"Sa méthode ? Moi ou le chaos" : comment Gilles Simeoni tente d’arracher l'autonomie de la Corse à l’Assemblée

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"Sa méthode ? Moi ou le chaos" : comment Gilles Simeoni tente d’arracher l'autonomie de la Corse à l’Assemblée

"Sa méthode ? Moi ou le chaos" : comment Gilles Simeoni tente d’arracher l'autonomie de la Corse à l’Assemblée

"Est-ce que c’est ici ? Ah, non, pardon, excusez-moi... Ah ben tiens, Monsieur Zuccarelli, vous êtes là !", s'enthousiasme le nouveau venu.

Certains vous diront qu'il ne faut pas s'émouvoir de l'irruption "par inadvertance" de Gilles Simeoni dans cette réunion du groupe socialiste organisée début juin par Philippe Brun pour discuter du projet de loi constitutionnelle sur la Corse ; après tout, quel visiteur occasionnel ne s'est jamais perdu dans le labyrinthe du Palais Bourbon ? Et puis, l'esprit républicain ne commande-t-il pas à un maire de saluer l'un de ses prédécesseurs, quand bien même ils auraient été, et resteraient, des opposants ?

D'autres, en revanche, sourire en coin, sous-entendront que l'ancien président de l'exécutif corse l'aurait fait exprès. "Il savait très bien qu'une réunion anti-autonomie se tenait ; il a débarqué pour bien nous faire comprendre qu'il est au courant de tout, c'est sa façon à lui d'intimider", raconte un parlementaire présent. Et de pointer que Gilles Simeoni commence à bien le connaître, ce temple de la République ; davantage encore depuis que le projet de loi constitutionnelle qui prévoit de doter la Corse d'un statut d'autonomie mijote dans les cuisines du Palais Bourbon.

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Servi aux députés le mardi 16 juin, le texte n'en sera qu'à la première étape d'un parcours que Gilles Simeoni espère voir franchi avant la présidentielle : vote conforme du Sénat à l'automne, puis ratification par référendum, ou, voie que privilégie l'exécutif, par le Congrès réuni à Versailles, aux trois cinquièmes des suffrages exprimés. S'y ajoutera une consultation locale et non contraignante des électeurs corses, sur le statut fixé par la loi organique.

Car ce texte négocié entre l'exécutif et la Collectivité de Corse, porté à l'Assemblée par la ministre de l'Aménagement du territoire et de la Décentralisation Françoise Gatel et le rapporteur Renaissance Florent Boudié, n'a rien d'ordinaire. Son adoption permettrait aux élus locaux d'adapter les lois hexagonales, voire de fixer leurs propres règles sur le logement, l'urbanisme, ou encore la gestion des déchets. Reconnaissance d'une spécificité insulaire, plaident ses promoteurs ; dangereux précédent pour les autres territoires d'Outre-mer, s'alarment ses détracteurs. Gilles Simeoni n'est donc pas au bout de ses peines.

Aussi se démène-t-il pour porter un projet reçu avec circonspection au Conseil d'État. L’été dernier, la haute juridiction administrative avait émis ses réserves, estimant que la reconnaissance d’une "communauté historique, linguistique, culturelle" et d’un "lien singulier à sa terre" risquait d’introduire, au cœur de la Constitution, une distinction entre les citoyens incompatible avec les principes d’indivisibilité de la République et d’égalité devant la loi. Avis consultatif dont a fait fi l’exécutif, qui a choisi de transmettre à la chambre basse une copie inchangée sur ses points les plus sensibles.

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Pour le nouveau maire de Bastia, Gilles Simeoni, cette réforme constitutionnelle fait figure de legs politique, d’aboutissement de sa décennie passée à la tête de l'exécutif insulaire. Son échec serait dès lors le sien, davantage encore que son succès. "C'est son dernier baroud d'honneur ; si la réforme ne passe pas, il signe son arrêt de mort politique", sentence un de ses opposants corses. Depuis plusieurs semaines, il enchaîne les allers-retours dans la capitale (continentale !) et les réunions avec les différents groupes parlementaires dans lesquelles il met à profit son inimitable gouaille. En matière de lobbying, celui qui fut l'avocat d'Yvan Colonna est un hyperactif.

Un socialiste qui œuvre pour imposer le rejet du texte ? "Voyons-nous mardi prochain", lance-t-il amicalement. Un député encore indécis ? Le maire de Bastia trouve un créneau, reprend le texte point par point, promet de lever les malentendus. Sa méthode ? "Moi ou le chaos", résument plusieurs parlementaires qui ont eu à traiter avec lui. Lors d'une réunion en présence du patron du groupe socialiste Boris Vallaud, le maire de l'ancienne capitale de la Corse génoise aurait fait comprendre "en creux" que si le processus échouait, cela aurait des conséquences "assez négatives". "Il fait ça avec tout le monde, jusqu'au président de la République !", raille un élu insulaire. Ses détracteurs assurent que c'est par cette rhétorique que Gilles Simeoni a convaincu Emmanuel Macron d'enclencher, à la suite de l'agression mortelle d'Yvan Colonna en prison, le processus de Beauvau qui a conduit au projet d'autonomie.

