Plus de quatre ans après le début de la guerre en Ukraine, l’armée russe apparaît plus que jamais à la peine sur le front. En mai, pour le deuxième mois d'affilée, les troupes de Poutine ont même légèrement perdu du terrain, selon les calculs de l’Institute for the Study of War. Au fil des années, une arme s’est imposée comme l’une des pièces maîtresses de la résistance ukrainienne : le drone, dont les performances ne cessent de progresser. "La durée de vie moyenne d'un char sur le champ de bataille n’est maintenant plus que de six minutes. Et c'est uniquement grâce aux drones", évalue Volodymyr Zinovskyi, le PDG de TAF Industries, l’une des entreprises pionnières dans ce domaine. Ce dirigeant - dont la société n’était au départ qu’une simple fondation caritative avant de devenir l’un des principaux fabricants ukrainiens - explique à L'Express comment ces engins ont redéfini les standards de la guerre moderne.
L’Express : Comment l'Ukraine est-elle devenue pionnière dans le domaine des drones ?
Volodymyr Zinovskyi : C'était notre seule option pour survivre. Au début de l'invasion à grande échelle, nous n'avions pas assez d'armes pour nous défendre. Nous étions dans une situation très défavorable face aux Russes, car ils disposaient de beaucoup plus de ressources que nous : plus d'armements, plus de véhicules, et aussi plus de soldats. C’est pourquoi il nous fallait inventer un moyen de changer la nature du conflit grâce à des armes capables de mener une guerre asymétrique. Et les drones ont joué ce rôle. Ils ont complètement transformé la guerre.
Qu’ont-ils changé ?
L’exemple le plus frappant concerne sans doute les chars. Si vous disposez d’un grand nombre de drones bon marché, et de suffisamment d’opérateurs pour les piloter, vous êtes désormais capable de détruire tous les chars ennemis. En Ukraine, le prix d'un drone FPV [NDLR : first person view, ou vue subjective] varie d'environ 500 à 2000 dollars. C’est infiniment moins cher qu’un char. Et même si vous avez besoin de dix drones pour le détruire, cela reste très rentable.
De plus, même si l’infanterie reste évidemment nécessaire, vous pouvez utiliser les drones pour mieux protéger la ligne de front. Ils représentent désormais un élément essentiel de la "kill zone", cette zone, de part et d’autre de la ligne de front, où il est maintenant presque impossible de se déplacer, car elle est couverte par un grand nombre de drones FPV. Au fil des mois, cette "kill zone" s'est considérablement étendue. L'année dernière, elle était d'une vingtaine de kilomètres. Aujourd'hui, c’est environ 50 kilomètres.
Combien de drones êtes-vous capable de produire par mois ?
Nous produisons plus de 80 000 drones par mois. Notre produit phare est le drone de combat FPV, décliné en différents modèles, tailles et types de connexion. Aujourd'hui, notre gamme de produits est très étendue. Il existe des drones radiocommandés, des drones à fibre optique, des drones intercepteurs… Mais notre entreprise ne se limite plus aux drones FPV. Nous produisons également des drones relais, des drones de reconnaissance à voilure fixe [NDLR, avec des ailes], des systèmes de guerre électronique, et il y a quelques mois, nous avons finalisé le développement de deux types de véhicules terrestres sans pilote (UGV). Nous ne l'avons pas encore annoncé publiquement, mais nous avons également des partenaires qui produisent des drones navals.
Comment les drones se sont-ils imposés comme l’arme la plus meurtrière de la guerre ?
En Ukraine, nous avons l’objectif de réduire au maximum le coût de neutralisation d’un ennemi. Et les drones sont l’arme la plus rentable pour tuer les soldats russes. Le résultat est qu'aujourd'hui près de 90 % des pertes russes sont infligées par des drones. L’autre point important, c’est que les drones permettent de protéger nos militaires en évitant les contacts directs. Contrairement aux Russes, qui se fichent éperdument de la vie de leurs soldats, nous accordons une grande valeur à celle des nôtres. C’est pourquoi il nous fallait inventer une nouvelle technologie permettant de préserver la vie de ceux qui nous défendent.
