Ça ne peut pas continuer comme ça et pourtant, ça va continuer : inondée par une déferlante de produits chinois qui menace la survie de son industrie et creuse le déficit commercial avec Pékin de quelque 1 milliard d’euros par jour, l’Union européenne reporte toute décision sur une limitation contraignante de ses importations. Le risque de déclencher une guerre commerciale avec la deuxième puissance économique mondiale semble trop élevé aux yeux de plusieurs dirigeants européens, notamment le président du gouvernement espagnol, Pedro Sanchez, qui défend une ligne on ne peut plus accommodante avec la Chine.
L’urgence est là, pourtant. Après un léger mieux en 2023, le déficit commercial bilatéral a dépassé la barre des 300 milliards d’euros en 2024 ; il a atteint 360 milliards (soit environ 1 milliard par jour) en 2025 où pour la première fois, chacun des Etats européens était déficitaire ; il continue à se creuser depuis le début de l’année. A ce rythme, si rien n’est fait, le trou pourrait atteindre 500 milliards d’euros l’an prochain, selon les prévisions des experts de la Commission.
Réunis en Conseil européen ces jeudi et vendredi à Bruxelles, les dirigeants européens ont débattu des "déséquilibres macroéconomiques mondiaux", une manière diplomatique de parler de l’éléphant chinois sans le provoquer. Plusieurs chefs d’Etat et de gouvernement autour de la table n’ont pas pris de gants pour dénoncer la menace existentielle qui pèse sur l’industrie européenne. Car la Chine exporte désormais des produits de haute qualité - ses automobiles électriques, par exemple, taillent des croupières aux constructeurs européens - avec des coûts de production sensiblement inférieurs aux niveaux européens. Un récent rapport du Haut-commissariat français à la Stratégie et au Plan estime que plus de la moitié (55 %) de la capacité industrielle européenne pourrait être réduite à néant par la concurrence venue de Chine dans les années qui viennent. L’Allemagne serait la plus touchée.
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Les raisons ? Un manque de compétitivité de l'industrie européenne, sans doute. Mais aussi de généreuses subventions de l’Etat chinois en faveur de son industrie (elles sont estimées à quelque 4,5 % du produit intérieur brut), des salaires chinois souvent trop bas, une consommation intérieure trop faible et, comme l’a souligné le chancelier Friedrich Merz à Bruxelles, une monnaie chinoise, le renminbi, sous-évaluée. "Il faut avoir le courage de contre-attaquer", a exhorté la Première ministre danoise, Mette Frederiksen. "L’Europe a besoin d’amis", a rétorqué Pedro Sanchez qui ne cesse de se montrer combatif avec Donald Trump mais compréhensif avec Xi Jinping. Au Conseil européen, il a décrit la Chine comme un "allié potentiel" face aux Etats-Unis.
En cas de guerre commerciale, l'UE est consciente que Pékin n’hésiterait pas à instrumentaliser les dépendances européennes qui sont criantes, dans les terres rares par exemple. Ne rien faire, cependant, pourrait s’avérer plus coûteux qu’une action résolue pour endiguer la déferlante. Selon des diplomates, tous les dirigeants sont d’accord pour dire que l’Union européenne ne doit pas "découpler" son économie de la Chine, pour ne pas accentuer la fragmentation du marché mondial provoquée par Donald Trump. Mais ils estiment aussi qu’il faut "dérisquer" l’économie européenne, c’est-à-dire la protéger du risque chinois, et "rééquilibrer" les flux commerciaux.
Le compromis finalement retenu par les Vingt-Sept est triple : à court terme, demander à la Commission de relancer le dialogue avec la Chine et, à la demande de la France notamment, l’inciter à mettre au point de nouveaux instruments de protection commerciale du marché européen face aux importations subventionnées ; à plus long terme, réduire la dépendance européenne à l’égard de la Chine. L’Union européenne dispose déjà de plusieurs instruments de défense commerciale et a mis en œuvre certains d’entre eux contre Pékin. Cela inclut par exemple des droits de douane antidumping ou des mesures contre les subventions déloyales.
L’UE dispose surtout depuis 2023 de son "instrument anti-coercition" que des experts européens présentent comme un "bazooka" pour protéger les Etats membres. Il vise à exclure des Etats tiers de l’accès au marché intérieur européen en cas de représailles commerciales injustifiées ou de pressions économiques indues visant l’Europe. L’instrument est puissant mais encore faut-il avoir la volonté politique de l’utiliser. Comme l’explique un diplomate européen "on a les bons outils, il nous faut maintenant construire l’unité politique". En la matière, l’UE revient de loin : il y a une décennie, toute l’Europe centrale se pressait pour développer les échanges commerciaux et les investissements chinois et l’Italie a même adhéré pendant quelques années aux nouvelles "routes de la soie" chinoises. L’ambiance a radicalement changé. Mais les véritables actions se font toujours attendre.
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