À l'avant-veille de l'ouverture des débats, Gilles Simeoni a pris à témoin les Français. Dans un entretien accordé à la Tribune Dimanche, il avertit qu'un rejet du texte serait "lourd de conséquences perturbantes". Une rhétorique jugée contre-productive par son opposant local, Julien Morganti, qui a réagi dans une publication sur Facebook : "Au moment d’expliquer, de rassurer et de convaincre pour la Corse, certains utilisent finalement toujours la même méthode" faites de "menaces", de "sous-entendus et des allusions".

Dans l'entourage de Gilles Simeoni, on se défend au contraire d'"une démarche de dialogue et d’écoute auprès de l’ensemble des groupes parlementaires", aux antipodes des "pressions" et des "violences auxquelles recourent certains groupes locaux". Ce que confirment plusieurs députés - tous favorables à l'autonomie - qui assurent n'avoir jamais senti de quelconques pressions venant du maire de Bastia. "Certes, on dit qu'il agite un peu les peurs ; reste qu'il s'inscrit dans un dialogue républicain", fait valoir Marc Pena, chef de file du texte pour le groupe socialiste à l'Assemblée dans le sillage de son collègue Horizons, Laurent Marcangeli, député de la Corse-du-Sud.

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Pour contrecarrer les opérations de charme de Gilles Simeoni, les contempteurs du texte agitent les risques que fait courir son adoption. La menace d'un émiettement progressif de la République, d'abord - "Pourquoi les Bretons, les Alsaciens, les Normands ne pourraient-ils pas demander autant ?", interroge Jean-Michel Blanquer, qui, sans être parlementaire, s'inscrit en première ligne du combat ; les menaces, aussi, que charrie le recul de l’État sur l’île de Beauté. Pour le député corse LR François-Xavier Ceccoli, confier un pouvoir législatif sans garde-fous suffisants ouvrirait la voie à la captation de la norme locale par des groupes de pression, dans une île où, souligne-t-il, les "dérives mafieuses peuvent peser sur la décision publique". Dans son avis, le Conseil d'État avait fait sienne cette inquiétude, s'alarmant du risque "d'un transfert de compétences sans limites qui n'existe pour aucune collectivité quel que soit son régime".

Les adversaires du projet de loi ne manquent également pas d'agiter au nez des élus, et particulièrement ceux qui siègent à bâbord, la référence maladroite du "lien à la terre". "Il est inconcevable pour moi de voter une révision constitutionnelle qui fasse entrer cette formule dans la loi suprême", pose d'emblée Philippe Brun, gêné par l'écho pétainiste auquel renvoie le cœur du texte. Autre irritant pour - une partie - de la gauche : l'entrée dans la Constitution d'un principe de préférence régionale qui rendrait les résidents corses prioritaires sur le logement ou l'emploi aux dépens du reste des citoyens français ; soit une variante locale de la préférence nationale, doléance historique de l'extrême droite. "La gauche et le centre offriront au RN le cadeau qu'ils attendent depuis des années", se désole le sénateur socialiste Mickaël Vallet.

Mais pour La France insoumise, cette disposition, "qui n'a rien à voir avec la préférence nationale du RN", est "parfaitement légitime compte tenu de la tension sur le marché immobilier local". Surprise par la position des ouailles de Jean-Luc Mélenchon sur le texte, une des chevilles ouvrières du RN s'amuse : "Si on m'avait un jour dit que les insoumis déposeraient des amendements pour défendre 'la préservation d'une identité culturelle' ! Plus identitaire, tu meurs !" Le quolibet vaut aussi pour ceux qui le formulent. Car le RN, pas plus que LFI - deux partis qui s'inscrivent historiquement dans une lignée jacobine et centralisatrice - n’était franchement attendu aux avant-postes d’un combat pour l’autonomie d’une région française.

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Mais près de quatre ans d'intenses tractations de l'ex-président de l'exécutif corse ont fait leur effet. "Gilles Simeoni est arrivé à faire croire à ces formations politiques réputées très jacobines que l'autonomie était la martingale face aux problèmes de pouvoir d’achat, de transports, d’accès aux soins ou de gestion des déchets qui empoisonnent le quotidien des Corses et qu'il n'a pas su gérer quand il était à la tête de la Collectivité ; seulement, l'autonomie ne résoudra rien de tout cela", raille François-Xavier Ceccoli.

Même s’il lui faut attendre cinq, dix, quinze ans, Gilles Simeoni ne lâchera rien

Les insoumis voteront le texte avec la coalition gouvernementale et les écologistes. Le RN, qui a présenté vendredi 12 juin un contre-projet de loi, pourrait s'abstenir. "Si notre proposition d'instaurer un contrôle en amont du Parlement qui devra donner son assentiment pour toute adaptation de la loi, et en aval, par une saisine automatique du Conseil constitutionnel est rejetée, alors nous ne voterons pas le texte", prévient Renaud Labaye, secrétaire général du groupe RN à l'Assemblée.

Or sans le concours du RN, les chances que le projet de loi soit adopté par l'Assemblée nationale sont considérablement réduites. Qu'importe, prévient l'un des chefs de file du texte à l'Assemblée : "Même s’il lui faut attendre cinq, dix, quinze ans, Gilles Simeoni ne lâchera rien". Une opiniâtreté qui nourrit la crainte d’un engrenage institutionnel impossible à refermer. "Pour les nationalistes, la copie du gouvernement n’allait déjà pas assez loin. Si elle finit par être adoptée, elle aura sans doute été rabotée en chemin. L’an prochain, ils demanderont encore un peu plus", soupire un opposant. Le dossier corse, ou le tonneau des Danaïdes.

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