Une armée moderne peut-elle réellement envisager aujourd’hui de faire la guerre sans drones ?
Non, on ne peut plus concevoir une guerre moderne sans drones. Déjà, la durée de vie moyenne d'un char sur le champ de bataille n’est maintenant plus que de six minutes. Et c'est uniquement grâce aux drones, à leur haute précision et à leur rentabilité. Je suis d’ailleurs ravi de voir que les industriels européens commencent à en prendre conscience, et intègrent désormais des cages de protection à leurs véhicules. Il y a encore un an, seuls les Ukrainiens le faisaient. Or c'est désormais indispensable pour se protéger des drones FPV.
L'Ukraine n'est d'ailleurs pas le seul théâtre où les drones jouent un rôle déterminant. Nous avons récemment observé au Moyen-Orient qu’ils avaient été massivement utilisés par l’Iran, qui a lancé des milliers de drones Shahed sur les pays du Golfe. Or si les Russes, les Iraniens, ou d'autres pays peu recommandables, sont en mesure de produire des milliers de drones kamikazes à longue portée, personne n’aura suffisamment de missiles pour les intercepter. C’est pourquoi nous avons besoin d’une solution qui puisse être produite en masse. Les drones intercepteurs constituent une solution idéale.
Votre entreprise a-t-elle été sollicitée par des pays du Golfe pour une solution contre les Shahed ?
Oui, nous avons reçu beaucoup de demandes. Mais cela exige au préalable un accord intergouvernemental. Nous attendons donc l'approbation de notre gouvernement. Si celui-ci nous autorise à en vendre, nous le ferons. Pour l'instant, nous avons reçu la demande, mais il n’y a pas encore d'offre de vente. Ces pays ont en tout cas un intérêt certain pour nos produits.
En mars dernier, le PDG de l’industriel allemand Rheinmetall, Armin Papperger, a comparé les drones ukrainiens à des "Lego" et leurs fabricants à des "ménagères". Qu’avez-vous à lui répondre ?
J’ai envie de reprendre les mots du fondateur de notre entreprise, Oleksandr Yakovenko, qui avait fait une réponse détaillée au PDG de Rheinmetall, l’appelant, en substance, à "se réveiller". Car la guerre en Ukraine prouve que celui qui pensait avoir les meilleures armes peut parfois se retrouver dans une situation où celles-ci sont détruites par de simples produits fabriqués par des "ménagères". Les drones sont certes des outils relativement simples, mais je ne pense pas que cela soit un défaut. Au contraire, c’est un atout qui nous permet de les produire à grande échelle.
Par ailleurs, ces quatre années de guerre nous ont montré qu’il n’est plus seulement question du produit en lui-même, mais de l’expérience d’utilisation. Et il faut savoir faire preuve de capacité d’adaptation face à des conditions changeantes, pour adapter et améliorer son produit tous les mois. Cela représente un défi de tous les instants pour une production mensuelle de 80 000 drones. Ce n’est donc certainement pas une tâche de simple "ménagère".
Certains industriels européens ont-ils toujours du mal à comprendre le potentiel des drones ?
En effet. Mais la situation est en train de changer car les Européens constatent bien les succès de nos produits sur le front. Le plus encourageant, c'est que de nombreuses entreprises européennes souhaitent aujourd’hui collaborer avec des entreprises ukrainiennes pour bénéficier de notre expérience. Rappelons-nous qu’il y a eu de nombreux cas où l'armée ukrainienne a reçu des produits européens non testés sur le terrain, et que ces produits se sont avérés totalement inefficaces. C'était un signal fort pour leurs fabricants : il fallait réagir. Nombreux sont donc désormais ceux qui souhaitent venir en Ukraine pour tester leurs produits. Aujourd'hui, le label "testé en Ukraine" est sans doute le meilleur argument marketing pour n'importe quel produit militaire. Et comme on dit en Ukraine : nous avons le meilleur terrain d'essai pour les armes et le matériel militaire. Et ce terrain, c'est la Russie.
