par une durée minimale de cotisation au-delà de laquelle chacun pourrait partir avec une retraite complète, c’est se passer d’un levier essentiel d'équilibrage du régime. La durée de cotisation est un paramètre hémiplégique par construction : si elle assure la stabilité du volet "recettes", elle renonce entièrement à contrôler la durée passée en retraite, et donc les dépenses afférentes.
Une réforme juste du système ne peut donc faire l’impasse sur la responsabilisation des individus quant aux effets de leur âge de départ, tant sur les recettes que sur les dépenses du système. Partir un an plus tôt, même avec "tous ses trimestres", c’est promettre de devenir, en moyenne, un poids financier pour les générations suivantes pour une année supplémentaire.
Sans une modulation financière drastique des pensions en fonction de cet âge de départ, la tentation serait trop grande de jouer les passagers clandestins ; et le mirage d’une retraite sans âge se muerait en un nouveau cauchemar budgétaire pour des générations futures déjà bien encombrées par l'héritage difficile des trop belles promesses de notre régime par répartition.
Antoine Levy est professeur et chercheur à l’université de Californie à Berkeley
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