Avez-vous des accords de coopération avec des entreprises européennes ?
En février, nous avons signé un protocole d'accord pour créer une coentreprise avec la société allemande Wingcopter, afin de produire notre drone de reconnaissance en Allemagne. C'était notre première coentreprise et nous en avons maintenant une autre en Allemagne pour produire des drones intercepteurs. Nous avons également des partenaires en Finlande et en Suède. Nous discutons avec différentes entreprises de différents pays afin de créer des coentreprises proposant différents types de produits. Actuellement, nous nous concentrons sur la finalisation des démarches administratives pour notre première coentreprise. Une fois cette étape franchie, nous pourrons appliquer cette expérience à toutes nos autres coentreprises afin d'étendre notre présence internationale. Nous nous concentrons également sur la question de l'exportation directe de nos produits, et cette étape devrait arriver très prochainement.
L'an dernier, votre fondateur, Oleksandr Yakovenko, déclarait que l’Ukraine avait seulement "une longueur d'avance" sur les Russes en matière de drones. Qu'en est-il aujourd'hui ?
Je pense que nous sommes toujours en avance. Sur le terrain, on peut constater que nous sommes plus rapides, que nous développons plus de produits, et des produits plus performants que les Russes. C’est l'une des clés de notre succès. Je pense que nous conservons l'initiative parce que nous sommes plus flexibles et que notre gouvernement nous fournit les mécanismes nécessaires pour déployer plus rapidement de nouvelles technologies. Ce processus fait que les Russes ne parviennent pas à contrer nos nouvelles technologies. Et lorsqu'ils y parviennent, nous avons déjà une nouvelle technologie prête à l’emploi qui change la donne. C'est là notre principal atout. Et je peux affirmer que les drones russes sont moins performants que les nôtres.
Les Ukrainiens parviennent-ils fondamentalement mieux à innover que les Russes ?
C'est ce que je pense. Là où la Russie excelle, c’est dans le déploiement à grande échelle de certaines technologies éprouvées. Elle est également plus performante dans les systèmes de guerre électronique, grâce à son expertise considérable en la matière et à ses importants centres de R&D spécialisés. Mais en ce qui concerne les drones, notre avantage réside dans notre capacité à déployer de nouvelles technologies beaucoup plus rapidement qu’eux.
Quelles seront selon vous les prochaines grandes avancées technologiques en matière de drones ?
Une autonomie accrue, avec une augmentation constante du rayon d'action. Cette autonomie est notamment liée à l'utilisation de l'IA. À cela s'ajoute la navigation autonome, grâce à un scan des cartes. Le drone peut également assurer des missions de reconnaissance : localisation automatique des cibles et identification de leur type. Enfin, les frappes autonomes sont aussi envisagées, mais la technologie n'est pas encore mûre pour cela.
Les forces ukrainiennes ont récemment accru leurs capacités de frappe à moyenne et longue portée et ciblent aujourd’hui massivement des installations ennemies en Russie, dans les territoires occupés ou en Crimée. Envisagez-vous également de vous lancer dans la production de moyens de frappe à moyenne et longue portée ?
Oui, nous travaillons depuis cette année à la production de moyens de frappes de moyenne portée. L’un de nos produits est actuellement en phase finale de tests, avant une présentation officielle et une production en série. Il répondra à tous les besoins de nos forces armées pour mener à bien leurs missions. Nous pourrons sans doute l’annoncer officiellement d'ici quelques mois. En ce qui concerne les frappes à longue portée, c’est un processus beaucoup plus complexe, car ces systèmes utilisent des technologies légèrement différentes de celles que nous avons l’habitude d’employer. Mais nous collaborons étroitement avec une unité militaire qui utilise ce type de drones. Répondre précisément aux exigences de ces soldats nous permettra de créer un excellent produit qui sera, je pense, encore plus performant que les systèmes de référence utilisés en ce moment. Et j'espère que d'ici la fin de l'année, nous pourrons présenter notre premier drone de frappe à longue portée.
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